Les médias de la diversité : canaux d’émancipation ou ilots identitaires ?

Produits, réalisés et diffusés par des personnes issues des migrations, les médias de la diversité fourmillent d’expériences. Ils témoignent de la volonté des communautés migrantes de s’approprier une part de l’espace public en matière de médias et de moyens d’expression.
S’ils se caractérisent globalement par leur fragilité, ces médias risquent parfois – contre leur gré – de rester isolés : d’une part, par rapport à la société d’accueil dans laquelle ils évoluent ; d’autre part, par rapport aux médias traditionnels qui ne leur font pas assez confiance comme partenaires potentiels.
 [1]

Une définition large

Dans la nébuleuse des médias qui sont produits et diffusés, que revêt le concept de « médias de la diversité » ?

« Par média de la diversité est entendu tout média :
-  ayant un projet éditorial dont le contenu est axé prioritairement sur la diversité des composantes des sociétés européennes ;
-  s’adressant à une audience liée à un ou divers groupes constitutifs de cette même diversité ;
-  pour lequel les lieux de production et de diffusion sont majoritairement fixés sur le territoire national de l’un ou de plusieurs Etats de l’Union européenne ;
-  ayant une équipe professionnelle composée majoritairement de personnes représentatives de la diversité des composantes des sociétés européennes ;
-  ayant une structure dirigée par, ou appartenant à, des personnes représentatives de cette même diversité » [2].

Cette définition relativement large des médias de la diversité permet de mieux saisir ce dont on parle. Ainsi, les dimensions de producteur (qui est producteur du média, mais aussi le lieu où ce média est produit), de public ou du projet éditorial permettent de distinguer les médias de la diversité d’autres types de médias. Ainsi, une chaîne étrangère diffusant en Belgique ne sera pas retenue dans cette conception des médias de la diversité. Ou encore, un blog, souvent produit par un individu, ne cadrera pas avec les dimensions du projet rédactionnel ou de l’équipe professionnelle [3] porteuse du projet.

Rapport à la société et/ou à elles-mêmes

Au-delà des critères descriptifs, les médias de la diversité peuvent aussi se caractériser par les fonctions qu’ils remplissent.

Dans la fonction expressive qu’ils développent, ces médias de la diversité sont aussi souvent issus de « groupes minoritaires ». Dans la société (d’accueil) dans laquelle ils évoluent, ces groupes cherchent à développer un modèle de représentation et à développer une forme d’égalité de participation. Les médias qu’ils produisent sont un moyen de formuler pour eux-mêmes leur interprétation de leurs identités, de leurs intérêts, de leurs besoins. Ils veulent aussi participer à l’espace public dominant, quitte à créer des espaces publics alternatifs.

Alors que la critique qui leur est souvent adressée est qu’ils risquent de conduire au communautarisme, les médias de la diversité peuvent aussi sortir cette même communauté de son confinement. En permettant l’accès à un espace public, les questions que certains voudraient voir contenues dans l’espace privé peuvent ainsi demeurer « ouvertes ».

La fonction expressive que remplissent ces médias se complète d’une fonction d’intégration. Car ce qui leur permet de développer un sentiment d’appartenance est justement de pouvoir jouer sur les deux tableaux, celui de l’espace public et celui de l’espace privé. Les médias de la diversité « créent du lien » pour reprendre un terme générique.

Selon Massimo Bortolini : « On peut cependant distinguer globalement les médias liées aux migrations plus anciennes (par ex : Espagne, Portugal, Italie, Maroc) des migrations plus récentes (Ex pays de l’Est, Asie, …). Pour les premiers, le média va davantage mettre l’accent sur l’échange, la transmission. Comment pouvons-nous faire vivre notre identité et la partager à la Belgique ? Et dans cette catégorie, les médias produits par les jeunes générations ont certainement une dimension plus revendicative, davantage liée à ici et maintenant, avec une dimension locale plus importante. Pour les seconds, le média visera plus directement une intégration. Comment pouvons-nous comprendre la Belgique ? Par exemple, des sites polonais, ukrainiens, roumains sont de véritables médias. En plus d’infos sur la Belgique, ils donnent des infos-services pour pouvoir se débrouiller, trouver un logement, un travail. C’est un véritable réseau social qui joue la carte de l’intégration. [4] »

