Le selfie dans sa dimension sociale : un processus de généralisation narcissique du portrait photographique ?

Selfies, tous pour moi et moi pour tous

La mode des selfies peut être déclinée en trois points : son développement historique, son esthétique particulière, un hypothétique réquisitoire à charge du « narcissisme contemporain ». Trois éléments qui tendent à montrer que le selfie représente davantage qu’un simple phénomène de mode.

Ils sont, partout, les selfies. Au point même que, régulièrement, sont publiés des classements des villes [1] ou des monuments célèbres [2] où ces autoportraits en situation sont pris, avant d’être diffusés dans les Réseaux Sociaux Numériques. Sur Instagram, ce sont même plus de 60 millions des portraits particuliers qui ont été partagés en 2013. Phénomène de grande ampleur, mais tout récent, aussi.

Ainsi, ce n’est que depuis décembre 2012 que les recherches associées au mot « selfie » dans les actualités ont vraiment débuté. Une requête fréquemment associée au mot « prendre », ce qui peut indiquer que de très nombreux internautes s’interrogent encore sur la nature même du geste, pas encore totalement figé dans les pratiques.

Phénomène récent ?

Voilà une dizaine d’années que cette curieuse pratique préexiste, boostée par la nécessité de confier son avatar aux réseaux sociaux, ce qui encourage la conception d’une image de soi choisie. Dix ans déjà ? Les médias relatent en effet, sans trop de sérieux, que le premier selfie apparaît sur un site de chat australien, un peu par hasard. Il s’agirait d’un internaute qui aurait posté une photo de lui-même après une soirée arrosée, avec le commentaire suivant : « Hum… ivre à la fête des 21 ans d’un copain, j’ai perdu pied et atterris la lèvre la première sur des marches d’escalier (avec les dents de devant qui ont suivi juste après). J’avais un trou d’environ 1 cm de long sur ma lèvre du dessous. Et pardon pour la mise au point focale, c’était un selfie. [3]  »

Pour rappel (car le « selfie » a tout de même été élu mot de l’année 2013 par l’Oxford Dictionnary), un selfie, c’est une sorte d’autoportrait, « pris par l’intéressé avec un téléphone portable ou un appareil photo basse définition. Son angle de prise de vue est généralement une plongée à hauteur de bras, le regard fixant l’objectif  », précise Titiou Lecocq dans une « Encyclopédie de la webculture » [4]. L’évolution des techniques, notamment la mise en place d’un objectif à l’avant de l’iPhone 4, et celle de la connectivité, avec des réseaux sociaux comme Facebook, Twitter ou encore Instagram, ont pleinement aidé à l’essor du phénomène.

Cependant, les selfies ne sont pas tous mis en ligne. Restreints à un cadre d’usage privé, Ils expriment et entérinent alors des émotions de joie, de colère, le selfie devenant un support d’expression privée. Mais aussi, il illustre les moments partagés avec un groupe pour qui il est important de marquer les moments phares d’une sociabilité spontanée. Pour beaucoup d’adolescents, le selfie est en effet événement culminant d’une fête, dont il est un ingrédient théâtralisé.

Ego-portrait

Phénomène nouveau, l’autoportrait numérique s’inscrit pourtant dans le développement historique de la prise de vue photographique. Au fond, les premiers ancêtres des selfies, alors fixés par les appareils de captation classiques, ont été pris au XIXe siècle lorsque leurs auteurs utilisaient des miroirs ou un minuteur pour se photographier. Ainsi, c’est en 1839 que l’américain Robert Cornelius, un chimiste passionné par l’image, s’est pris avec un daguerréotype, ce cliché étant aussi la première photo immortalisant un être humain. Le premier portrait photo de l’histoire fut donc un selfie, si l’on veut bien considérer que le photographe lui-même était le sujet de la photo et que le daguerréotype était la technologie à la mode.

