De la diversité dans les médias : un patchwork chamarré…

Aborder la question de la diversité et des médias relève du parcours d’obstacles. Tant les concepts ou les expériences varient et recouvrent des réalités multiples.

Trois portes d’entrée sont possibles pour aborder la question.

Tout d’abord celle de la diversité dans les médias : comment les médias traditionnels traitent-ils de ce sujet ou comment intègrent-ils dans leurs structures de décisions ou dans leurs productions cette question de la diversité ? Dans les instances dirigeantes, dans les articles ou à l’écran, quelle place occupent les minorités visibles et quels sont les messages véhiculés ?

La deuxième porte ouvrira sur la question des médias sur la diversité [1] : comment des médias traditionnels parlent-ils ou font-ils place de manière spécifique à la question de l’interculturalité, des questions vécues par les allochtones, …

La troisième porte nous permettra d’entrevoir la question des médias de la diversité (appelés tour à tour médias communautaires, interculturels ou ethniques) [2] : comment sont produits ces médias non traditionnels, par qui, avec quelle fonction ? La diversité n’est plus ici un sujet sur lequel on s’exprime, mais un acteur qui s’exprime.

Interculturalité, diversité, altérité

Les critères de l’origine géographique, nationale ou ethnique d’un individu peuvent aussi caractériser la diversité d’une société. Notre pays, comme l’ensemble des pays européens, a connu diverses périodes d’immigration. La diversité liée à l’origine n’échappe heureusement pas aux enjeux de non-discrimination et d’égalité des chances. Notre société est devenue multiculturelle, pluriethnique, cosmopolite, … et les « personnes d’origine étrangère », les « allochtones », « les étrangers », « les jeunes issus de la deuxième - ou troisième - génération », … font partie de notre société.

Bien sûr, en matière de lutte contre les discriminations, tout n’est pas rose. Le quotidien nous a appris que le chemin resterait long entre les intentions et la réalité. L’égalité des chances à l’école, la discrimination basée sur l’origine lors de la recherche d’un emploi, ou encore la discrimination liée au sexe en matière de salaire sont des illustrations tangibles.

Dans ce difficile parcours vers un univers non-discriminant, c’est aussi le rapport à l’autre qui est interrogé. Et la manière dont l’autre, avec ses caractéristiques et ses choix interpelle ma propre identité. Il est dès lors plus qu’utile que - dans le cadre d’une d’éducation critique aux médias – soient interrogées les manières dont l’univers médiatique relate, met en scène, ou donne une place à cette diversité ethnique.

La diversité dans les médias : Mon écran colorisé

Comme consommateurs de produits médiatiques (quelques soit leur support : écrits, audio-visuels ou numériques ; et quelque soit leur fonction : information, fiction ou divertissement), nous sommes quotidiennement baignés dans un environnement d’informations et de signes. Comme d’autres facteurs de socialisation, les médias jouent un rôle dans la construction de nos représentations et dans les stéréotypes qui nous permettent de nous situer dans une société donnée. Dans l’exercice de décodage des représentations et de l’analyse des stéréotypes, la question de la diversité culturelle n’est pas si neuve que cela. Rétroactes.

Presse écrite

C’est sans doute dans le secteur de l’information qu’un travail un peu précurseur avait été entamé dès 1994. A cette date, le Groupe de travail Médias et Migrants de l’Association des Journalistes Professionnels (AJP), la Fondation Roi Baudouin et le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme ont publié des Recommandations pour l’information relative aux allochtones [3].
Initié dans la foulée des élections législatives de 1991 – qui avaient vu une montée fulgurante de l’extrême droite [4] et une stigmatisation de l’immigration durant la campagne électorale [5] – ce travail constitue donc la première pierre d’une réflexion qui invitait les journalistes à éviter de renforcer les préjugés qui peuvent conduire au racisme. Sur base d’une enquête réalisée auprès de 20 titres de la presse quotidienne, l’AJP proposait six recommandations :

1. Ne mentionner la nationalité, l’origine, l’appartenance ethnique, la couleur de peau, la religion ou la culture que si cette information est pertinente.
2. Eviter les généralisations et le manichéisme injustifié.
3. Eviter de créer inutilement des problèmes et de dramatiser.
4. Exactitude, équilibre et rectifications.
5. Un regard critique sur l’extrême-droite et le racisme.
6. L’information ne s’achève pas lorsqu’on repose le stylo (l’impact d’une photo ou d’un dessin peut être aussi important qu’un texte, voire le contredire).