Mais ces médias ont aussi une fonction de complément, une fonction alternative par rapport aux médias traditionnels de la société d’accueil. « Si les médias de la diversité existent, on peut faire l’hypothèse que c’est parce que l’offre des médias traditionnels est défaillante ou non satisfaisante. Ils se posent en complément aux médias traditionnels qui ne parlent pas beaucoup de tel ou tel sujet lié à l’immigration, la diversité… Ou bien ils ne connaissent pas bien ces sujets… Le sentiment de ne pas se retrouver dans les médias traditionnels, généralistes, de ne pas y être pris en compte et visible renforce le foisonnement de nouveaux lieux d’expression » estime Massimo Bortolini [5].

Vivier médiatique

« Nous avons été surpris par le nombre de médias de la diversité répertoriés. Il y en a plus que ce que l’on imaginait, même si l’étude n’a duré que deux mois. A ce stade de la recherche, ce sont environ nonante médias de la diversité qui ont été repérés en Wallonie et à Bruxelles : 30 titres papier, 10 émission de télévision, 30 radio ou webradio et une dizaine de sites d’information. Dans la méthodologie pour composer cette cartographie, nous n’avons pas retenu les blogs ou les sites d’associations sans démarche rédactionnelle » poursuit Massimo Bortolini.

Si le vivier est important, il est aussi très diversifié.

*Les producteurs
Le nombre de communautés qui diffusent un média est très large. Les producteurs sont parfois des individus, plus souvent des associations. Très largement d’initiative privée, avec parfois une visée commerciale. Très généralement, le mécénat et le volontariat sont de mise. Certains médias disposent de quelques permanents salariés, liés soit à des reconnaissances par les pouvoirs publics, soit aux revenus publicitaires (ex. : radio Gold FM).

*Les technologies
Les formes que prennent ces médias : du support papier, aux émissions de radio, au programme télé, en passant par les newsletters numériques ou les sites Internet, … Tous les supports sont exploités, mais selon des modalités variées. Le coût de la mise en œuvre de certaines technologies de production nécessite parfois des accords de partenariat.

Ainsi, notamment dans le secteur des radios indépendantes, il existe en Communauté française 15 radios communautaires (produites par des communautés issues de la diversité. Exemple : Radio Alma ; Radio Al Manar, Gold FM). D’autres producteurs ont préféré nouer des partenariats avec des radios d’expression existantes. Six radios diffusent des programmes produits par des communautés étrangères (ex. : Radio Campus, Radio Panik ou encore Radio RUN ouvrent leur antennes à des communautés issues de la diversité).

Dans le secteur des télévisions locales, Télé Matonge, diffusée sur Télé Bruxelles depuis 2004 est également un exemple de collaboration. Mais d’autres télévisons de la diversité ont choisi l’autonomie. Ainsi, Al Maghreb MTV, qui se définit comme « la télévision belgo-maghrébine » – qui compte émettre à partir de décembre 2010 – sera autonome [6] ; tandis que Diversity TV (Intercultural Independant Television in Brussels) émet depuis fin 2008 comme web TV [7].

Les modes de diffusion sont également variés. Si les radios et les sites Internet offrent un accès gratuit, les médias papiers doivent se diffuser dans des endroits physiques. Une diffusion courante est le dépôt d’exemplaires dans des endroits ciblés : lieux culturels et lieux commerciaux (magasins, restaurants, boulangerie,…) tenus et/ou fréquentés par les membres de la communauté concernée.

*Les publics et la langue
Certains médias de la diversité s’adressent quasi exclusivement à leur communauté. D’autres s’adressent à un public plus large que celui de la seule communauté d’origine. Cette distinction peut illustrer la manière dont la communauté tend à se situer par rapport à la société dans laquelle elle s’insère.

L’ouverture à d’autres publics suppose dès lors une accessibilité dans la langue utilisée : le média n’est plus unilingue (dans la langue d’origine de la communauté concernée), mais également traduit en français (voire en néerlandais). Ce bi -ou pluri- linguisme peut être interprété comme une volonté d’ouverture, ainsi qu’un argument contre ceux qui voudraient associer automatiquement médias communautaires à communautarisme.