Aujourd’hui, la plupart des usagers des réseaux sociaux numériques se livrent à l’exercice, adolescents en tête. Sur un plan social, la pratique n’est pas anodine. Elle marque sans doute un tournant majeur dans le processus de popularisation et de généralisation de la représentation de soi. En effet, à ses débuts, le portrait photographique était réservé aux grands de ce monde. Bien que la photo se démocratisa par la suite, elle fut longtemps laissée aux mains des professionnels de la photographie, puis des amateurs occasionnels, ce qui obligeait le sujet à requérir l’intermédiation d’un autre, déterminant ou influant la vision de soi, exigeant de manière arbitraire un sourire, une pose particulière, une manière conventionnelle de se présenter « avec naturel ». Enfin, avec le selfie et les réseaux sociaux numériques, l’accès à l’exposition sociale médiatique, jusque-là refusée aux plus larges couches de la société, est désormais permise sans limite technique ou presque, dans un processus à la fois de généralisation, de multiplication et d’individualisation du portrait.


Les anonymes sont désormais à la fois auteurs et sujets de leurs œuvres, mais pas seulement eux. Car les célébrités contribuent au développement de la pratique, lui conférant légitimité et lettres de noblesse. Parmi les plus connus, Justin Bieber, Kim Kardashian, Rihanna et Miley Cyrus. On se souvient, côté belge, des selfies des Diables Rouges captés dans l’avion en partance pour le Brésil en juin 2014, ou en France, des « Coqs » dans le bus, montrant par l’image à leurs supporters que tout va bien dans l’équipe (la France garde un souvenir funeste des photos de ses joueurs sortant d’un bus, lors de la Coupe du Monde 2010 en Afrique du Sud). Par l’illustration, les footballeurs gardent le contrôle de leur propre image ; tout en damant le pion aux paparazzis. Un nouvel outil de « personal branding » en somme. La politique s’en est également mêlée, avec les selfies d’Obama, du prince William et même du pape, « selfisé » avec une bande d’adolescents. Le selfie est devenu un outil de communication, et à travers lui, les VIP peuvent signifier qu’au fond, ils sont des gens comme tout le monde.

Des codes esthétiques spécifiques

Les auteurs de selfies ne sont pas simplement des sujets photographiés, ils partagent une construction artistique d’eux-mêmes, tout en livrant un message sur leur condition. Et parce que c’est le cas, les selfies divergent d’un portrait classique, qui se veut généralement hors-circonstances de captation, à la manière d’une photo de carte d’identité qui a pour fonction de représenter l’individu et l’individu seul, de manière simili-objective.

Le selfie partage avec l’instantané l’esthétique du moment donné. Mais à la différence de celui-ci, le selfie ne dissimule pas les codes qui le définissent, créant une sorte de sub-culture photographique. Alors que le portrait photo « historique » cherchait à idéaliser le sujet, requérant une préparation parfois minutieuse et souvent des compétences professionnelles, la photo « de famille » préférait le naturel et le « pris sur le vif ». Avec le selfie, Il s’agit, comme le dit André Gunthert, de transposer sur le terrain de l’autoreprésentation le désir d’authenticité du « pris sur le vif ». Le selfie résout l’écart qui opposait image de soi et instant accidentel ; il accomplit la construction paradoxale du portrait d’occasion.

En effet, pour Gunthert [5], le selfie est un portrait qui se veut proche d’une représentation-buste très classique, mais à la différence de celle-ci, il contient un haut degré de subjectivité assumée. « Le selfie comporte toujours la manifestation de la présence de l’auteur de l’image. Il peut servir d’avatar, mais il est globalement peu utilisé comme support identitaire. Il faut dire qu’il produit souvent une présentation de soi peu flatteuse. Lorsqu’il est réalisé dans les règles, smartphone tenu à bout de bras, le grand angle déforme le visage. A défaut d’un contrôle efficace du cadrage, la composition comporte le plus souvent une dimension aléatoire. En situation, cette figuration peut avoir un effet comique qui donne de l’intérêt à l’image, mais qui ne peut pas forcément être partagée avec le plus grand nombre ni assumée comme représentation publique. » Pour Gunthert, le selfie est donc lié à une occasion spécifique dans laquelle son auteur veut s’inscrire : « Ce qui caractérise le selfie, c’est l’inscription dans un contexte ou une situation, ainsi que la relative impréparation, manifestée par les défauts formels, cadrage incertain ou déformation des perspectives. La tradition à laquelle il se rattache le plus directement est celle de l’autophotographie touristique, où il s’agit d’inclure la présence des acteurs du voyage dans le contexte d’un site connu.  »

Selfie, photo ratée ?