En 2007, une enquête réalisée par le Vakgroep Communicatiewetenschappen (Universiteit Gent) et l’Observatoire du récit médiatique (Université catholique de Louvain) vient compléter le premier travail de l’AJP. Intitulée La représentation des minorités ethniques dans les médias belges [6], l’analyse décortique toujours quelques quotidiens (quatre quotidiens flamands et quatre quotidiens francophones belges), mais elle s’ouvre aussi aux médias audio-visuels, par le biais de l’analyse des JT de quatre chaînes TV (la VRT, VTM, RTL-TVI et la RTBF). Structurant ses conclusions autour des six recommandations de 1994, l’analyse permet de montrer les statu quo, comme l’utilisation de la nationalité ou de l’origine. « Hors de tout contexte, (…) ces attributs sont souvent associés à des jugements de valeurs et à des préjugés » [7]. Elle montre aussi les évolutions, comme sur l’information relative à l’arrière fond d’un sujet. « Nous pouvons déduire que sur ce plan il y a peu de différences entre les deux parties du pays et que l’information télévisée nous fournit plus d’informations d’arrière-fond que les journaux. Nous constatons une évidente augmentation du nombre de sujets contenant de l’information d’arrière-fond si l’on compare avec 1993. A cette époque, les articles de journaux flamands contenaient 49% d’explications ou d’informations d’arrière-fond pour 51% aux articles de journaux francophones » [8]. Une évolution positive donc, qui salue le travail de contextualisation et d’effort d’information qui permet de relativiser un fait divers, une tradition culturelle, une position, …. et tente d’éviter les amalgames et les raccourcis [9].

Une tentative d’autant plus nécessaire que - si les années nonante avaient démarré en Belgique avec une représentation parlementaire d’extrême droite sans précédent - il faut aussi se souvenir que la première décennie 2000 avait démarré avec le choc des attentats du 11 septembre aux Etats-Unis. Et comme un boomerang mal contrôlé, une vague d’islamophobie s’était aussitôt répandue…

De la politique éditoriale aux ressources humaines

Si l’analyse s’est étendue aux médias audio-visuels, le milieu des années 2000 sera aussi propice à d’autres ouvertures.
D’une part, le passage de la préoccupation de l’analyse des contenus informatifs aux contenus de l’ensemble de la production (y compris de fiction ou de divertissement). L’exemple phare et populaire en cette matière est sans aucun doute le feuilleton télévisé Plus belle la vie, microcosme social et ethnique de la France d’aujourd’hui… (et donc un peu de la Belgique, l’accent en moins ...)

La diversité devient un enjeu, là où les producteurs ont bien compris l’intérêt de coller à la réalité d’aujourd’hui. Comme le souligne Rachid Arhab, ancien journaliste à France Télévisions et membre du CSA français depuis 2007 : « Le mythe de susciter des relents de racisme voire de rejet en mettant de la couleur à l’écran a été brisé. Plus récemment des efforts en termes de diversité, comme la programmation en première partie de soirée par France Télévisions de fictions telles que « Aïcha », ont constitué des bonnes surprises d’un point de vue de l’audience. Le secteur du divertissement l’a compris avant les autres et il est le premier genre télévisuel où la couleur est passée du public à l’acteur. Ces constats, même s’ils restent des cas isolés, sont la preuve que l’on peut renvoyer une certaine image au public français sans qu’il ne s’effraye. Mais il est préférable de dé-corréler les questions d’audience et de diversité pour ne pas tomber dans le piège d’une gadgétisation de la diversité » [10].

D’autre part, une autre ouverture se fait aussi insistante : celle des ressources humaines.
Il n’y a donc pas que le contenu de la politique éditoriale des médias d’information, ni le fait que quelques acteurs de séries télévisées soient le miroir d’une réalité cosmopolite, … Il y a aujourd’hui bien plus : la revendication d’une égalité des chances au sein des postes d’animateur ou de journaliste, ou au sein des hiérarchies des entreprises médiatiques. C’est la diversité à l’intérieur mêmes des rouages de l’univers médiatique qui est en jeu.

