Superstar : Pourquoi ?

Alors que le buzz autour d’Axelle Despiegelaere semblait toucher à sa fin, après la finale de la Coupe du Monde de football, la RTBF diffusait ce lundi 14 juillet 2014, « Superstar », le dernier film de Xavier Giannoli. Un rapprochement peut-il être tenté entre ce film sur la médiatisation éclair d’une personnalité « banale » devenue soudainement la cible de tous les médias et l’actualité venue du Mondial ?

Kad Merad, qui incarne le personnage central de Martin Kazinski, n’a qu’une question tout au long de cette comédie dramatique : Pourquoi ? Pourquoi cette montée en popularité, lui qui s’estime un personnage sans intérêt. Une question qui mérite d’être appliquée au cas « Axelle DSP » pour illustrer combien la crédibilité d’une fiction se niche souvent au cœur d’une observation rigoureuse de l’actualité, en l’occurrence ici, celle des réseaux sociaux et des massmédias d’information.

« Une gamine de 17 ans va au Brésil pour supporter l’équipe de son pays. Le radar à loches des caméras du mondial la repère. Elle est appétissante. Tout le monde en parle. On la filme beaucoup. On apprend même dans la presse que sa famille est millionnaire (au cas où on pensait qu’elle y était allée en stop et dormait au camping avec ses étrennes). Les médias feuilletonnent, les gens likent. Une marque s’intéresse à un joli minois vaguement populaire. Quelqu’un découvre une photo d’elle (ou pas ?) à la chasse aux zanimaux. La marque, qui, jusqu’à l’année dernière, a laissé des animaux mourir en labo, semble ne pas vouloir qu’ils meurent sous les balles des jolies donzelles. Elle veut éviter le scandale et arrête son éphémère-par-nature collaboration avec la gamine. Axelle devient soudainement "une grosse pute qui n’a que ce qu’elle mérite [1]".

Reconnaissez-le, cette description a tout d’un synopsis ! Et il ressemble étrangement à celui de « Superstar », le dernier long métrage (2012) de Xavier Giannoli inspiré du roman de Serge Joncour : « l’Idole ». Giannoli, le réalisateur à qui l’on doit notamment « Quand j’étais chanteur ». C’est Kad Merad qui incarne le personnage central, Martin Kasinsky, lequel est la proie d’une chasse médiatique dont il ne comprend en rien la raison d’être, et qui ne trouve aucun moyen pour la faire cesser.

Tout au long des 112 minutes du film, on se demandera avec lui « Pourquoi ? ». Quelle est non seulement la raison de cette popularité, lui qui s’estime personnage sans intérêt, mais aussi quelle éventuelle maladresse de sa part dans l’usage des réseaux sociaux ou quel mécanisme de marketing a pu déclencher ce profilage tournant finalement au lynchage médiatique ? [2] La chaîne de télé a-t-elle tout manigancé en imaginant un scénario de télé réalité ignoré même de la journaliste-enquêteuse de ladite émission. Fleur Arnaud, jouée par Cécile de France, est-elle donc finalement complice involontaire d’une machiavélique machination dont elle finira par se désolidariser ? La chute du film n’apportera finalement pas la réponse, le réalisateur ayant préféré mettre le focus sur la description fine des mouvements de masse générés par les soubresauts de la médiatisation.

Bimbos du futebol

Mais avant d’entrer dans l’analyse comparative des deux figures, celle de fiction versus celle de l’actu footballistique récente, rappelons que chaque coupe du monde ou chaque mondial est l’occasion d’une véritable chasse aux visages emblématiques dans les travées des gradins. Car le football [3], c’est bien sûr une compétition qui se déroule sur la pelouse, mais c’est aussi une communion partout dans le stade. Une communion qui permet dès lors une communion du public dans le stade avec le public disséminé devant les écrans de retransmission.

