Pourquoi les jeunes aiment les séries télé

Séries télé, jeunes romances.

Depuis quelques années, les séries télé font un retour en force sur le petit écran. Elles sont particulièrement prisées par les jeunes, et surtout, les filles. Explication du phénomène.

1965. Un soir à la télé, des gamins qui devraient être au lit découvrent un cauchemar à parents. Un de ces monstres qui, la nuit venue, font rêver les grandes sœurs. L’ectoplasme en question, c’est Mick Jagger. Ce qu’il chante réveille une époque assoupie : I Can’t get no satisfaction. Aargh. L’adolescence vient de naître. Une génération vindicative et même bougrement coléreuse. Rien à voir avec les peuples conformes d’avant la chute, pas davantage avec celles qui suivront. Comme les jeunesses ne sont pas éternelles, en 2001, Papy Jagger (dont les ménagères rêvent le jour) chante God gave me everything I want. Rupture brutale. Une nouvelle adolescence est née. Nouveaux repères, nouveaux supports expressifs, nouveaux codes, si durs à comprendre avec les vieux outils de la génération baby-boom. Les ados d’hier ne trouvaient pas satisfaction, c’était leur essence. Ceux d’aujourd’hui sont comblés, voilà le hiatus. Un mur d’incompréhension s’édifie : à la télé, les programmes des « vieux » ne sont plus ceux des jeunes. Un gouffre s’ouvre entre le documentaire (le réel) pour les aînés et le dessin animé pour les petits. La télé-réalité et les séries s’y précipiteront. Les adolescents aussi.

Décrire les desseins qui animent les jeunes, pour beaucoup d’observateurs, c’est devoir sortir les grands mots : « perte de repères », disent-ils, « génération déboussolée » rajoutent-ils. Expliquant ainsi la folie des ados pour des objets culturels destinés à leur en fournir, des repères, télé-réalité, séries et feuilletons télé en tête. Mouais. Le trip ado n’est plus celui des parents. Pas les mêmes peurs, les mêmes besoins, les mêmes désirs. Des repères, oui, mais pas les mêmes, aux mêmes endroits et des mêmes personnes. Hier, les ados voulaient qu’on les entendent, ils voudraient maintenant qu’on leur foute un peu la paix. Ils formaient une contre-société, ils sont aujourd’hui modèles à usage des adultes [1] . Ils étaient décadents, ils sont source de jouvence, le botox culturel destiné à atténuer nos premières rides. En 2010, ils sont plongés dans une adolescence diluée, qui commence tôt et finit tard, où les adultes post-Casimir se mettent à les imiter, à l’écran et dans la vie. Une gamine de six ans voit sa maman porter un t-shirt Hello Kitty, et son père faire des cumulets en regardant Garfield. Les enfants se disent : être grand, c’est parasiter les signes.

Les ados d’aujourd’hui n’ont pas d’ordre à renverser (la famille étouffante), mais des valeurs neuves à mettre en route afin de corriger les travers de leurs aînés. La tribu internaute remplace la famille réunie devant la télé, les manières ont changé. Notamment dans les séries, là où plus qu’ailleurs, les codes de la vie réelle sont déclinés en un ensemble de signes cathartiques, domaine de la fiction pure.

Des rôles inversés ?

Inversion des rôles ? Dans pas mal de feuilletons ou séries d’aujourd’hui, les adultes se comportent comme des ados immatures : relations amoureuses volatiles et morbides, incapacité à fonder un projet de vie sur le long terme, émotivité à fleur de peau. Un bel exemple d’inversion du modèle, c’est Joséphine, ange gardien. En France et en Belgique, Joséphine se classe cinquième marque d’audience chez les 11-14 ans. Mimie Mathy, son héroïne, a la taille d’un enfant, mais y incarne l’adulte parfait. Dans une série qui aborde certaines questions de société, elle vient à bout des injustices, rend le bonheur aux familles dépourvues. Message pour les plus jeunes : même petit dans son corps, on peut vaincre l’adversité. Dans l’univers de Joséphine, ce sont les enfants qui portent la culotte, opiniâtres et réfléchis, alors que les adultes sont incapables de se prendre en main. Autre exemple : Desperate Housewives, plébiscitée par les plus grands, met en scène des parents limite loufoques. Pour les ados, c’est plutôt rassurant : « tout ne va pas si mal chez nous puisque c’est pire ailleurs ».