On ne peut évidemment pas généraliser et en tirer comme conclusion que tout média unilingue serait irrémédiablement centré sur sa seule communauté… Car dans les contenus, l’information de ce qui se passe en Belgique peut être une priorité. Exemple : Capital News – périodique bimensuel produit par Dreamedia pour la communauté chinoise de Belgique – est entièrement rédigé en chinois [8] . Tiré à 15.000 exemplaires, il serait également distribué aux Pays-Bas, au Luxembourg et en Allemagne. Seules quelques publicités sont en anglais.
Son souci est d’informer sur l’actualité belge et européenne les quelques 35.000 chinois de Belgique.

Cette question de l’utilisation des langues est réglée de manière contraignante dans le secteur des radios indépendantes, reconnues dans le cadre du plan de fréquence du CSA belge. Dans ce secteur (pour recevoir l’agrément et l’autorisation d’émettre), il faut avoir une programmation en français. Cependant un système de dérogation a été mis en place afin « de favoriser la diversité culturelle ». La situation donnait d’une part, environ 8 radios communautaires diffusant jusqu’à 50 % d’émissions en langue étrangère ; et d’autre part, 6 radios d’expression atteignant le maximum de 25 % de programme en langue étrangère et 75 % en formule « bilingue ».

Des constats et des critiques

La fragilité serait une caractéristique dans laquelle la plupart des médias de la diversité pourraient se reconnaître. Cette fragilité peut s’analyser sur divers plans.

*Périodicité / Longévité
Ce qui caractérise aussi plusieurs médias de la diversité est leur périodicité qui connaît parfois des retards… La structure des équipes de production, ainsi que la faiblesse des moyens financiers et techniques expliquant souvent ces difficultés.
Mais plus largement aussi, Massimo Bortolini observe « l’extrême fragilité de ces médias. Il y a un mouvement de naissance, puis de disparition parfois rapide. Cela est particulièrement observable dans le secteur des nouvelles technologies liées au numérique » [9].

*Mesure d’audience / Publicité
Il n’y a pas de mesure d’audience pour les médias de la diversité. Même si pour des médias papier on peut objectiver le tirage… Certains médias plus structurés seraient cependant demandeurs car ils souhaitent développer des recettes publicitaires et se positionner dans ce secteur. Mais tous expriment leur sentiment d’être négligé par le monde des annonceurs.

*Professionnalisme
La critique souvent adressée aux médias de la diversité est leur manque de professionnalisme. Si cette question est à relier aux moyens financiers et techniques, certains acteurs revendiquent toutefois cette situation. Situés dans le pôle associatif, ils revendiquent l’originalité de leur projet qui fonctionne sur une autre logique que les médias traditionnels, ou dans une autre optique que la logique commerciale.

*Indépendance / Pluralisme
Les médias de la diversité ne cachent pas leurs objectifs : les médias qu’ils diffusent veulent favoriser l’intégration d’une communauté, valoriser son identité et sa visibilité. Le produit médiatique est donc au service d’un projet : celui d’une communauté en rapport avec son contexte d’accueil. La manière dont la communauté s’est insérée ou tente de s’insérer aura donc une influence directe sur la manière dont ces médias aborderont leur projet rédactionnel.

« Pour les immigrations plus anciennes, comme les italiens ou espagnols, le média va valoriser des fêtes, les liens au sein de la communauté. Le média joue presque une fonction décorative, orientée culturellement. Il y a comme une transmission tranquille pour une communauté qui se sent faire partie du club belge. Ils ne se sentent pas menacés. Par contre, les immigrations turque ou marocaine sont plus dans l’affirmation, la revendication et avec une transmission plus structurée. La dimension nationaliste est sans doute davantage présente dans les médias turcs » analyse Massimo Bortolini [10] .