À genre spécifique, codes esthétiques particuliers. Le selfie est donc d’abord signifié par son cadrage : la photo prise à la main met visuellement en évidence une même personne qui joue deux rôles : le photographe et le photographié, un double rôle indiqué par la visibilité du bras qui tient l’appareil. Cette dualité génère une distance convenue entre caméra et visage ; un objectif déforme plus ou moins les faces, celles-ci étant même parfois coupées ; le cadrage est rarement parfaitement horizontal ; la mise au point est automatique. Plus le cadrage est décalé, plus il déforme, plus il montre le côté « bricolage assumé » de la prise de vue. L’image ne vise pas la ressemblance, c’est le hors-champs qui compte, liant le photographié au contexte de prise de vue. Tous ces éléments concourent à générer un puissant effet de réel. Le selfie typique requiert donc trois éléments : la présence signifiée et partielle de l’auteur, une situation identifiable pour le(s) destinataire(s), et la manifestation du caractère autoproduit de l’image, par le biais de « défauts » devenus traits stylistiques majeurs.

À partir du moment où ce genre est défini, on observe toutes sortes de jeux et parodies autour du selfie. Des prises de vues peu académiques, des compétitions de postures originales, des décors surprenants. Les contextes d’usage du selfie sont de plus en plus inattendus.

Le vrai sujet du selfie n’est donc pas le visage pourtant figurant au premier plan. Le plus important se trouve souvent à l’arrière-plan. Dans ce sens, le selfie est un autoportrait de soi en interaction avec le monde. Et l’on mesure la nouvelle signification sociale (entre soi et le monde) de l’autoportrait à l’aune des différents scandales ou interrogations morales qu’ils génèrent : selfie avec un suicide à l’arrière-plan [6], selfie au milieu d’animaux morts, selfies en hôpital au milieu des malades, selfie d’un journaliste du Monde accompagnant François Hollande à la Maison Blanche, cadré au-devant des politiques, selfie d’amants dans le lieu qui a vu leur relation. Une variante fréquente du genre consiste à profiter de la présence d’une célébrité pour se photographier à son côté.


Opération inclusive, les selfies utilisent le marquage visuel comme une attestation de présence (« J’y étais »)... ce qui explique leur profusion lors de grands concerts de musique populaire, ou autre rassemblements significatifs. Inséré dans la société des petits et grands de ce monde, le selfie est désormais consacré dans le milieu de l’art [7], qui justifie celui-ci comme mode d’expression à part entière.

Si les réseaux sociaux ont contribué à ce travail, l’apport essentiel à l’identification du selfie comme genre à part entière a été son usage sur Twitter ou Facebook par quelques vedettes de la chanson et du cinéma. Mobilisé pour ses valeurs d’authenticité et d’intimité, le selfie offre aux fans des stars un degré supplémentaire de proximité avec leur idole : il existe des « mode d’emploi du selfie » qui fournissent une pléthore de conseils pour réussir son autoportrait, en prenant comme modèle les stars du petit et du grand écran [8] : désactiver son flash, faire attention à la lumière, choisir le bon angle de prise de vue, vérifier sa tenue, faire attention à l’arrière-plan, penser aux reflets dans les lunettes de soleil, regarder l’objectif, bannir la grimace, ne pas utiliser la fonction reverse, ne pas zoomer trop près, ne pas cadrer les seins, ne pas tendre le bras trop loin, ne pas faire semblant de dormir, ne pas rédiger une légende qui pointe un défaut, … se brosser les dents régulièrement.