Un genre photographique

Ce n’est pas pour rien que les caméras sont disposées de sorte à pouvoir aussi capter ce qui s’y passe… S’il y a (deux fois) 11 joueurs sur l’herbe, on sait que le douzième homme est dans les tribunes et qu’il fait parfois la différence. Et si le douzième homme est une femme, en termes de sélection d’images, les cameramen et les photographes s’y entendent pour ne sélectionner en gros plan que les plus jolis minois. Croyez-le ou non, c’est un véritable genre photographique. Pour preuve, ces 155 clichés [4] publiés en une seule page web, et qui font la part belle à la gente féminine réunie au Brésil, cet été 2014. Des photographes sont même là avec ce seul objectif de reportage [5], laissant à leurs collègues la couverture des phases de jeu. Un peu comme certains vont au salon de l’automobile pour y photographier principalement les hôtesses des stands d’exposition. Et l’esthétisation est garantie : tenues, accessoires, tatouages, maquillages et centimètres de peau exposés, tout y concourt !

Alors… 2014, une année lors de laquelle les femmes ont particulièrement aimé le foot ? Détrompez-vous. C’est une question de représentation médiatique : être reconnu « Bombe de la Coupe du monde [6] » correspond à une plastique qui a ses canons. Un exemple pour 2010 ? La page de Larisa Riquelme [7], l’égérie paraguayenne qui avait fait sensation… avec son « petit étui téléphonique ». Et si en 2014 la profession a remis le couvert, Axelle DSP n’est pas la seule à avoir profité de cette surexposition dont nous analyserons les phases successives de jeu. Mais constatons d’abord que, l’Allemagne ayant été jusqu’en finale, c’est une teutonne [8] qui a volé la vedette à notre déesse des stades brésiliens, en mettant en avant d’autres arguments que sa seule jeunesse. Actons donc que la couverture d’un match sportif s’attarde longuement dans les gradins pour y immortaliser tout ce qui peut ajouter à la scénographie du sport : les calicots, les fumigènes, les hola… et les jolies filles !

Catapultés sur la scène médiatique


Pour Kasinsky, le héros de « Superstar » comme pour Axelle DSP, dans un premier temps, le public de la rue prend fait et cause. Voilà bien un personnage qui nous est proche… un autre nous-mêmes qui sort fortuitement du lot, et dans lequel beaucoup vont se projeter. Comme pour Kasinsky, les supporters belges, flamands et wallons, se reconnaissent en Axelle. Le fait qu’elle soit jolie ajoute à la facilité de chacun, filles et garçons, de la trouver emblématique d’une nation toute entière derrière ses diables. Mais là où Kasinsky, l’adulte posé, s’interroge longuement, il semble bien que la jeune-fille, plus insouciante, se laisse porter. Un choix de génération ?

Entrer dans le jeu médiatique ou pas, finalement toute la question est là. Bénéficier d’une E-réputation ou d’une identité médiatique ne semble pas faire problème à la Digitale native Axelle. Pour Kasinsky le migrant [9] qui pourrait être son père, la question est toute autre : une réputation, cela se mérite. Kasinsky cherche des raisons, un motif suffisamment fort pour légitimer cette adhésion populaire. Qu’a-t-il fait ? Qu’a-t-il dit ? Pourquoi ?

Axelle DSP, elle, est jeune étudiante du tournaisis qui poursuit ses études à l’internat pour filles du Val Notre-Dame à Antheit, près de Huy. Ses parents, issus d’Izegem, sont dans la finance et les affaires liées au secteur du textile. La fille de bonne famille a plutôt le profil « fille à papa ». Le fait que des photographes l’aient repérée pour sa plastique avantageuse renforce sans doute un ego bien affirmé. La fille, parfaite bilingue, est déjà bien dans sa peau avant toute cette médiatisation dont elle va faire l’objet. Par comparaison, c’est sans doute là le point faible de Kasinsky. La séquence très prenante de l’interview par le psy, durant la seconde parution à la télévision, semble indiquer que ce qui arrive est finalement ce que Kasinsky a toujours recherché inconsciemment : une opportunité de s’exposer, de sortir de lui-même, de clamer son existence originale. A défaut de cela, il se trouve sans intérêt et s’enferme dans un mutisme interrogateur. Et puis survient ce cri primal [10], repris en chœur dans les médias et sur le net par tous ceux qui, comme lui, en ont marre d’être traités comme des gens « banals [11] ». Kasinsky va-t-il démarrer une nouvelle vie ? Tous ceux qui le suivent, et se reconnaissent en lui, attendent ce revirement existentiel qui ne viendra pas. Ils espèrent sans doute que son combat sera le leur par truchement médiatique.