Et dans la myriade de médias de la diversité, il n’est pas toujours facile d’identifier le producteur ou l’éditeur. Même identifié, il n’est pas toujours non plus évident de mesurer sa représentativité.
Enfin, cette question doit être restituée dans le contexte du pluralisme. Il n’est pas impossible qu’une communauté puisse disposer d’une offre de plusieurs médias défendant des points de vue différents : si tel média est issu d’une diaspora qui s’exprime, avec des opinions tranchées, un autre groupe pourra avoir d’autres opinions.

Cette dialectique entre indépendance et pluralisme ne rend pas non plus toujours les médias de la diversité très « lisibles ».

Juxtaposition d’identités ou Interculturalité ?

En s’adressant chacun à leur communauté, les médias de la diversité favorisent-ils réellement l’interculturalité ? Il est vrai que très peu de projets de collaboration émergent entre les communautés. Soulignons cependant des collaborations plutôt techniques (ou de bon voisinage) qui peuvent se nouer lorsque diverses communautés partagent des plages horaires au sein d’une radio d’expression ou lorsque une radio est directement portée par trois ou quatre communautés (voir l’encadré sur radio Alma).

Mais cette question serait également à renvoyer à la société d’accueil. Les médias traditionnels élaborent-ils des partenariats avec les médias de la diversité ? Sans aucun doute de manière trop timide, car les éléments de critiques parcourus ci-dessus jouent parfois en défaveur des collaborations pourtant possibles.

Identités particulières et valeurs communes

S’ils se caractérisent par une originalité plutôt que par une uniformité, les médias de la diversité éprouvent une certaine difficulté à se valoriser et se développer. Diverses tables rondes récemment organisées [11] ont montré qu’au-delà du partage des constats amers, ces médias portaient un projet citoyen et ouvraient des voies de « média-tion » entre les communautés issues de la diversité et leur société d’accueil. A condition de nouer une interaction équilibrée entre ces identités particulières et celles de la communauté d’accueil, ces médias peuvent constituer des instruments d’émancipation et de renforcement du sentiment d’appartenance à un environnement global.

S’ils sont des médias d’ouverture – en donnant une place à l’information du pays d’accueil - , ils éviteront de prêter le flan à la critique du risque de communautarisme. Et s’ils invitent aussi les membres de leur communauté à s’intéresser aux médias de la société d’accueil, ces médias rempliront bien leur fonction d’expression et de complément. Car « consommer » aussi les médias majoritaires du pays d’accueil participe aux partage de valeurs communes et à la construction de repères plus ou moins communs qui peuvent fonder un vivre ensemble.

Stephan GRAWEZ

Novembre 2010

(Cet article sera également publié dans le "Dossier de l’Éducation aux Médias" N°6 - à paraître début 2011 - " Médias sans Frontières : Productions et consommations médiatiques dans une société multiculturelle ")

Co w Trawie Piszczy : un magazine familial polonais


« Dans la communauté polonaise installée en Belgique, personne ne s’est jamais intéressé à la famille » explique Zosia Ladomirska, rédactrice en chef . « Co w Trawie Piszczy » peut être traduit par « ce qui bouge ». Destiné prioritairement à un public d’enfants (5-10 ans) ce magazine se veut familial. « Nous voulons viser à l’intégration de la famille polonaise en Belgique. Le premier contact de socialisation, c’est l’école. Et nous désirons poursuivre cette socialisation avec les parents pour qu’ils soient attentifs à ce qui se passe en Belgique. Nous les invitons à le lire avec leurs enfants et en fin de magazine, nous leur proposons un article davantage pédagogique. »

Moyens
Le premier numéro du magazine Co w Trawie Piszczy est sorti en septembre 2009. Édité tous les trimestres, il propose des articles simples, des jeux des animations. Diffusé à 4.000 exemplaires, il est offert gratuitement. « Nous ne pourrions demander aux lecteurs de le payer, car il existe d’autres magazines polonais diffusés eux aussi gratuitement. Il y a donc une forme de concurrence…. » avoue Zosia Ladomirska.