Les usages déterminent le code

Selon André Gunthert, pour comprendre le selfie, il faut dépasser les modèles de l’analyse de l’image, et se tourner vers une compréhension des usages. [9]

« On trouve des images qui pourraient passer pour des portraits, mais qui ont été réalisées dans un but utilitaire, sans aucune intention identitaire, comme un selfie envoyé à ma femme en sortant de chez le coiffeur, pour l’informer de la fin de la séance et lui permettre de juger de ma coupe. La disponibilité du smartphone permet de l’employer ici à la manière d’un miroir augmenté. A noter que l’intention première ne referme pas le domaine d’usage d’une image. Au contraire, dans le selfie, le destin de l’image reste ouvert à un éventail de possibles qui pourront faire l’objet de décisions a posteriori. Ainsi, le selfie du coiffeur sera-t-il choisi dans un second temps comme image de profil sur Facebook, à la fois pour son aspect comique et pour le caractère déclaratif - cette fois pleinement identitaire -, d’une telle photo au titre d’avatar public. De manière plus caractéristique, on trouve des photos destinées à alimenter le dialogue avec le réseau amical sur Facebook. L’image d’un coup de soleil, d’une chemise non repassée (prétexte pour informer mes contacts de ma participation à un colloque) constitue des embrayeurs pour le jeu conversationnel. Il convient également de rappeler l’usage du selfie dans le registre de la communication amoureuse et érotique. Cette forme ancienne – et particulièrement mal documentée – des applications privées de la photographie a connu elle aussi une progression explosive avec les outils numériques. »

Un outil au service des adolescents

Dans le cas du selfie comme dans bien d’autres pratiques culturelles neuves, ce sont les adolescents qui donnent le ton, inventent ou réinventent les codes de communication dans les technologies nouvelles.

En effet, Le selfie inséré dans un flux d’images qui se ressemblent, est facilement renouvelable, effaçable, jetable, recommencé jusqu’au moment ou la prise de vue convient à son auteur. Pour les adolescents, les selfies sont des éléments de travail sur l’apparence, « au même titre que des vêtements qu’ils revêtent devant le miroir, puis auxquels ils renoncent, au gré de séances d’essayage dont les copains ne verront que le résultat. Comme les vêtements, les selfies doivent permettre d’être soi-même tout en ressemblant à ceux/celles qu’on admire : se joue là toute la complexité du processus de création de soi qu’est l’adolescence, où, l’identité s’éprouve à travers des identifications successives, à la faveur d’une constante communication anxieuse entre l’autre et soi-même. [10]  »

Pour les adolescents, les selfies font partie des grandes manœuvres du test identitaire, plus aisées à mettre en œuvre que le discours textuel. Constamment remis en oeuvre, le selfie convient bien à cette période de dysharmonie évolutive, de l’attachement à certaines activités de rituel de soi, prises dans un sens non pathologique, ou « l’enfant est en possession d’un organisme d’adulte dont il ne sait pas très bien quoi faire  » [11]. L’actualisation des profils et les publications successives des selfies rend public ce travail d’identification propre aux adolescents, étayé par les commentaires du groupe auquel ils appartiennent. Ce travail de compréhension de soi, avec le soutien des autres, n’est pas lié qu’au contenu de l’image, il est aussi évalué dans une hétérorégulation du rythme des publications. Ne pas en publier trop souvent, pour ne pas apparaître trop épris de soi, mais assez souvent pour que l’image colle à l’évolution de l’apparence réelle.

Joëlle Menrath et Raphaël Lellouche [12], à travers leur observation des selfies publiés dans les réseaux sociaux adolescents, ont repéré des tendances normatives chez les jeunes :

- 1. La gémellité dans les prises de vue.

« Si les adolescents peuvent percevoir comme gênant de faire jouer à des amis le rôle du photographe, ils les impliquent volontiers à leurs côtés face à l’objectif. Car une règle fait loi pour les adolescents rencontrés, qui cherchent tous à pratiquer le « selfie » bien tempéré, sous peine de ridicule. Les contours de la notion de « selfie » apparaissent en effet mal ajustés aux pratiques adolescentes observées. Car plus souvent qu’à leur tour, les « selfies » s’avèrent être ce qu’on pourrait nommer des « twinies », où les jeunes filles particulièrement, se prennent joue contre joue et cheveux mêlés, dans des corps à corps exigés et permis par la pose photographique. » [13]

Dans ce cas de figure, un élément ne peut manquer de faire l’objet d’un constat, pour l’observateur neutre : les adolescentes (surtout) en mode selfie présentent de grosses ressemblances entre elles dans la parure et dans les poses, ce qui indique une volonté fusionnelle, à tout le moins au moment de la prise de vue.