Tous pour un

Cette cohésion sociale autour de la vedette du moment, c’est ce qui se vit sur les réseaux sociaux. A côté du profil personnel de la jeune fille, il s’en crée d’autres (personnels, pages et groupes) gérés par on-ne-sait qui. Des utilisateurs de Facebook qui n’hésitent pas à usurper son identité tant ils se sentent sans doute proches d’elle. Des gens s’expriment ouvertement pour soutenir la jeune-fille… comme on l’a fait longuement jadis dans les blogs en postant des commentaires. Même parcours pour Martin Kasinsky. Mais la rencontre de l’homme et de son public est mise en scène de façon non virtuelle : dans un super marché. Des clients réclament des autographes, sont quasi prêts à un soulèvement identitaire : oui, nous sommes des gens « banals », mais des gens banals ont une identité toute aussi remarquable que les pontes du showbiz. Une nouvelle fois, le héros se débine, décevant son club de supporters.

Business is business

Le star système n’est pas enfant de chœur. S’il mise des sommes importantes, il en attend un retour sur investissements. Quand Martin K. vient s’expliquer pour la troisième fois en plateau, et qu’au moment d’entrer en scène, il s’effondre, même Fleur qui croit en lui et le respecte, sort de ses gonds et le sermonne. Axelle DSP, de son côté, n’a pas démérité. Mais son jeu est plus simple : il lui suffit de paraître, disponible et souriante. En retour, elle reçoit sa gratification. L’Oréal lui propose une participation publicitaire à sa compagne de produits [12]. Pour elle, c’est dans la poche ! Kasinsky, lui, se voit offrir un repêchage : mais c’est une société mafieuse qui se propose de l’engager. Le parallèle est évident : derrière tout ce cinéma, il y a un modèle économique, des enjeux financiers conséquents. Et le public est finalement pour ceux-là, « un temps de cerveaux disponibles pour la pub qu’on leur sert [13] ».

Une antilope pour bouc émissaire

Là où Axelle DSP manifeste des aptitudes, Martin K. se plante royalement. A la proposition de collaboration que lui propose la chaîne de télévision, il oppose un refus catégorique. S’en suit un véritable lynchage médiatique où il est accusé d’avoir voulu se servir du star système pour son seul profit. Le public ne peut dès lors plus se reconnaître dans son héros et c’est la mise à mort ! On ne peut dire avec précision si ceux qui ont encensé le Tartuffe sont les mêmes qui l’assassinent, mais il est prié d’endosser le rôle de bouc émissaire qui permet au public de se décharger des sentiments négatifs générés par ce spectacle peu convaincant.

Le dérapage médiatique d’Axelle DSP est orchestré autour d’une publication polémique. La photo d’une partie de chasse en Afrique du Sud où elle apparaît, fusil à la main, à côté de son trophée : une antilope Orynx. Si elle a elle-même publié cette photo sur son mur Facebook, c’est une recherche minutieuse sur sa personne qui en permet la publication dans les médias… au moment favorable. C’est cette même probable « mauvaise gestion de son identité numérique » qui est sous entendue à un moment donné dans le film Superstar, pour expliquer ce qui serait un coup monté autour de l’infortuné Kasinsky : N’a-t-il pas publié sur un site de rencontre, des infos dont on s’est servi pour l’aduler d’abord et le flinguer ensuite ?

