Séries et telenovelas, l’hypermarché de la télé

Un peu partout dans le monde, les séries et telenovelas d’abord produites aux Etats-Unis, puis dans les pays émergeants comme Le Brésil, le Mexique et l’Inde ont conquis le très grand public. Comment, et pourquoi ? Ces questions mettent en lumière le lien entre des programmes de télévision populaire et la question des normes, valeurs et identités collectives.

Portrait. Mon acte de naissance me situe au Brésil, je rends les femmes (et quelques hommes) accros, je suis terriblement fleur bleue si pas cul-cul la praline, mon dressing est sexy mais plutôt vulgaire et mon maquillage tape-à-l’œil. Qui suis-je ? Je suis la telenovela, série sentimentale née au pays des cariocas avant de partir à la conquête du monde.

Aux telenovelas, on ajoutera volontiers un peu de soap. Ou la fable du mièvre qui fascine les mordues. Deux appellations pour des genres proches qui rabattent des millions de gens vers les écrans télé d’Occident et de partout ailleurs. Des fans – ou aficionados - issus pour la plupart des classes populaires et moyennes, ou d’autres, ceux qu’on appelle un peu rapidement des « déracinés ». À tel point que les telenovelas trouvent une place jusque sur les écrans crachotants des night-shops pakis. La telenovela est-elle le programme phare d’une culture télé mondiale, ajoute-t-elle juste un peu de piment au soap-opera, sublime-t-elle les particularismes régionaux ou cimente-t-elle les grands mythes des nations du monde ? Eduque-t-elle les masses ? Peut-on, à propos de sa diffusion, évoquer une globalisation, une localisation, une indigénisation ? Les telenovelas bourrent-elles à peu de frais les grilles des chaînes des pays du Sud ?

Soaps et telenovelas (par ordre d’arrivée) passionnent toutes les classes d’âge de la planète. Au Brésil, pas moins de quatre telenovelas sont diffusés quotidiennement à partir de 17 h 30. Sur le coup de 21 heures, après le JT, elle rassemble 40 millions de téléspectateurs (une majorité de femmes), tous milieux sociaux confondus. En Europe, les séries américaines font aussi un fameux tabac, mais certainement pas à la mesure de ce qui s’observe dans les pays du Sud avec la telenovela Même si elles bénéficient depuis longtemps d’une diffusion à grande échelle.

Américaines du Nord (Dallas, Amour, gloire et beauté, Les feux de l’amour) ou du Sud (Ugly Betty, Rubi [1] , Marimar, Barbarita, Viver a vida), voire françaises (Plus belle la vie) ou même belges (L’empereur du goût, LouisLouise), ces séries neu-neu renouvellent leurs thèmes, certaines constituent à elles seules des microphénomènes de société. Car elles posent de fameuses questions existentielles : le rapport à la norme, amoureuse, sexuelle, familiale, la question de la mobilité sociale, la place de la différence dans une société rigide. Soaps et telenovelas offrent aux jeunes le support d’une écoute collective et active (et même interactive, puisque les blogs des scénaristes sont très visités), leur permettent d’afficher leurs points de vue sur une société qu’ils perçoivent en mutation. Et particulièrement, en milieu social ou culturel indécis.

Telenovela, soap opera, même combat

Telenovelas et soap-operas sont cousins (latins, haha), partagent une même généalogie. Un peut d’étymologie : « Opera » souligne la longueur et les retournements narratifs du genre, « soap » met en évidence le parrainage des premières séries par les industries de détergents ménagers. Les soap-operas ont pris le nom de telenovelas dans les pays hispano- et lusitanophones. Le soap - c’est la thèse de Carmen Compte [2] - suit la lignée littéraire picaresque du XVIe siècle, issue de la tradition orale. On y narre les péripéties d’un personnage du peuple, dans un récit haut en couleurs bien à l’opposé des romans de chevalerie. D’autres [3] voient dans le soap l’héritage du roman anglais du XVIIIe, des comics de presse, puis des feuilletons radio. Il aurait évolué avec les médias : presse, radio, puis enfin télévision. Même ascendance pour les telenovelas : elles remplacent les premières radionovelas, bavardes et invasives. Soaps et telenovelas sont bien des genres de tradition orale et populaire. Ils correspondent à des audiences de même nature. Car au Brésil, la télé est présente dans 95 % des foyers, alors que 20% de Brésiliens lisent les journaux. Les telenovelas, parsemées des hits musicaux du moment, rendent accessibles au plus grand nombre certains pans des patrimoines nationaux, en adaptant les œuvres littéraires de grands écrivains nationaux, mais aussi en reconstituant des scènes de l’histoire du pays. C’est un peu pareil aux Etats-Unis, où, beaucoup plus tôt, ce sont les westerns qui mettent en images les premiers temps de la découverte, la conquête et la colonisation de nouveaux territoires.