- 2. La dynamique de l’action.

« Les amis sont des partenaires impliqués dans une représentation de soi vécue qui est une dynamique active, dont le moteur est la double satisfaction de « faire » et de « faire pareil ». C’est là une autre explication de la prédilection adolescente pour ces autoportraits numériques : les « selfies », à travers les bras tendus qu’ils laissent voir ou leurs mobiles reflétés dans un miroir, mettent en scène le geste photographique lui-même. Ils font de la représentation de soi un mouvement fait à l’unisson, qui aime à déplacer les lignes verticales et horizontales et cultive la reproduction d’obliques chaloupantes, décadrées : l’acte photographique devient une gestuelle mimétique, semblable à ces fragments chorégraphiques circulant sur le web et reproduites à loisir entre amis dans les rencontres de face-à-face. » [14]

Le selfie est pour les adolescents le lieu et le moment de pratiquer une gestuelle propre et active, bien loin des codes figés du portrait traditionnel. Bien entendu, faut-il le préciser, la technique mise en oeuvre au moment de la prise de vue détermine ou cristallise ce travail sur les perspectives et les lignes obliques, qui ne sont en aucun cas réprimées par les autophotographes.

- 3. La proximité avec le spectateur.

Non contents de multiplier les signes d’attachement à l’autre dans les selfies en duo, les adolescents multiplient les signes d’un rapport proche et continu avec les spectateurs des images : « les bras et lèvres tendues, prêts à embrasser, semblant toucher l’écran, les langues tirées, la frontalité des regards-caméras, et les split screens mimant le déroulement de l’action déjouent le classicisme de la pose et surjouent la proximité relationnelle.  » [15]

- 4. La variante du miroir.

Les autoportraits adolescents présentent une variante fréquente. Il s’agit de se prendre en photo « en train de se prendre en photo » une technique qui reste proche de celle du « selfie ». Dans ce cas de figure, on se prend en photo dans un miroir, y compris en rendant visible son smartphone, même si pourtant, celui-ci dispose de la fonction reverse. Certes, le miroir permet davantage la photo en pied, ce qui permet de travailler davantage les attitudes corporelles : « Ces photos dans le miroir, qui se déclinent en séries récurrentes de photos de salle de bain, d’ascenseurs, de salles de sports, offrent la possibilité de mises en scènes qui ne manquent pas d’humour : ‘Un verre de lait, une date et cent mille euros pour la dot’ écrit cette jeune fille qui s’offre au regard comme une promise, tandis que les garçons exhibent allègrement la gamme de leurs attributs phalliques – car il s’agit aussi de faire la performance du genre, féminin ou masculin, dans lequel on s’inscrit. [16] »
Le selfie rassure l’adolescent sur un plan psychologique, car il lui offre ainsi la possibilité de se définir dans le rapprochement avec les autres et dans la différenciation de ceux-ci : « la standardisation de ces images de soi n’interdit pas l’expression singulière. Elle lui donne un cadre, un contenant bienvenu dans la période tumultueuse de l’adolescence, où le corps change de jour en jour et suscite autant de transformations psychiques. Cette fonction contenante, qui borde les limites du « moi » et garantit le sentiment d’identité, importe plus que le contenu de ces images, comme le propose Serge Tisseron [17] […] Les autoportraits numériques offrent la possibilité de se glisser dans une seconde peau, provisoire, contrôlée et partagée – à la manière d’un vêtement. »

Les adolescents ne sont donc pas simples narcisses se contemplant dans un miroir. Les selfies sont pour eux des outils constitutifs du processus de mise en relation avec les autres, qui jouent la courroie d’un travail personnel de compréhension d’eux-mêmes. Bien sûr, cette activité peut prendre un caractère violent chez les ados : des commentaires trop crus peuvent mettre à mal le jeune producteur de selfie, si celui-ci n’est pas maîtrisé dans son effet social potentiel, quand il n’exprime spontanément qu’un regard sans précaution sur soi.

