Les vidéos d’actualité sur les réseaux sociaux : quelles plus-values pour l’information ?

Brut, Kombini, Explicite, Vews (RTBF.be), Monkey… comment ces producteurs d’information présentent-ils leurs capsules d’actualité sur les réseaux sociaux ? Y a-t-il des spécificités à ces vidéos d’information vis-à-vis des médias plus classiques ? L’exploration des forces et des faiblesses de ces vidéos est intéressante pour comprendre la manière dont les récits d’actualité évoluent au rythme des technologies et des habitudes du public.

Présentés comme des médias disponibles uniquement sur Internet (appelés pure player), certains de ces éditeurs vont même jusqu’à ne proposer leur vidéos que sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Snapchat, Instagram) [1]. L’analyse des capsules d’actualité est intéressante parce que le format vidéo constitue un moyen très populaire de s’informer (notamment auprès des plus jeunes [2]). Par exemple, le média Brut [3] regroupe 1 500 000 abonnés à leur page Facebook tandis que Kombini [4] possède 3 800 000 abonnés (toujours sur Facebook). A une échelle plus locale, Vews [5], le média social d’actualité de la RTBF est suivi par 18 000 personnes. Ces vidéos sont pensées spécifiquement pour les réseaux sociaux mais comment sont-elles construites concrètement ?

Le traitement de l’information à travers le format des réseaux sociaux

De manière très empirique [6] et après visionnage de nombreuses capsules [7], différentes formes journalistiques émergent et les vidéos se présentent souvent dans l’un des registre suivant :

  • Le témoignage/l’interview : tantôt on interroge l’Homme du peuple (la vox-populi, le quidam, le militant) tantôt une célébrité, un expert, un youtuber ou encore un people. Le format varie entre témoignage, analyse ou interview. Dans ce cas, la vidéo se concentre sur un individu et ses propos.
  • La séquence remontée à partir de matériaux existant : il s’agit d’une capsule d’information montée à partir d’images, de sons et/ou de textes déjà existants [8] dans le but d’illustrer des faits, une dépêche d’agence de presse ou encore un communiqué. A cette illustration peut s’ajouter un commentaire, une remise en contexte de la rédaction [9]. Ces vidéos sont constituées d’images circulant sur les réseaux sociaux, d’illustrations de banques d’images, de mèmes [10], etc. ce qui crée des capsules parfois assez hétéroclites en termes de sources. A ce propos, l’un des co-fondateurs de Brut, Guillaume Lacroix précise : « Brut est une marque extrêmement crédible, légitime, on va y trouver une information vérifiée. […] Aujourd’hui, il existe une profusion de sources [NDLR : sur Internet] que l’on peut exploiter. L’important est ce qu’on en fait et que l’information soit réelle et véridique » [11]. Ce format rassemble donc des ressources différentes qui ont pour but d’illustrer une information vérifiée par l’éditeur.
  • Vulgarisation de l’actualité à partir d’une situation d’actualité complexe, la démarche est de vulgariser un phénomène, du vocabulaire ou une situation. L’objectif est de donner les clefs pour décoder l’actualité, c’est la posture que prend par exemple Monkey [12]. Dans ce média français, uniquement vidéo [13], la démarche est de vulgariser. Pendant 3 minutes, un journaliste revient sur un cas particulier pour mieux cerner l’actualité. La chaine propose ainsi des vidéos explicatives sur différentes thématiques : le conflit Chiite/Sunnite [14] ; la suspension du programme nucléaire nord-coréen, l’anniversaire de mai 68,…
  • L’investigation journalistique sur le terrain : le journaliste se présente sur le terrain pour développer et enquêter sur un sujet. Il propose du contenu original à travers une enquête. Il s’agit là de faire du journalisme avec les moyens du bord : live Facebook, éventuellement images prises au smartphone… Par exemple la RTBF, à travers son programme « Vews », a publié, entre autres, une vidéo [15] qui met en scène cette investigation journalistique.
L’interface du media Vews RTBF sur Facebook

Outre la question des contenus, il est intéressant de souligner les paramètres purement médiatiques qui façonnent la création et la réception de ces vidéos. Autrement dit, produire de l’information dans le format des réseaux sociaux, c’est se plier à différents codes médiatiques.