Les jeunes ont des comportements de petits adultes. Souvent livrés à eux-mêmes, ils doivent se débrouiller seuls, leurs parents étant, en général, trop occupés par leurs histoires de cœur. Un comportement qui a plutôt tendance à séduire les ados à l’heure où ils n’ont qu’une envie : s’affranchir de l’autorité de leurs parents ! À travers les séries, les adolescents se cherchent un peu eux-mêmes. Ils souhaitent trouver des questionnements qui sont les leurs. Les séries peuvent répondre à certaines de leurs interrogations, sur l’amour ou l’amitié par exemple. Des sujets qu’ils n’osent pas toujours aborder avec leurs parents…

Les jeunes sont plus proches d’une époque de leur vie où "tout est histoire". D’autre part, les fictions véhiculent des valeurs structurantes (depuis les contes de fée jusqu’aux séries médicales ou judiciaires) dont on est plus friand quand on n’a pas soi-même encore des valeurs installées. Les jeunes sont bombardés d’un savoir (à l’école) dont ils ne veulent pas toujours et qui ne correspond pas à leurs préoccupations. Du coup, ils cherchent du sens dans les fictions. Les adultes plus âgés, eux, peuvent ressentir le désir de comprendre le monde où ils vivent. Et les deux offres n’ont plus rien à voir avec ce qu’on montrait à la télévision jusqu’au milieu des années 80.

Une autre consommation

Pour autant, il ne faut pas négliger les aspects plus « techniques » de nouveaux modes de consommation. La télé conviviale s’invite désormais dans les chambres des ados, donnant à la réception des séries une image moins familiale. Mieux, les adolescents consomment leurs séries sur DVD, téléchargent les épisodes loupés, anticipent les saisons ultérieures, visionnent les moments « cultes » sur Youtube.

Les séries se déploient sur plusieurs saisons. Ce « temps long » permet de donner à voir un maillage souvent très fin et subtil de la réalité, du côté ordinaire de la vie. On y voit les personnages évoluer, les situations problématiques se multiplier et les événements se succéder. En un mot, ils accompagnent le quotidien des jeunes et des adultes, avec qui ils partagent leurs questions, leurs choix, donnent à voir et à juger leurs comportements. À tel point d’ailleurs que développent sur le Net, des « fans fictions », des réécritures des récits à partir des épisodes réels vus par les sériophiles, une pratique majoritairement jeune.

Une portée morale inchangée

Les séries sont porteuses d’une portée morale sous-jacente, mais à peine voilée. Il s’agit plutôt des situations mises en scène : des dialogues, des choix ou des actions opérés par les personnages. Il y a bien des valeurs mises en avant et mises en scène, des valeurs défendues et d’autres dénoncées – ce qui suscite biens des débats, car tout adolescent peut ainsi y retrouver des caractéristiques fortes de lui-même ou de son entourage. La série télé, indépendamment de son univers (médical, policier, scolaire) est un réservoir de valeurs et de normes proposées au jugement des spectateurs, sans que celles-ci soient soulignées d’un ton exagérément moralisateur. Ainsi, au cours de la première saison d’Urgences, peut-on entendre ce monologue finalement très croustillant d’une patiente âgée venue faire soigner un simple panaris par le docteur Greene : « … Alors votre épouse, ça c’est bien passé son année de droit …. Mmm docteur Greene, c’est votre collègue ?? Elle est tout à fait charmante, n’est-ce pas N’allez pas retrouver votre femme trop tard ce soir … « En quelques lignes, et au détour d’une séquence anodine, toute l’épaisseur d’une morale conventionnelle s’est déployée : la réussite scolaire est fondamentale, les femmes même médecins se signalent d’abord par leur apparence plus que leurs compétences, un homme peut être tenté, mais pas toucher. Et enfin, le soir, la configuration proposée est celle du mari retrouvant sa femme au foyer.