Réalisé par une équipe de cinq bénévoles, ceux-ci s’entourent parfois de collaborations extérieures selon les sujets. L’initiative est clairement privée. « Au début, nous avions lancé une web-radio, mais elle était très peu écoutée. De plus les frais de droits d’auteur pour les musiques revenaient cher. Nous avons alors lancé ce projet de magazine. Pour le financer, le recours à la publicité permet de payer les frais d’impression » explique la rédactrice en chef.
Le magazine est aussi en lien avec le site www.emstacja.eu, ce qui permet d’accroître les synergies dans le monde de la jeunesse polonaise de Belgique. Mais aussi de proposer un impact publicitaire élargi.
Pour l’heure, la recherche de subventions reste un problème.

Contenu
« Notre objectif est de conscientiser la communauté polonaise à ce qui se vit en Belgique, aux activités, aux personnages importants qui font ou ont fait l’actualité et l’histoire. Exemple, dans un numéro, nous avons parlé d’Adolphe Sax, né à Dinant… Nous expliquons comment on voit la Belgique et comment la Belgique nous voit » termine Zosia Ladomirska.

La communauté polonaise en Belgique représente environ 100.000 personnes. C’est une immigration de longue date, entamée vers 1930, notamment de personnes fuyant le communisme. Puis la chute du mur de Berlin (1989) et l’intégration à l’Union européenne ont favorisé l’arrivée d’immigrés plus récents, venus travailler en Belgique.

Diffusion
Pour diffuser ce magazine, l’équipe compte sur une vingtaine de lieux de distribution. Des écoles, des magasins polonais et des églises. Notamment dans les deux villes où la communauté polonaise est la plus représentée : Bruxelles et Anvers.

Et si la langue du magazine est le polonais, les animateurs ont choisi tout doucement de proposer un lexique français et néerlandais de quelques mots-clés des articles. « Une manière d’inviter les enfants à se faire expliquer certaines choses et que la discussion s’engage avec les parents. L’utilisation du polonais permet aussi de se faire comprendre des deux côtés de la Belgique » conclut la rédactrice en chef.

Propos recueillis par Stephan GRAWEZ

Contact : www.cowtrawiepiszczy.be/

Autres médias polonais diffusés en Belgique :
www.emstacja.eu : site d’informations.
www.radioroza.eu : web radio Radio Róża.
www.polonianet.be : site d’info basé en Flandre.
www.gazetka.be : le site. Gazetka est aussi un magazine mensuel destiné aux jeunes (15 ans).

Les mille idées de Binfikir


Issu d’un média Internet, le mensuel Binfikir trace son petit bonhomme de chemin dans la presse pour la communauté turque de Belgique.
Une communauté estimée entre 170.000 et 200.000 personnes, car il y a eu beaucoup de personnes ayant choisi la naturalisation.

« Binfikir » ou « Mille idées » a gardé le ton critique et humoristique qui était le sien lorsque ce projet ne concernait que l’édition d’un site Internet.
Le projet rédactionnel « c’est de donner la parole à toutes les composantes de la communauté turque : des gens de gauche, de droite, des nationalistes, des socialistes, des religieux, des islamistes,… La rédaction ne refuse donc pas les points de vue, mais elle garantit leur diversité » explique Erdem Resne, un des responsable du mensuel.
Les collaborations sont donc variées et multiples, essayant de refléter les différentes tendances présentes dans la communauté turque de Belgique. « Le principe est que tout le monde peu dire ce qu’il veut, mais dans le respect de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Notre attention est de ne pas porter atteinte aux races, aux ethnies, aux convictions religieuses. Nous voulons avoir un dialogue constructif. C’est la ligne du journal. C’est pour cela qu’il porte le nom de Binfikir . »

Initiative
L’initiative du projet revient au journaliste Erdinç Utku, ancien collaborateur de divers organes de presse en Turquie, notamment dans des revues plutôt satiriques. D’abord entouré de quelques journalistes correspondants turcs en Belgique, l’équipe s’est transformée pour attirer d’autres personnalités : intellectuels et gens engagés de la communauté turque, ou encore des personnes proches du monde des médias. Sur le site Internet ou dans le mensuel, ce sont notamment les signatures suivantes qui apparaissent : Leyla Ertorun (fondatrice de la « fréquence turquoise » sur Radio Panik), Fethi Gumus (une des première personne à avoir fait une émission sur les minorités à la VRT), Ilknur Cengiz (lauréate d’un concours des jeunes cinéastes à Gand, productrice de films courts-métrages).
La rédactrice en chef du mensuel est Serpil Aygün (épouse du fondateur). L’équipe a connu une constante évolution pour compter également deux jeunes écrivains belges d’origine turque : Kenan Görgün (FR) et Mustafa Kör (NL).

