Peut-on prendre le risque de retarder l’éducation des jeunes aux réseaux sociaux ?

Facebook : il est interdit d’interdire ?

Dans nos régions, ne nombreuses voix se font entendre pour réclamer une limitation de l’accès des jeunes aux réseaux sociaux, ou du moins, le retarder. Une bonne idée ? Assurément pas, si l’on prend en compte la nécessaire éducation au numérique, bien plus efficace si elle est entamée précocement.

S’y prendre tôt. Car la tendance globale, dans la société, vise à autonomiser et responsabiliser les jeunes … de plus en plus jeunes, dans une série de situations complexes. La majorité sexuelle, la majorité pénale dans certains cas, le droit de vote, sont accordés à des publics de plus en plus précoces. Selon la plupart des enquêtes et études menées sur ce sujet, de plus en plus de pré-adolescents disposent d’un compte facebook, cumulé à d’autres interfaces (autour de 10 à 20 % à l’âge de neuf ans) ce qui constitue une réelle opportunité d’apprentissage et de transmission des valeurs : à l’âge de neuf ans, un enfant acceptera un écolage progressif des réseaux sociaux, avec une audience limitée à quelques rares amis, à ses parents et sous le contrôle de ceux-ci, de manière pleinement délibérée voire même requise par les jeunes usagers.

Garder la bonne distance

Plus tard, au début de l’adolescence et au moment de l’entrée dans le secondaire, l’inscription dans un réseau social numérique constitue une étape rituelle vers le « devenir grand », marquée précisément par le rejet progressif des prescrits parentaux.

Reculer l’entrée dans l’apprentissage des compétences d’autoprotection et de l’autonomisation dans les savoir-faire numériques constituerait un paradoxe, au moment où les adolescents éprouvent le besoin, lui aussi paradoxal, de voler de leurs propres ailes, sous le regard bienveillant de ses parents : « L’entourage aura le plus souvent la tâche ingrate de chercher la bonne distance et d’essayer de rendre acceptable aux adolescents ce dont ils ont besoin pour pouvoir réellement se passer de ces adultes qui leurs prennent la tête et se désagripper d’eux. C’est toute la question de la bonne distance relationnelle : ni trop près, ni trop loin, qui se pose. La contradiction telle qu’elle est vécue par l’adolescent pourrait se formuler ainsi : « ce dont j’ai besoin pour pouvoir être autonome, cette force qui me manque, parce que j’en ai besoin, à la mesure de ce besoin qui me pousse à aller la chercher auprès des adultes supposés l’avoir, c’est ce qui menace mon autonomie ». En résumé : « ce dont j’ai besoin est ce qui me menace » [1].

Dans le cadre numérique, la chercheuse Danah Boyd [2] montre la distance à observer au sein du triangle internet-adolescents-parents : « La tentation est grande de tout vouloir contrôler et d’imposer des restrictions très fortes aux connexions des ados. En faisant ça, vous aurez démontré que vous avez un pouvoir, mais vous n’obtiendrez pas leur confiance. De même, espionner ses enfants en permanence n’est pas la bonne solution. Cela ne fera que créer des conflits et augmenter le stress des adolescents. Il faut poser des questions, dialoguer ouvertement, plutôt que de présumer tout savoir. Il faut également créer autour d’eux un réseau d’adultes vers lesquels ils pourront se tourner en cas de problème : c’est l’une des principales missions d’un parent. »