Objectif visibilité : traduire l’information dans le format des réseaux sociaux

Dans un article publié sur le site yucatan.fr [16] l’agence de communication précise : « Ce qui rassemble également ces différents médias [NDLS : pure players], c’est leur succès fulgurant […], qui n’a rien de vraiment surprenant quand on constate à quel point ces nouveaux formats sont parfaitement adaptés aux réseaux sociaux et aux milliers d’utilisateurs habitués à s’informer au rythme de leur scroll sur leur fil d’actualité Facebook ou Twitter. Le coup de génie de ces médias, c’est avoir identifié les raisons formelles du succès de nombreuses chroniques vidéo devenues virales grâce aux réseaux sociaux et de s’être fait une place rapidement dans nos fils d’actu […]. » [17] Il y aurait donc une série d’opérations de langage qui pourraient garantir le succès de ces formats. Toujours de manière très empirique et en se basant sur nos observations, il est possible de regrouper quelques généralités sur la forme de ces vidéos :

D’abord, la qualité de l’image et la dimension amateur de la captation : il y a dans beaucoup de ces vidéos, une dimension « amateur », caméra tremblante, netteté de l’image, situation captée in vivo au smartphone… Il y a dans beaucoup de ces images une impression de transparence, de journalisme amateur, comme si la captation au plus brut était davantage un gage de réalité face à une séquence de JT qui serait trop travaillée. Ensuite, le format de l’image adaptée au smartphone : beaucoup de ces vidéos sont pensées pour être visionnées sur smartphone. C’est pourquoi il n’est pas rare de voir ces vidéos en format vertical qui est la dimension qui correspond le plus au téléphone portable, support de consommation majoritaire des usagers.

La durée même de ces vidéos va aussi dans le sens des usages du public. La durée privilégiée de ces vidéos, parfois appelées « formats courts » est de 1 à 3 minutes grand maximum. Le sujet d’actualité ici est condensé en un format court pour toucher davantage le public. Aussi, le rythme de montage est plutôt rapide : les vidéos se veulent dynamiques avec une narration soutenue. A ce rythme de montage s’ajoute souvent de la musique ce qui est à la fois très dispensable, car les vidéos peuvent démarrer sans son, mais la musique, quand elle est activée peut orienter la réception de l’information. Les vidéos sont parfois montées avec des « mèmes » : les éditeurs intègrent à des faits d’actualité des références d’une culture web. A travers les mèmes, c’est la narration journalistique qui est modifiée car le fait d’actualité ne se raconte plus forcément à travers la preuve, l’illustration mais à travers un élément de culture de la communauté web et du divertissement, de l’infotainment [18] voire même du LOL [19]. Enfin, la présence de sous-titres sur la vidéo : Ceux-ci font office de voix off (qui n’existe pas dans ces capsules) et viennent également sous-titrer les interviews. Ce format permet de pouvoir regarder la vidéo sans forcément activer le son, d’ailleurs, le plus souvent, sur Facebook la vidéo démarre toute seule sans le son. Il s’agit là d’une conséquence des usages très nomades des utilisateurs des réseaux sociaux. De cette manière il a la possibilité de visionner ces vidéos sans écouteurs et dans des espaces publics (transports en commun,…)

Alors que ce format constitue la base de ces pure players, il est intéressant de voir que d’autres médias, plus « traditionnels » produisent aussi de plus en plus de contenus sous cette forme. C’est le cas par exemple de l’éditeur RTL Info [20]], qui s’adapte aussi à cette forme pour diffuser certains de ses sujets. Aussi, et à un autre niveau, le fait de retrouver dans ces rédactions des journalistes qui autrefois étaient dans la rédaction du Petit Journal de Yann Barthès, n’est pas anecdotique. Le journaliste Hugo Clément est maintenant chez Kombini et Laurent Lucas chez Brut [21]. C’est en quelque sorte la transposition du format infotainment télévisuel vers le format des réseaux sociaux.

Finalement cette traduction en « format réseaux sociaux » de l’actualité est, selon nous, plus une plus-value sur la circulation de l’information et sa visibilité qu’un apport de contenu sur le fond des événements rapportés. D’ailleurs, on peut se demander jusqu’où iront ces éditeurs dans leurs apports de contenus originaux ? Concrètement, à l’heure actuelle, si ces formats n’existaient pas, pas sûr qu’ils y auraient moins d’évènements rapportés dans les médias, ils en seraient « juste » moins visibles.