Les ados montrent une nette préférence pour les fictions américaines, ce qui n’a rien de surprenant pour Jean-Pierre Esquenazi [2] : « le goût des jeunes Français s’inscrit à l’intérieur d’une continuité historique de l’imaginaire. Il y a à peine un paradoxe à constater que ce sont les séries américaines qui leur apportent le plaisir qu’ils attendent : leurs parents avaient été nourris par le cinéma hollywoodien et les mythologies américaines … Il est cependant probable que les difficultés de la vie contemporaine amplifient le besoin actuel de mondes imaginaires à l’intérieur desquels il fait bon vivre. Le monde de la série télévisée, pour peu qu’on le prenne au sérieux, est parfaitement armé pour répondre à ce désir. » Le monde d’Urgences, tout comme celui de Grey’s anatomy est ainsi un vrai cocon replié sur lui-même. Tout danger (maladie, accident) ne peut venir que de l’extérieur, on s’y trouve entre jeunes gens du même âge (les jeunes médecins). Tout un panel de personnages peut ainsi correspondre à autant de traits personnels, servant une grande machine identificatoire. Les toutes premières secondes du premier épisode d’Urgences montrent un docteur Green réveillé en pleine nuit et sans ménagement par une infirmière acariâtre, une figure maternelle très stéréotypée que l’on verrait bien dans un reportage de Pascal le grand frère. Figure paternelle dans Dr House, le personnage central, misanthrope, étant aimé-détesté par une fratrie de jeunes médecins, ses inférieurs hiérarchiques.

Au vrai, les jeunes regardent sans doute davantage les séries grand public que celles qui leur sont destinées. Il en va ainsi pour Desperate houswives, série montrant à quel point les studios d’Hollywood semblent efficaces dès lors qu’il s’agit d’explorer des problématiques féminines. Ou encore, le célèbre Dr House, idée culturelle américaine, en l’occurrence, le déplacement d’un genre à un autre (la maladie traquée par des médecins détectives). Dr House est un médecin politiquement incorrect, jubilatoire et anti-conformiste : un personnage qui n’en fait qu’à sa tête, qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Pour les enfants, comme pour les adultes, c’est assez fascinant. Les adolescents aiment les personnages qui ne suivent pas les règles car ils sont, eux-mêmes, dans une période de transgression.

Mais même si, dans l’ensemble, les adolescents ont tendance à plébisciter les mêmes séries, quelques différences subsistent entre les filles et les garçons : “Les filles affectionnent principalement des fictions avec des intrigues romanesques, où la psychologie des personnages est très présente. Les garçons, eux, privilégient plutôt des séries d’action : dans l’histoire de la fiction, prétend Esquenazi [3] , « s’établit dès le XXe siècle une lignée masculine et une lignée féminine bien séparées de l’écriture fictionnelle, l’aventure et le drame sentimental ».

Dominique Pasquier [4] , elle, relève à quel point les formes de la télé réalité et des séries télé sont proches, en ce sens « qu’on y explore, sous une forme fictionnelle dans un cas, sous une forme prétendument réelle dans l’autre, les différents scénarios de l’amour et l’amitié au sein de la société juvénile ». Mais garçons et filles en font une consommation et un usage différents. Les garçons se détournent des séries et même de la télé dans son ensemble comme pôle de référence et cherchent à construire leur identité sociale à travers des pratiques. « De leur côté, la télévision apparaît un support privilégié pour l’expression de la subjectivité féminine. Les personnages des séries sont même érigés en mode de vie « Objets conversationnels, les séries plébiscitées par les filles au fond ne sont jamais que des transpositions de schémas sociaux, de relations humaines et sentimentales dans des univers professionnels distincts, à l’instar d’Urgences ou de Grey’s anatomy. Les créateurs ont eu l’idée de l’hôpital permettant de télescoper à peu près toutes les passions humaines à propos de la vie, la mort et l’amour. Les véritables sujets que Grey’s Anatomy prétend traiter sont les relations humaines. Les émotions, tout simplement.

Yves COLLARD

Novembre 2010

[1Le film American Beauty, de Sam Mendes, couronné de récompenses, en est la parfaite illustration. La famille Burnham y est tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Mais le système s’écrase quand Lester, le père, tombe amoureux de la jeune et jolie copine de sa fille tandis que la mère trompe son mari avec un agent immobilier qu’elle admire. Pendant l’année qui lui reste à vivre, Lester va sortir du carcan qu’il s’est construit pendant plus de vingt ans pour retrouver la fraîcheur et le bonheur de son adolescence, son ultime projet.

[2J.-P. ESQUENAZI , ythologie des séries télés, le Cavalier bleu, 2009, p. 9

[3J.-P .ESQUENAZI , idem, p. 33.

[4D. PASQUIER, Cultures lycéennes, Mutations, 2005, p.79.

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