Mais nous l’avons dit, peu importe le motif du dérapage après tout, pour Xavier Giannoli le réalisateur, l’essentiel est dans la description du mouvement de la foule qui aime un jour et qui n’aime plus le lendemain.

Tel Icare, les ailes brûlées, Axelle a chuté. Non seulement son contrat avec L’Oréal a été écourté, mais sa popularité s’est effondrée sous les commentaires assassins d’une horde de défenseurs du monde animalier. Emocratie [14] fatale qui trucide sans vergogne. A lire la presse des lendemains, il semble bien que la leçon soit sans appel : la jeune fille préfère s’effacer et reprendre ses études [15]. Dont acte. Générique !

Le film « Superstar », lui, se termine sans véritable chute. On aurait pu imaginer que Kasinsky finisse en anti héros. En fait, la chute se fait attendre et porte un autre regard sur l’aventure médiatique de notre héros sans histoire. C’est à la façon d’une émission comme celles que pilote Mireille Dumas [16] que Martin K. va finir son parcours. Il publiera un livre sur son aventure qui, sans pourtant devenir un best seller, permettra de boucler la boucle : un homme sans histoire se réveille un matin avec, pour mission de porter la voix des sans voix, d’incarner le visage de tous ceux-là que l’on ne voit pas tant ils sont « banals ». Ne réussissant pas à répondre aux attentes de ce public pathétique [17], il est immolé sur le bûcher de la commisération collective. C’est finalement cette déchéance qui le fera exister, passant du statut d’homme sans histoire à celui d’écorché vif des médias. Un bon synopsis, n’est-ce pas ?

Les commentaires assassins publiés ces derniers jours dans les réseaux sociaux à propos de celle qui eut pu être la Bombe du mondial 2014 au Brésil, procèdent-ils autrement quand ils concluent finalement de l’aventure d’Axelle DSP que « cette grosse pute n’a que ce qu’elle mérite » ?

Une émocratie sans demi-mesure et sans appel, pour l’un comme pour l’autre.

Michel BERHIN

Média Animation

Juillet 2014

[1Commentaire de Florence HAINAUT (Curegem), sur sa page Facebook, le 12 juillet 2014

[2Une courte scène laisse entendre que cela pourrait être l’explication : Kasinsky aurait publié des infos sur un site de rencontre et la chaîne de télé a créé le buzz autour de sa personne pour alimenter un projet de télé réalité type Truman show. (Petite précision, le film devait initialement s’intituler : « Talk-show »).

[3La chose se vérifie aussi dans d’autres sports. Pensons spécialement au tennis dont les retransmissions accordent une large place à l’identification dans le public de personnalités mais aussi de visages inconnus sélectionnés pour la beauté de leur plastique.

[9Digital native et migrant sont des expressions utilisées par Marc Prensky pour décrire deux générations diversement positionnées face à l’apparition du numérique dans le quotidien. La première est né à l’époque du numérique, la seconde, antérieure à cette émergence technologique doit s’adapter en migrant ses usages de l’analogique vers le numérique.

[10Plan très particulier du film ou, sur le plateau de télé, le héros n’a pour réponse au psy qui l’interroge qu’un immense cri, lequel n’est pas sans rappeler celui poussé par l’enfant qui entame sa (nouvelle) vie d’homme.

[11Ce terme utilisé par le présentateur du talk-show lui vaut de presque perdre sa place et de devoir à tout le moins présenter ses excuses à l’antenne.

[13Phrase restée célèbre dans la bouche du directeur de TF1, Patrick Lelay

[14Le pouvoir donné aux émotions

[16On pense ici naturellement à « Vie privée, vie publique ».

[17Pathétique vient de pathos et signifie qui émeut… mais sans doute faut-il y entendre aussi un public qui s’émeut… plus que de raison.

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