L’utilisation des mèmes dans les vidéos d’actualité : Au service de de l’information ou de la viralité de la vidéo ?[[Exemple publié le 23/05/18 sur le Facebook de Brut.

Par ailleurs, si le succès est assuré par ces opérations de mise en forme, c’est aussi pour proposer un modèle économique : à quelle condition l’actualité circule-elle (et donc est rentable) sur les réseaux sociaux ? Ces éditeurs proposent le modèle de rentabilité de l’information à travers cette transformation en capitalisant sur leur circulation sur les réseaux sociaux [22]]. Ce que n’arrivait pas à faire jusqu’à présent les médias plus traditionnels.


Forces et faiblesses de ces formats

André Gunthert (Maitre de conférences à l’école des hautes études en sciences sociales à Paris) [23], propose une lecture critique de ces formats. Il explique que ces éditeurs se retrouvent piégés dans une course aux clics et que cela phagocyte la qualité la quête de information plus précise et complexe. il précise : « L’autonomie de la séquence [NDLR : vidéo du pure player] oblige à sélectionner une information autosuffisante et lisible. Sa brièveté interdit tout sujet complexe, et impose une montée en généralité qui est la clé de lecture du format » [24]. Il y aurait donc à l’intérieur de ces rédactions, des actualités plus éligibles que d’autres, des sujets qui seront à préférer car plus compatible avec le support médiatique. Même si la critique paraît tout à fait fondée, difficile de ne pas l’appliquer à d’autres formats d’information. Une séquence de journal télévisé limite aussi son message à ce qui est transmissible dans son format. Le problème de la narration journalistique adaptée à son support semble indissociable de toute communication médiatique. Que ce soit sur Internet, à la télévision, l’acte d’informer vient toujours de opération de mise en forme dans les conditions offertes par le média : durée, matériel de production, condition de visionnage du spectateur, etc.

En résumé, si les vidéos sont bien pensées pour leur exploitation sur les réseaux sociaux, en termes de format, de partage aux pairs sur les réseaux sociaux, etc., elles posent le même problème que d’autres médias d’information : manque de contextualisation de l’information, pluralité des points de vue sur un sujet, transparence de l’enquête journalistique derrière l’information… Bref, l’actualité change de format pour apparaître viral sur les réseaux sociaux mais peine à se renouveler dans le fond avec des méthodes plus slow journalisme [25] pour aller au-delà de la surface de l’actualité.

Quelques pistes pour conclure

Alors que ces vidéos d’actualité apparaissent comme le nouveau format émergeant de l’information, difficile d’anticiper leur avenir. Plutôt que de jouer sur des pronostics, il paraît intéressant d’identifier les différents paramètres déterminant le futur de ce format dans le champ journalistique :

D’abord le modèle économique de ces vidéos reste globalement incertain [26]. A l’instar des différents formats journalistiques (papier, web, télévision), le modèle économique qui encadre ces vidéos n’est pas encore prouvé pérenne. En effet, pour le moment, ces pure players sont gratuits mais on ne sait jusque quand ni quel en sera le modèle économique précis. Ensuite, les algorithmes des réseaux sociaux restent également un paramètre déterminant dans la diffusion des vidéos. En effet, la particularité de ces éditeurs est qu’ils ne sont pas maîtres de leurs canaux de diffusion (pas comme un éditeur papier qui gère sa propre diffusion). La visibilité des contenus proposés par le média dépendent donc de la manière dont Facebook va les hiérarchiser.

Si cette question des algorithmes est très large, il est également très évolutif [27]]. En ce qui concerne les usages du public, si pour le moment ces formats ont le vent en poupe, il sera intéressant de voir comment cet attrait évolue. A quelle échelle le public les acceptera-t-il (combien d’abonnés, combien se sentent encore concernés, etc.) ? Ce paramètre aussi sera déterminant pour l’avenir du traitement de l’actualité. La complémentarité des formats d’information, les stratégies adoptées par les entreprises de presse et pure player seront également déterminantes dans la manière d’agencer les différentes formes d’information (écrit, vidéo, etc.) Par exemple, quelle sera la place du live (qui pour le moment est jugé peu convaincant sur ces plateformes [28]) ? Cette variable est identifiée par certains comme déterminante pour la suite de l’information en ligne [29].