La télé des métisses

Depuis 1975, le Brésil a vendu à l’étranger plus de deux cents telenovelas [4] . À peine leur premier cri poussé, ces programmes ont posé une question, formulée à l’identique à propos des séries US. Une identité commune peut-elle s’articuler autour d’un projet culturel quand ni la tradition (puisque les amérindiens ont été balayés de la carte), ni la langue (celle du colonisateur), ni l’ethnie (le Brésil et les Etats-Unis sont des creusets multiculturels), ni la géographie (de vastes territoires administratifs), n’offrent de référent fédérateur ? On le sait, le Brésil, comme les Etats-Unis, est issu d’un intense et récent brassage de différentes vagues d’immigration. Avec un mélange de contenus populaires traditionnels et de modernité, les productions brésiliennes reflètent un pays multiple et mobile [5] , même si les Afro-Brésiliens, qui comptent pour la moitié de la population, y sont largement sous représentés et doivent souvent se contenter des rôles de domestiques.

En conséquence, ces telenovelas sont facilement délocalisables, à l’instar des séries américaines. En 2007, TF1 diffusait ainsi Le destin de Lisa, adaptation allemande du colombien Betty la fea. « Betty la moche » est le porte-flambeau de la conquista du monde non-ibérique par la telenovela : les aventures du vilain petit canard ont été vues dans 70 pays et adaptés une dizaine de fois (dont l’américaine Ugly Betty). En Europe, c’est Betty qui a lancé la tendance, venue de Colombie via Israël. C’est là que la femme du patron de la chaîne allemande Sat 1 Haïm Saban constate que la vie s’arrête lors de la diffusion de Esti Ha’mechoeret, adapté de Betty la fea qui, en Colombie, a culminé à … 100% de parts de marché. Du coup, Saban recycle Betty en une jeune est-allemande, Lisa, et Verliebt in Berlin est née. Le succès est tel que Lisa sauve Sat 1 de la faillite.

Leurs scénarios s’invitent principalement là où des tranches de population autochtone ou émigrée cherchent l’équilibre entre tradition et ouverture à un style de vie plus « moderne », dit « occidental ». En regardant une telenovela, le téléspectateur greffe son identité à un modèle international, d’où l’analogie des thèmes mis en images par les telenovelas et certains mythes de l’american way of life : consommation, éducation, libération, individualisme.

La telenovela installe une telle connivence entre les téléspectateurs et ses héros du quotidien qu’elle défriche un espace entre la réalité et la fiction, entre ce que les téléspectateurs sont et ce qu’ils pourraient ou voudraient être [6] . Une constante : l’opposition entre riches et pauvres. Un genre de lutte des classes, sans la lutte. Dans Viver a Vida, presque tout le monde est beau et blindé. La caméra quitte peu les salons chicos des quartiers cossus de Rio. Sauf pour s’attarder sur une famille qui a fui la violence des favelas, ou sur le bonheur d’une ménagère à qui son rejeton offre une télé payée à crédit. Rien d’étonnant que les premiers européens non-hispaniques à avoir mordu à l’hameçon soient ceux de l’Est. Pour la version schnitzel de Ugly Betty, ce sont les Allemands de l’Est, moins fortunés, qui ont le plus mordu au conte de fée. C’est l’imaginaire du mélo romanesque, c’est l’évasion promise à la catégorie inférieure ... C’est la "feel good télé".

Yves COLLARD.

Décembre 2010.

(Cet article sera également publié dans le "Dossier de l’Éducation aux Médias" N°6 - à paraître début 2011 - " Médias sans Frontières : Productions et consommations médiatiques dans une société multiculturelle ")

[1Première telenovela, diffusée en Belgique, sur RTL-TVI en septembre 2006. Rubi fut produite en 2004 et compte 118 épisodes. Au Mexique, elle fut lancée sur la chaîne Televisa.

[2C COMPTE, L’influence des soap-operas sur les stratégies narratives des séries télévisée, dans « Revue des Interactions Humaines Médiatisées », 2008, vol 9 n°2.

[3W.J. BROWN, Pro-development soap-operas, dans « Media development, 4, 1989 », p.43

[4L’histoire de la telenovela est indissociable de celle de TV Globo. Depuis sa création, en 1965, la chaîne en a fait une industrie, et son fonds de commerce.

[5Ce qui expliquerait pour partie le succès des telenovelas en France d’Outremer, sans commune mesure avec les audiences relevées en Europe métropolitaine.

[6Laurence Corroy (Une série hexagonale qui plait : Plus belle la vie, dans Les jeunes et les médias, les raisons du succès,) 2008, p.89, rapporte l’anecdote : une jeune fille française en fugue avait décidé de rejoindre Marseille, sous prétexte « d’aller voir Marseille comme dans Plus belle la vie ». Le fait éclaire une évolution de la perception des médias par les ados : la réalité n’est pas filmée par la télévision, elle est en quelque sorte créée par elle. La série télé peut sembler plus véridique que le monde lui-même. Ce rapport au média change la donne à propos de la manière dont on peut agencer sa vie selon les fictions télé.

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