Un déclencheur
L’élément déclencheur qui lance le projet du mensuel, c’est… l’affaire Dutroux. « Six mois après l’affaire Dutroux nous nous sommes rendus compte que la communauté turque ne connaissait pas le problème. La communauté turque venait d’apprendre ce qui s’était passé via la télévision nationale turque…Nous nous sommes dit que c’était incroyable que de gens ne soient pas au courant d’une telle actualité, avec le procès, la réforme des polices, les marches blanches, …. Contrairement à la communauté marocaine, concernée par l’affaire Loubna Benaïssa, la communauté turque était dans sa grande majorité non informée de ce sujet » explique Erdem Resne.

Le produit
Oscillant entre média associatif et média professionnel, Binfikir revendique sa responsabilité sociale. Sans réelle concurrence, le rythme mensuel permet aussi de prendre le temps de la réflexion, de l’explication et de la recherche d’exemples. Jouant à la fois un rôle d’information et un rôle pédagogique pour faire comprendre les choses.
Pas vraiment alternatif, mais « spécial » : « La communauté turque est spéciale. Un turc qui vit en Belgique n’appartient pas totalement à la Turquie. Mais il n’est pas non plus totalement belge. A Binfikir, nous voulons mettre des informations à la disposition de la communauté turque qui vit en Belgique. Dans ce sens, nous sommes un média spécial ».

Contenu
Aux côtés de l’information et de l’actualité belge, Binfikir veut aussi donner une image positive de la vie de turcs en Belgique. « Nous essayons de réaliser des reportages sur des personnes turques peu connues, mais qui font des choses intéressantes. Dernièrement, c’était au sujet de turcs qui jouent à l’Orchestre philharmonique d’Anvers. Une autre fois, c’est concernant un prix littéraire ou un écrivain. Il peut aussi y avoir des personnalités politiques, des artistes, …. »

Le lien avec le site Internet est également une occasion de publier dans le mensuel une sélection des réactions des lecteurs qu’ils publient en ligne sur le « speaker’s corner » du site. Après, toujours pour favoriser les réactions des lecteurs, Binfikir a fait évoluer la formule en publiant des micros-trottoirs sur des sujets quotidiens. Sur des sujets plus difficiles, comme l’enseignement, la politique et les élections, Binfikir organise des petits panels avec des invités.

« Nous essayons toujours de voir dans quelle mesure on peut parler des problèmes spécifiques vécus par les membres de la communauté turque, mais en montrant aussi le problème dans sa dimension plus globale. Sur l’enseignement ou sur la difficulté dans certains quartiers, nous invitons des témoins, des responsables politiques ou d’associations et des acteurs locaux » souligne Erdem Resne.

Au-delà de l’actualité et des problèmes sociaux, Binfikir réserve aussi une place à l’information pour les jeunes. Avec notamment un accent particulier pour inviter les parents à emmener leurs enfants à des activités culturelles organisées par un groupe de théâtre turc en lien avec l’équipe du journal. « C’est aussi une manière de faire connaître notre association et son journal. On essaye que le journal apporte quelque chose au théâtre et aux caricatures, et que le théâtre et la caricature apportent quelque chose au journal » conclut Erdem. Pas étonnant, dès lors, de trouver la signature de Gürcan Gürsel (dessinateur de BD, dont « Foot furieux ») au bas de nombreux dessins publiés par Binfikir…

Diffusion
Le mensuel Binfikir est diffusé gratuitement à 10.000 exemplaires dans plus de trente localités en Belgique. « Pour cette distribution, effectuée en voiture par les bénévoles de l’équipe, un réseau a été constitué : associations, boucheries, boulangeries, cafés et même mosquées. Les contacts sont suivis et chaque mois, ils savent que nous venons déposer 15 ou 20 exemplaires, selon les lieux…Nous le diffusons aussi à tous ceux qui le demandent » explique Erdem Resne