Apprendre les codes de société

Pour les adolescents, Internet est le lieu où l’on fait société. Un espace de sociabilisation par excellence, et notamment pour les plus jeunes. Depuis plus de quinze ans que les réseaux sociaux sont investis par les adolescents, ceux-ci y apprenant à maîtriser les codes communicationnels liés aux contraintes de production, apprennent à se conforter et parfois à se confronter à l’autre. Ils vont à la rencontre de leurs pairs, enrichissent les liens existants ailleurs, selon une dynamique spécifique, décrite par Dominique Pasquier : « Les réseaux sociaux sont des lieux où l’on brasse un plus grand nombre de relations qu’au téléphone, sur la messagerie instantanée ou en face à face. Toutefois, avoir un trop grand nombre d’amis en ligne n’est pas bien considéré : cela passe pour une affabulation (par référence, dans l’enquête EU Kids Online de 2011, 51 % des 9-17 ans ont moins de 50 contacts, seulement 9 % en ont plus de 300). Il n’est pas d’usage de déclasser un ami en le supprimant de sa liste de liens : il faut une sérieuse raison pour cela, comme une rupture amoureuse ou un conflit notoire. Les jeunes qui se connectent avec de complets étrangers sont très critiqués par les autres [3]. » Les jeunes y jouent un entre-soi à l’abri du regard inquisiteur des adultes. Il faut dès lors prendre les réseaux sociaux comme un espace public dans lequel les adolescents traînent pour lutter contre l’ennui, pour y rencontrer d’autres, y faire l’écolage des conduites à adopter, des codes de langage à tenir.

Une réelle nécessité, d’autant plus que la société d’aujourd’hui laisse peu d’espaces de vraie liberté aux adolescents, les parents étant partagés entre la crainte de les laisser traîner en rue et le souci de programmer pour eux des sorties extra ou para-scolaires visant à limiter la zone d’inconfort adulte. Pour Danah Boyd, « avant la généralisation des ordinateurs et d’Internet, il a progressivement été de plus en plus difficile pour les jeunes de se déplacer et de voir leurs amis. Écoles éloignées du centre-ville, restrictions sur l’argent de poche et sorties aux centres commerciaux les ont empêchés de passer du temps ensemble. Dans beaucoup de familles, la peur de l’extérieur et le danger de l’inconnu a conduit à un cloisonnement plus important [4]. »

L’usage d’Internet par les adolescents, n’est pas contrôlable à 100%, et il est souhaitable, dans un processus d’autonomisation progressive visant en partie à développer les capacités d’autoprotection, qu’il ne le soit pas. Une limitation drastique de l’activité des adolescents sur la Toile pousserait ceux-ci à y trouver, voire inventer, d’autres lieux de liberté, de rencontres et de partages, forcément semi-clandestins. Nous pouvons faire confiance en leur ingéniosité transgressive en ce domaine, eux qui ont progressivement désinvesti Facebook pour y faire ailleurs la même chose, dès lors qu’ils ont pu y mesurer la présence et la pression, si ce n’est la répression, des adultes.

Accompagner les besoins spécifiques

Internet contribue au développement psychique des adolescents. Les jeunes y testent leur identité, construisent en partie celle-ci à coup de publications dans les réseaux sociaux numériques, en attendent avis et opinions de leurs pairs. C’est, pour Jeammet [5] «  le premier des paradoxes du développement : le sujet n’est jamais autant lui-même que lorsqu’il s’est abondamment nourri des autres sans qu’il ait à prendre conscience des parts respectives de ce qui lui revient et de ce qui appartient à autrui. »

Pour Danah Boyd [6], « Les jeunes partagent des phrases et des images dans l’espoir d’avoir un retour. Les "J’aime", les retweets, toutes les interactions générées par ce qu’ils postent en ligne sont perçues comme des marques d’attention qui leur font du bien. Il ne faut pas donner plus d’importance à un "J’aime" qu’un hochement de tête dans une conversation. Cette recherche d’attention peut prendre l’aspect d’un nombre incalculable de "J’aime" ou d’une course à la célébrité. Beaucoup de jeunes sont parfois très visibles, en contrôlant des profils qui générent beaucoup de "J’aime" ou de "retweets" parce qu’ils veulent, au départ, être reconnus de leurs amis. Le récent succès de Snapchat s’appuie sur ce besoin d’obtenir de l’attention – et de s’assurer que l’interlocuteur est bien présent. Pour regarder une image sur Snapchat, il faut faire une pause pendant une dizaine de secondes Le récepteur doit prendre le temps de tout arrêter pour regarder ce message éphémère. Snapchat modifie en cela notre comportement face à Internet : on est sûr que la personne qui reçoit notre image a focalisé son attention sur cette dernière. »