Evidement, dans ce domaine, c’est le petit écran qui focalise les regards (regarder un poste de radio ou la une d’un quotidien ne vous dit pas grand-chose sur l’origine du journaliste qui vous communique son info… Tout au plus son nom ou sa signature pourra vous aiguiller).
Et la France a sans doute une longueur (d’ondes) d’avance sur nous : « Objet de toutes les critiques, de toutes les pressions sociales et politiques, les chaînes ont donc réagi depuis l’émergence de la question, à la fin des années 1990. Elles ont privilégié le recrutement, la politique de ressources humaines, dont l’exemple le plus emblématique reste Harry Roselmack. Insuffisant, selon le Club Averroès, structure informelle qui regroupe des professionnels des médias, à la pointe du combat depuis plus de dix ans. Pour son président, Amirouche Laïdi, membre de la Commission pour la promotion de la diversité dans les médias, ces changements sont cosmétiques et ne concernent que l’antenne. Les organigrammes des chaînes, les lieux de décision restent désespérément monochromes et les cas de discrimination sont toujours aussi nombreux. " C’est bien de former les responsables de ressources humaines aux problématiques de la diversité. Ce serait beaucoup mieux si ces responsables étaient eux-mêmes issus de la diversité. " Et de réclamer des mesures réglementaires (transparence des recrutements, audits internes) assorties de sanctions financières » [11].

Diversité dès l’école…

A côté de la diversité ethnique, la France aligne aussi des chiffres et des expériences en matière de diversité sociale ou de genre… Ainsi, coté chiffres pour la diversité sociale, le CSA français relevait fin 2008 que seulement 2 % d’ouvriers étaient vus à la télé, alors qu’ils représentent 23 % de la population. Côté distinction de genre : pas plus de 33 % de femmes sur les écrans de l’hexagone, alors que plus de la moitié des Français sont des Françaises…

Côté expérience, relevons l’initiative de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille (ESJ) qui en juillet 2009 accueillait sa première classe préparatoire ouverte à des jeunes issus de la diversité, version sociale. Comme d’autres écoles supérieures, l’ESJ s’est inquiétée de son recrutement « peu populaire »…. Avec seulement 2% de jeunes issus de familles ouvrières, l’ESJ a voulu jouer la carte de l’égalité des chances de manière pro-active.

Le CSA belge va de l’avant

Et chez nous ? Il faut reconnaître que le CSA en Belgique francophone n’est pas en reste sur cette question de la diversité. En novembre 2006, le Collège d’Avis du CSA belge préconisait « l’élaboration d’un code commun à l’ensemble des éditeurs de services télévisuels privés et publics en matière de promotion de la diversité ethnique et culturelle ». Un code qui devrait être « élaboré avec la collaboration active des éditeurs de services et des organisations de lutte contre la discrimination et de promotion de la diversité. Il devrait porter sur des engagements concrets et évaluables, à la fois sur le plan de la politique éditoriale et sur celui de la gestion des ressources humaines. La mixité culturelle au sein de la chaîne de production constitue un moyen efficace et durable d’assurer la diversité culturelle des programmes » [12].

Dans un environnement médiatique sans doute moins « peopolisé » qu’en France et avec des acteurs associatifs moins revendicatifs - voire carrément absents - , la francophonie belge mise aussi sur une collaboration des acteurs concernés.
Dans ce contexte, la Fondation Roi Baudouin assure – sous l’impulsion du Cabinet de la Ministre de la Culture, de l’Audiovisuel, de la Santé et de l’Egalité des Chances de la Communauté française, Fadila Laanan, un rôle de mise en réseau des partenaires. Un « Plan d’action en faveur de l’égalité et de la diversité dans les médias audiovisuels en Communauté française » a été mis sur pied [13].
Il se donne trois objectifs : « la mise en place d’un baromètre annuel de l’égalité et de la diversité ; la publication d’un rapport annuel sur les bonnes pratiques en matière d’égalité et de diversité dans les médias audiovisuels ; une table ronde sur l’égalité et la diversité ».
Les premiers résultats de ce rapport annuel ont été publiés début décembre 2010 par le CSA [14].

Si la prise en compte de la diversité reste timide en Communauté française. Des efforts sont toutefois perceptibles. Comme la présence de présentatrices ou journalistes issues « de la diversité ». Sur RTL-TVI, les visages de Hakima Darhmouch ou de Nadia Bouria font partir du paysage audio-visuel ; tout comme Hadja Lahbib et Malika Attar sur la RTBF.