La répartition de la diffusion est la suivante : 3.500 exemplaires à Bruxelles, 1.500 à Anvers, 1.500 à Gand, plus ou moins 1.500 dans tout le Limbourg (autour de Hasselt). En Wallonie, une grosse part (1.500 exemplaires) dessert les villes de Charleroi, Namur, Verviers, Liège. Le solde est réparti selon d’autres demandes ou l’actualité culturelle à tel ou tel endroit. Si l’on connaît le tirage, il est cependant difficile de connaître le lectorat. « On évalue qu’un exemplaire est lu par 4 ou 5 personnes » estime Erdem Resne. Par ailleurs, le site http://www.binfikir.be/ reste actif. Avec une fréquentation quotidienne annoncée d’environ 2.000 personnes.

Si les deux médias - mensuel papier et site Internet - sont proposés complémentairement, c’est « parce qu’internet n’atteint pas tout le monde et surtout pour une communauté fragilisée, parfois pauvre, qui n’a pas accès à toutes les technologies » ajoute Erdem Resne, qui reconnaît aussi la difficulté de tenir les deux supports. « Si nous dépensions toute l’énergie consacrée au journal rien que pour produire un site Internet, ce dernier se développerait encore plus et serait encore mieux ».

Revenus
Avec une distribution gratuite, Binfikir doit se tourner vers la recherche de recettes publicitaires pour nouer les deux bouts. « Nos annonceurs ne sont pas tous forcément orientés dans une démarche économique. Certains nous soutiennent par mécénat citoyen et non pas parce qu’ils attendent une retombée économique. Ce sont des annonceurs qui partagent notre projet. »
La recherche d’annonceurs et de soutiens se fait donc aussi de manière semi-professionnelle. La rédactrice en chef - et même parfois les membres de la rédaction - doivent aussi partir à la chasse aux annonceurs. Un mélange des genres pas toujours facile à tenir. Mais côté journalistes, on se veut clair : la limite est de ne pas accepter de publi-reportages. Et Binfikir a établi une limite générale : pas plus de 30 % des pages réservées à la publicité. Si l’équipe est bénévole, les revenus permettent de payer les frais de mise en page et d’impression du journal.

Propos recueillis par Michel Berhin et Stephan Grawez.

Contact : http://www.binfikir.be/

Radio Alma, Al Manar et quelques autres


En matière de radios d’expression et de radios communautaires, la Communauté française regorge d’expériences variées. Diffusion de musiques, informations sur les activités des communautés issues de la diversité, voix donnée à des acteurs et des témoins, info-service pour la communauté, … les radios se déclinent selon les mêmes standards.

Les radios communautaires se distinguent par un trait culturel particulier, lié soit à l’origine, la langue ou encore la religion d’une communauté. Ces traits culturels pouvant être affirmés avec plus ou moins d’intensité.

Alma


Fondée en 1985, cette radio communautaire – intitulée la « fréquence méditéranéenne » - regroupe en fait 4 communautés différentes sous la même antenne : espagnols, grecs, portugais, italiens. Elle diffuse donc dans ces 4 langues, en plus du français. Alma se veut à la fois le porte-voix et le trait d’union entre ces communautés, surtout à Bruxelles. Cette radio citoyenne mobilise 62 bénévoles pour arriver à mettre ce projet sur les ondes. Pour cette radio, l’interculturalité se vit déjà dans l’équipe : il faut accepter les autres communautés, gérer la grille des programmes, ….
Les ressources du cocktail Alma, c’est un tiers de publicité, un tiers de dons et un tiers lié aux actions ponctuelles et événements. Cette radio doit aussi relever le défi de la fidélisation du public. Objectif pas évident vu la succession des émissions dans autant de langues différentes. Le public favorise dès lors sa tranche et son rendez-vous hebdomadaire, plutôt que l’écoute continue.
www.radioalma.be