Enfin, l’avenir se joue également sur la question du droit : l’information pourra-elle légalement conserver cette forme ? Dès l’instant où elle prend la forme de mèmes, elle devient dépendante du droit d’utilisation des images circulantes sur Internet. Un récent projet de loi [30] montre les limites de ces usages et l’aspect potentiellement non-pérenne de ces formats.

Pour l’heure, difficile de ne pas s’enthousiasmer face à ces vidéos, très populaires et qui jouent un enjeu majeur sur la visibilité de l’actualité auprès des afficionados des smartphones et tablettes. Et on comprend pourquoi : réactivité, formats rapides, exercice de vulgarisation rondement mené,… l’ensemble des ingrédients sont là pour plaire aux usagers. Cependant, on peut parfois s’interroger sur la plus-value de ces formats ; à quoi ressemblerait l’information sur les réseaux sociaux si elle était diffusée par un éditeur « traditionnel » ? La même information serait probablement présente, mais pas systématiquement avec cette mise en forme. Mais finalement cette mise en forme « spéciale réseaux sociaux » ne supplante-t-elle pas l’information originale ?

Martin Culot

[1Sur le site http://brut.live/ l’éditeur se revendique 100% vidéo et 100% digital sur les réseaux sociaux. Autre exemple, le site MinuteBuzz n’est présent que sur les réseaux sociaux.

[5https://www.facebook.com/VewsRTBF/ Même si le programme existe aussi en télévision à 22h30.

[6A ce jour, très peu d’études et textes académiques proposent une analyse critique de ces éditeurs.

[7Pour ce faire, nous avons créé un compte Facebook sur lequel nous n’avons pris que des abonnements à des éditeurs de pure player : VICE France, Monkey, Brut, Kombini, Tarmac, Vews RTBF, Newsmonkey FR, RTL-Info, Quotidien avec Yann Barthès, Slate.fr, Topito, Explicite.

[8Qui circulent déjà sur les réseaux sociaux et qui ne sont pas produite par le pure player en question. A ce propos et en guise d’illustration le média Brut note pour chaque document sa source.

[9Par exemple dans cette vidéo proposée par Brut sur l’interdiction des couverts en plastique en Europe – vidéo publiée le 30/05/18 2018 : https://www.facebook.com/brutofficiel/videos/2036235486626088/

[10Un mème Internet est une idée ou un concept simple, propagé à travers le web. Cette idée peut prendre la forme d’un hyperlien, d’une vidéo, d’un site Internet, d’une image, d’un hashtag, d’un personnage récurrent ou simplement d’une phrase ou d’un mot. Ce mème peut être propagé par plusieurs personnes par le biais de réseaux sociaux, de blogs, de messageries instantanées, d’actualité, et autres services Internet. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A8me_Internet [Consulté le 23/05/18].

[12Exemple en vidéo : https://www.facebook.com/Monkeyfr/videos/2042360606023979/?hc_ref=ARSHeGw_crmnKxiC7_3UDE7l5PZ-R9F9IoF6LZsRRs59Yub6I0KPOM5z9A_cPywV3FM&fref=nf [Consulté le 24/05/18] @monkeyfr (23000 vues – 60.000 personnes aiment sur Facebook).

[14Par exemple : https://www.facebook.com/Monkeyfr/videos/2042360606023979/ [Consulté le 30/05/18].

[16Site d’une agence relations publics et presse.

[18Cfr. Martin Culot, Information et divertissement : un mélange impossible ?, Média Animation, 9 septembre 2016,https://media-animation.be/Information-et-divertissement-un-melange-impossible.html

[20https://www.facebook.com/RTLInfo/ [Consulté le 26/07/2018

[24https://imagesociale.fr/5601 [Consulté le 24/05/18].

[25« Terme désignant la revendication du droit à la lenteur pour la presse écrite et audiovisuelle, ainsi que d’un idéal de travail au plus près des valeurs du métier de journaliste, plus artisanal qu’industriel  ». (Source Wikipédia) [Consulté le 6/08/18].

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