Narcisse et selfie

Parler de soi dans les médias n’est aujourd’hui plus du tout condamnable. Au contraire, c’est en partageant ses photos sur les réseaux sociaux, que l’on façonne l’estime de soi.
Le selfie résisterait ainsi à l’accusation qui en ferait pure expression d’un narcissisme contemporain, même si certains auteurs dans le champ de la psychanalyse estiment qu’ils contiennent quelque chose de très archaïque. Ce qui est neuf dans le selfie partagé, c’est de savoir que l’autre nous voit, comment il nous voit et même, combien de fois il nous voit. La diffusion est massive, la frontière publique-privée depuis longtemps dissoute, et cependant, on y gère sa propre image, ni volée ou produite par d’autres.

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Un autoportrait narcissique ?

D’où vient ce procès en narcissisme ? D’abord du support médiatique investi pour partage. Le portrait de soi fournit l’essentiel des productions photographiques de nombreux réseaux sociaux, Facebook en tête. En produire et les mettre ligne, c’est une manière comme une autre de s’intégrer à un réseau dont les pratiques sont uniformes. Rappelons à cet égard la traduction française de Facebook : « Trombinoscope ». Faire un selfie, c’est accepter l’uniformisation des pratiques sociales propres aux Réseaux. Les partager, c’est assurer une paix sociale dans le groupe, par contrôle mutuel des publications qui y sont faites. Produit par un seul au bénéfice du groupe, le selfie, même s’il est égocentrique, pragmatique et lié au temps de l’action, échappe au procès pour narcissisme, activité solitaire sans spectateur.

L’image de soi est devenue centrale dans nos façons d’exister. Mais le véritable narcissisme induit une perte de contact avec la réalité et avec l’autre. On ne fait que se regarder, au point de s’y noyer. Or, comme le disait Roland Barthes à propos des photos privées, « le devenir idéal de la photographie c’est la photographie privée qui prend en charge une relation d’amour avec quelqu’un. Qui n’a toute sa force que s’il y a eu un lien d’amour même virtuel avec la personne présentée. [18] » De manière générale, confondu avec le narcissisme mythique, ce qu’il faut appeler un regard sur soi est bien dans l’air du temps, mais à la différence du mythe narcissique originel, le narcisse d’aujourd’hui s’expose, a besoin des autres pour s’estimer [19]. Le soi que les modernes ont propulsé au centre de la morale se mire dans des images portées au regard des autres. Dans la société contemporaine, on essaye de s’affirmer, en étant vus par le plus grand nombre, par tous les moyens possibles. Si je ne suis pas visible, je n’existe pas.

Se construit ainsi une identité d’apparence, dans laquelle nous ne construisons pas un idéal intérieur mais un idéal sociétal, en lien avec les exigences de nos contemporains. Ce dont le triomphe des selfies rend compte est plutôt l’instantanéité du partage plutôt qu’un véritable culte solitaire de soi-même. Le citoyen lambda devient son propre paparazzo, dont il contrôle les fais et gestes : pour Pauline Escande-Gauquié, « avec le selfie, l’individu se recrée lui-même en exploitant les opportunités des nouveaux médias. Le selfie crée une expérience inédite : être vu en train de se voir. Cette nouvelle tautologie numérique propose un individu qui se fabrique un moi, une mise en spectacle autocentrée et dévouée totalement au regard d’autrui. La reproductibilité technique infinie des réseaux sociaux creuse le terreau d’une catégorie d’êtres qui a trouvé dans le selfie une nouvelle forme d’exhibition publique immédiate, qui a le charme d’autoriser au commun des mortels un moment d’apparat. Le selfie développe d’ailleurs ses propres codes et ses propres rituels : du selfie duckface (la bouche en cœur), au selfie miroir et selfie enlaidisseur ou legsie : montrer ses jambes nues étendues dont le hot-dog legs (selfie en contre-plongée), en passant par le selfie cadré sur un fragment du corps comme les cheveux (helfie), la fesse (belfie), ou la musculature (welfie), etc. » [20]