Al Manar


Avec un émetteur à Bruxelles et à Liège, Radio Al Manar vise un auditoire « de personnes originaires des pays arabes (Maghreb, Proche et Moyen orient) c’est-à-dire du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, de la Libye, de l’Egypte, de la Palestine, de la Syrie, de la Jordanie, de l’Irak, de la Mauritanie etc.… ». Selon la radio, les auditeurs sont estimés à 150.000… Sans mesure d’audience, ce chiffre est difficile à vérifier. Parmi ces auditeurs, la majorité sont originaires du Maroc (80 %). Cette radio communautaire émet depuis 30 ans et est une des pionnières des radios libres ou locales. Sa programmation propose des émissions d’info générale, de débats et échanges d’idées, mais aussi des émissions à caractère plus pédagogique et civique.
www.almanar.be

RIN / RUN


A Namur, c’est une radio d’expression qui accueille les programmes de la Radio Interculturelle Namuroise (RIN). La Radio Universitaire Namuroise (RUN) ouvre son antenne le samedi matin aux partenaires de la RIN. Des partenaires de multiples communautés – ou plutôt de plusieurs associations - : albanais, congolais, marocains et turcs. Car la RIN veut privilégier le partenariat associatif avec les forces locales existantes, sans prétendre à une représentativité exhaustive.
La production de la RIN est assurée par le Centre d’Actions Interculturelles de Namur.
www.run.be

Radio Panik


Autre pionnière du début des radios libres, Radio Panik (lancée en 1983 à Bruxelles, par des militants anti-racistes et pour les droits de l’homme) est aussi une radio associative d’expression qui veut « concilier actualité locale et internationale, information et création, en ouvrant aux diverses communautés qui font de Bruxelles un véritable carrefour culturel, un espace "sans frontières", ouvert à l’expression de "voix parallèles" qui invitent à entendre, entre les ondes, un autre son de cloche ». L’offre « communautaire » sur Radio Panik permet à de nombreux acteurs de la diversité de s’exprimer. L’antenne de Radio Panik s’ouvre aux albanais avec « Jehona », aux africains, avec « Gospel Time » (destiné aux ghanéens) ou « L’Afrique en un déclic » qui s’adresse plus particulièrement aux Congolais. Enfin, trois émissions intitulées « La voix de… » s’adressent respectivement aux grecs, aux assyriens et aux chinois.
www.radiopanik.org

[1Cet article constitue le troisième élément d’un ensemble de trois articles.
Retrouver l’introduction et le premier article : « De la diversité dans les médias : un patchwork chamarré » [http://www.media-animation.be/De-la-diversite-dans-les-medias-un.html]
Lien vers le deuxième article « Les médias sur la diversité : les fictions remplacent la réalité » : [http://www.media-animation.be/Les-medias-sur-la-diversite-les.html

[2Reynald BLION, « Médias des diversités en Europe », in Agenda Interculturel, N° 239-240, Janvier-Février 2006, CBAI, Bruxelles. Aujourd’hui responsable Média & Diversité auprès du Conseil de l’Europe depuis septembre 2008, Reynald Blion a été directeur de programme à l’Institut Panos de Paris.

[3Le terme « professionnelle » caractérisant davantage l’exigence de compétences plutôt que le statut des personnes ; car le recours à des bénévoles est largement répandu.

[4Interview de Massimo Bortolini (Centre Bruxellois d’Action Interculturelle – CBAI) réalisée le 21 juin 2010.

[5Idem.

[6AMTV : www.amtv.be . Elle devrait être disponible sur Belgacom TV (canal 296).

[7Diversity TV – DTV : http://rc3intertv.blogspot.com/

[8Capital News : rue des Poissonniers, 12 – 1000 Bruxelles

[9Interview de Massimo Bortolini (Centre Bruxellois d’Action Interculturelle – CBAI) réalisée le 21 juin 2010.

[10Interview de Massimo Bortolini (Centre Bruxellois d’Action Interculturelle – CBAI) réalisée le 21 juin 2010.

[11Séminaire « Radios communautaires et interculturalité » du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), Bruxelles, le 26 mai 2010 ; Table ronde « Médias de la diversité » organisée par la Fondation Roi Baudouin, Bruxelles, le 24 juin 2010.

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