Des codes et des pratiques à évaluer …

Dans cette myriade d’acteurs (associations professionnelles, Conseils d’avis, Organe régulateur, Fondation culturelle, …), un nouveau venu est apparu et s’intéressera lui aussi à la question de la diversité. Installé en 2009, le Conseil de Déontologie Journalistique a été récemment saisi de deux plaintes. L’une de celles-ci était relative au risque d’amalgame que la lecture d’un titre risquait d’induire. En effet, le titre pouvait être interprété comme suggérant que toute une communauté pouvait être accusée de faits imputables à certains de ses membres : « Sud-Kivu : les Hutus tuent 7 femmes ». Dans son « verdict », le CDJ « recommande aux médias en général d’être prudents dans la combinaison brièveté / pertinence des titres, en particulier lorsqu’il s’agit de sujets sensibles impliquant des communautés en situation de conflit ouvert ou potentiel. Les titres sont eux aussi soumis aux règles de déontologie journalistique et ne peuvent échapper aux équipes de journalistes, en raison notamment du droit moral de ceux-ci sur le contenu et la forme de leur travail » [15].

Au-delà de la collaboration entre ces différents acteurs, un des enjeux à moyen terme sera sans aucun doute d’évaluer si l’ensemble des dispositifs mis en place en Belgique, et particulièrement en Communauté française, ont un impact sur la manière dont la diversité est traitée et reconnue.

« L’issu de la diversité » de service…

Mais il sera particulièrement intéressant d’évaluer la méthodologie qui sera utilisée pour elle-même. Car tant la question de ce que l’on souhaite mesurer – que celle des outils qui le permettront - restent sensibles. Veut-on mesurer le nombre de personnes issues de l’immigration qui assurent un travail journalistique dans telle entreprise médiatique ou veut-on mesurer la manière dont cette entreprise rend compte de l’actualité avec le prisme de la diversité ?
Et plus encore, il y aura-t-il une corrélation positive entre le fait de confier un sujet lié à la diversité à un journaliste issu lui-même de la diversité ? Autrement dit et à titre d’exemple… un journaliste belge issu de l’immigration marocaine est-il plus à même de parler des émeutes dans les banlieues à forte densité de jeunes issus d’Afrique du Nord ? Ou de couvrir l’actualité de tel pays du Proche Orient ?

S’il semble à l’heure actuelle se dégager un consensus pour ne pas entrer dans une logique de quotas qui cadenasseraient toute politique éditoriale ou de production, il est par contre certain que - comme pour tout sujet d’information - des questions d’indépendance du journaliste et du recul suffisant dont il doit faire preuve pour déconstruire ses propres stéréotypes,… resteront toujours d’actualité. Enfin, qu’ils soient ou non issus de la diversité, les journalistes ou les animateurs ne manqueront pas de d’abord faire valoir leurs compétences professionnelles, avant toute autre caractéristique stigmatisante, qui devrait les limiter dans leur terrains d’investigation ou d’intervention… et les cantonner dans ce qu’ils seraient susceptibles de mieux connaître, puisqu’ils en seraient issus…

Stephan GRAWEZ

Novembre 2010

(Cet article sera également publié dans le "Dossier de l’Éducation aux Médias" N°6 - à paraître début 2011 - " Médias sans Frontières : Productions et consommations médiatiques dans une société multiculturelle ")

[5L’année 1991 correspond aussi à la première Guerre du Golfe (invasion du Koweit par l’Irak en août 1990). En Belgique, en mai 1991, des émeutes éclatent à Bruxelles, opposant forces de l’ordre et « jeunes d’origine immigrée ».

[7Idem p.31

[8Ibidem. p.33

[9Cette enquête, publiée en 2007, avait été réalisée en septembre et octobre 2006, soit au moment où aux élections communales d’octobre 2006 des ressortissants extérieurs à l’Union européenne pouvaient voter à ce niveau de scrutin. La représentation dans les pages « politiques » est donc sans doute à contextualiser avec cette actualité.
Par ailleurs, l’enquête ne prenait pas en compte les programmes sportifs et la publicité.

[10Rachid ARHAB, « Télévision : nos écrans manquent de diversité » Propos recueillis par Mathilde ALET, in Régulations, N° 44, Avril-Juin 2010, bulletin du CSA en Belgique francophone. Page 23.

[11Samuel GONTIER, « Pourquoi “télé” ne rime toujours pas avec “diversité” », in Télérama N°3096, Mai 2009.

[14« Panorama des bonnes pratiques en matière d’égalité et de diversité dans les médias audiovisuels de la Communauté française » : http://www.csa.be/diversite/panorama. Ce panorama concerne tant la diversité « interculturelle » que d’autres critères : handicap, genre, … Le CSA publiera en mars 2011 un baromètre de la diversité.

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