L’identité choisie, dite virtuelle, construite à partir d’une mise en récit d’eux-mêmes, fait partie de leur quotidien réel. Quittant pas à pas le monde des parents, les adolescents doivent faire face à la construction d’une nouvelle tribu, avec laquelle le maintien du contact quotidien passe par les services en ligne. Subordonner cette activité à une répression parentale reviendrait à dire… qu’ils n’ont pas d’existence sur Internet.

Lutter contre les discriminations

Restreindre l’accès aux réseaux sociaux numériques serait discriminant. La prohibition de l’accès aux réseaux sociaux entraînerait un déséquilibre entre ceux qui n’y sont pas et ceux qui sont autorisés à y être, ces derniers accumulant de l’expérience et des pratiques nouvelles. Or, la capacité à gérer une présence, un carnet d’adresses [7], une identité et des compétences, tout comme la capacité à se prémunir des situations problématiques, est conditionnée par un apprentissage long et progressif, tôt entamé, aidant le jeune à se mouvoir avec aisance dans la société numérique et ses impératifs.

Réseaux éducatifs

Une discrimination dans les usages en couvrirait une autre : contrairement aux idées reçues, il existe une certaine parité entre vie sociale et culturelle dans les réseaux sociaux numériques et dans la société. Qui a beaucoup d’amis Facebook en a généralement beaucoup ailleurs, qui y discute de cinéma, y va aussi. Internet, notamment via les messageries, reste un moyen sûr d’obtenir et partager des informations relatives à la vie socio-culturelle, d’échanger de la musique, du texte, des images, du sens.

Les services en ligne sont aussi, à leur manière, éducatifs. Ils apprennent aux adolescents à découvrir les codes, les manières de communiquer ensemble, à réguler les relations interpersonnelles et de groupe. Plus encore, ils permettent aux jeunes d’entamer des recherches documentaires, de se questionner sur ce qui peut les concerner de manière personnelle, par exemple sur les relations sexuelles et affectives, et bien d’autres questions qu’ils peuvent juger trop intimidantes à poser au monde des adultes. Claire Balleys a ainsi pu faire l’hypothèse que pour les jeunes, la scène de la vie en face à face est clairement distincte de la scène Internet : « Autant il est admis qu’ils (les garçons) ne soient pas trop démonstratifs dans les couloirs de l’école et gardent une certaine réserve quant à leur attachement amoureux, autant il leur est demandé d’accepter d’exprimer leurs sentiments amoureux en ligne : la parole masculine semble libérée des impératifs de virilité lorsqu’elle est émise sur les réseaux sociaux [8]. »

L’adolescent, un internaute comme les autres

La plupart des jeunes confrontés à des expériences numériques précoces utilisent les réseaux sociaux à bon escient, ce dont les médias font rarement l’écho au quotidien. En dépit des forcément trop nombreux dérapages observés, Ils forment des groupes d’entraide, y compris pour venir en aide à leurs amis en difficulté psychologique ou scolaire.

Ceux qui sont confrontés de près à la jeunesse savent qu’il est méprisant de tenir les adolescents pour une catégorie d’âge indistincte, sans valeurs ou sans lois, tous a priori incapables avant la majorité, de discerner les usages futiles des pratiques utiles à eux-mêmes ou aux autres : « Toutes les conclusions peuvent s’appliquer à d’autres catégories sociales qui ont une vie active sur Internet. Ce qui est différent pour eux est qu’ils se construisent une identité, avec bien plus de contraintes, et qu’ils recherchent une liberté qu’ils doivent conquérir face à plusieurs représentants de l’autorité, à la différence des adultes qui l’ont déjà obtenue. Ils utilisent pour cela d’une manière très inventive les outils numériques à leur disposition. Les adultes qui doivent subir des contraintes dans leur vie de tous les jours le font de la même manière [9]. »