En réalité, les selfies ne seraient rien d’autre que des messages envoyés, à la manière des cartes postales de vacances sur lesquelles on y ajoute une croix, avec mention « je suis ici », matière à bien des dialogues ultérieurs. Lasch souligne ainsi que les « images photographiques nous fournissent les preuves de notre existence, sans lesquelles il nous serait difficile de reconstruire jusqu’à notre histoire personnelle. [21] »

Le selfie contribue à une construction sociale de l’intimité. Un paradoxe ?

Yves Collard

Média Animation

Juillet 2014

[1Chris Wilson, « The Selfiest Cities in the World : TIME’s Definitive Ranking », Time, 10 mars 2014, http://time.com/selfies-cities-world-rankings/, consulté le 1 juillet 2104.

[2Travelmailwriter, « London is crowned the selfie capital of the world », Daily mail, 10 juin 2014,
http://www.dailymail.co.uk/travel/article-2631890/London-crowned-selfie-capital-world.html#ixzz36sMZKJzw , consulté le 8 juillet 2014.

[3Ben Brumfield, « Selfie named word of the year for 2013 », CNN, 20 novembre 2013, http://edition.cnn.com/2013/11/19/living/selfie-word-of-the-year/, consulté le 8 juillet 2014.

[4Titiou Lecoq, Diane Lisarelli, « Encyclopédie de la webculture », Laffont, 2011.

[5André Gunthert, « Viralité du selfie, déplacements du portrait », dans l’Atelier des icones, http://culturevisuelle.org/icones/?s=selfie, 31 décembre 2013, consulté le 8 juillet 2014.

[8LovinJew Magazine , « Les astuces pour réussir un selfie, un autoportrait avec son portable » http://www.lovinjewmag.com/921/les-astuces-pour-reussir-un-selfie-un-autoportrait-avec-son-portable, consulté le 8 juillet 2014.

[9André Gunthert, « Viralité du selfie, déplacements du portrait », dans l’Atelier des icones, http://culturevisuelle.org/icones/?s=selfie, consulté le 8 juillet 2014.

[10Joëlle Menrath - Raphaël Lellouche , « Le Selfie, portrait de soi narcissique ou nouvel outil de construction identitaire ?  » Observatoire de la vie numérique des adolescents (12-17 ans), novembre 2013.

[11Evelyne Kerstemberg, « L’identité et l’identification chez les adolescents », in La psychiatrie de l’enfant, vol.5, n°2, 1962.

[12Joëlle Menrath et Raphaël Lellouche, op.cit.

[13Ibidem.

[14Ibidem.

[15Joëlle Menrath et Raphaël Lellouche, op.cit.

[16ibidem

[17Serge Tisseron, « Comment Hitchcok m’a guéri, Que cherchons-nous dans les images ? » Hachette, 2003

[18Roland Barthes, « Entretiens 1980 », dans Œuvres complètes V. Livres, textes, entretiens (1977- 1980), Le Seuil, 1995, p. 935-936.

[19Voir Christopher Lasch, « La culture du narcissisme, La vie américaine à un âge de déclin des espérances », trad.française de The Culture of narcissism – American Life in An Age of Diminishing Expectations, 1979), Climats, 2000

[20Pauline Escande-Gauquié, Le selfie, de Justin Bieber à Barack Obama : 5 choses à retenir de ce phénomène de 2013, http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1109948-le-selfie-de-justin-bieber-a-barack-obama-5-choses-a-retenir-de-ce-phenomene-de-2013.html, consulté le 8 juillet 2014.

[21Alexandre Lacroix, Perdre sa vie à contempler son profil Facebook ?, http://www.philomag.com/les-idees/perdre-sa-vie-a-contempler-son-profil-facebook-9570, citant Christopher Lasch, La Culture du narcissisme (trad. Champs Essais/Flammarion), 1979.

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