Dès lors, pour l’adolescent, faut-il considérer la communication et l’expression écranique comme un droit, et un devoir pour l’éducation ? Il est inscrit dans recommandation de la commission européenne du 20 août 2009 sur l’éducation aux médias dans un environnement numérique soutenant que « l’éducation aux médias est définie comme la capacité à accéder aux médias, à comprendre et à apprécier, avec un sens critique, les différents aspects des médias et de leur contenu et à communiquer dans divers contextes », ajoutant que « dans la société de l’information actuelle, l’éducation aux médias est liée à l’insertion et à la citoyenneté » Cette disposition est également inscrite dans la Convention Internationale relative aux droits de l’enfant de 1989 qui précise dans son article 13.1 que « L’enfant a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen du choix de l’enfant ».
Pour toutes ces raisons, il serait prudent de ne pas entretenir un message négatif à la fois sur la démocratisation des usages citoyens dans la société numérique, et l’éducation à celle-ci. L’enjeu n’est pas de chercher à s’en protéger, mais d’apprendre à s’y confronter, sans diabolisation excessive des services en ligne, sans discrédit aprioriste de leurs usages par les adolescents, sans nostalgie d’un monde médiatique, voire d’une société sous contrôle.

Eduquer, comment ?

Pour initier une éducation précoce à ce qui reste un espace communicatiel, personnel et social complexe, les éducateurs prendront soin de découvrir les réseaux sociaux à pas feutrés. Par exemple, d’abord hors-ligne, à partir de l’album photos de l’enfant, en lui posant quelques questions essentielles, sur les photos qu’il jugerait souhaitable, utile, de publier en ligne ou non. Dans un second temps, les premiers pas sur les réseaux sociaux en ligne peuvent être accompagnés par un parent. Celui-ci veillera à ce que les premières publications soient faites à destination d’un public de très proches, voire même, soient entièrement privatisées. Petit à petit, au fur et à mesure de son autonomisation et de son apprentissage des effets engendrés par ses publications, l’enfant pourra acquérir la compréhension de la sociabilité numérique nécessaires pour, adolescent, être en mesure de tirer le meilleur profit de la vie complexe et foisonnante des réseaux sociaux. Les mécanismes d’autoprotection qu’il aura jusque là élaboré avec l’aide des adultes, lui seront bien utiles au moment où il mettra ceux-ci à distance

Yves Collard
Décembre 2016

[1Ph. Jeammet, « Paradoxe et dépendances à l’adolescence », Temps d’arrêt, Yapaka, 2009, p.33.

[2D. Boyd, H. Le Crosnier (trad.) « C’est compliqué : les vies numériques des adolescents » CF éditions, 2016

[3D. Pasquier, « La communication numérique dans les cultures adolescentes », Communiquer [En ligne], 13 | 2015, http://communiquer.revues.org/1537 ; DOI : 10.4000/communiquer.1537

[4D. Boyd, op.cit.

[5Ph. Jeammet, op.cit., p.17.

[6D. Boyd, op.cit.

[7« Dans les années 1990, je me suis rendu compte que les ordinateurs n’étaient pas que des machines mais étaient en fait peuplés d’humains qui discutaient entre eux. Cela m’a paru tout de suite beaucoup plus intéressant. J’ai pu enfin avoir une vie sociale active, à travers des forums ou ce qu’on n’appelait pas encore des blogs, et faire des rencontres qui m’ont profondément marquées. ». D. Boyd, op.cit. p.44.

[8C. Balleys, « Je t’aime plus que tout au monde ». D’amitiés en amours, les processus de socialisation entre pairs adolescents » (Thèse de doctorat, Université de Fribourg, Suisse), 2012.

[9D. Boyd, op.cit., p167.

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