Comment gérer l’urgence ?

Traitement à flux tendu d’une dépêche d’agence

Le jeudi 4 juillet 2013, les salles de rédaction abonnées aux services de l’agence Belga ont vu tomber la dépêche annonçant que, pour des raisons de santé, la Ministre Marie-Dominique Simonet (cdH) était contrainte de démissionner de ses actuelles fonctions politiques. Comment les quotidiens ont-ils relayé ce qui leur parvenait comme info ? Le choix éditorial s’élabore-t-il aussi selon la perception que l’on a du degré d’urgence à publier ?

Le traitement d’une dépêche par les services d’une agence de presse a ceci de particulier, par rapport à toute info qui parviendrait spontanément à la rédaction sous forme de communiqué par exemple, qu’il garantit un traitement de niveau professionnel qui permettrait la publication immédiate et sans modification de l’info transmise. Recoupement de l’info, traitement communicationnel (mise en forme) et début de contextualisation sont réalisés par quelqu’un de métier (l’agencier), de sorte que le « Bon à Tirer » pourrait être immédiat dans les rédactions. Reste que, si tout le monde procède ainsi, la diversité de traitements entre les titres s’en trouverait appauvrie. Et donc chacun prend la peine… et le temps de modifier, dans les limites de la nécessité de publier rapidement et compte tenu de son heure de bouclage.

Ainsi, pour le cas de Marie-Dominique Simonet [1] pris en exemple, La Libre est la première à publier. Il est 18h29. La dépêche vient d’être adressée, après que la Ministre ait fait son annonce au terme d’un Conseil des Ministres [2]. L’Avenir et la D.H. suivent dans un mouchoir de poche. Un tir groupé à 18h29 et 18h32. Le Soir est plus tardif : 20h17. Nous développerons dans un second temps les raisons de cette manière de faire. SudPresse, lui, attend carrément le lendemain, 6h42. Le texte original de Belga est donc retravaillé diversement par chaque rédaction. Voyons cela.

Course à la primeur

La lecture comparée fait directement apparaître une similitude « au mot près ». Après tout, ce n’est que justice, puisque l’on cite le texte d’un communiqué qui a été envoyé par le Cabinet de la Ministre à l’agence. Son traitement initial reprend fidèlement les propos en usant des guillemets d’usage. Il y a visiblement eu peu d’apports complémentaires de la part de l’agencier. Son travail a essentiellement consisté à croiser une seconde source, le communiqué du président du cdH qui confirme et commente sur le site Internet du parti. Cette formulation « au mot près » des propos tant de Marie-Dominique Simonet que de Benoît Lutgen se retrouve donc finalement dans les quotidiens eux-mêmes.

Trois idées maîtresses sont identifiables et se suivent dans le même ordre dans les trois premiers journaux parus aux alentours de 18h-18h30.

« Je vais devoir subir au cours des prochains mois une série d’interventions et de traitements longs et physiquement lourds ». Nous avons la raison factuelle qui amène à la démission.

Suit : « La charge de ministre de l’Enseignement, telle que je la conçois, implique un engagement total au service du monde enseignant, des élèves et des familles. Après avoir pris l’avis de médecins, j’ai dû constater qu’il ne serait pas possible de continuer à m’investir pleinement avant plusieurs mois » qui constitue l’explication sous forme de justification.

Vient enfin : « Malgré les difficultés du quotidien, j’ai la conviction que la conduite de la politique éducative est certainement la plus belle et la plus importante fonction pour un ministre, tout comme enseigner est le plus beau et le plus important des métiers pour l’avenir de notre société » qui exprime le sentiment de l’intéressée : l’expression d’un regret sincère face à cette nécessité… de raison.

Chacun des quotidiens de la première heure a reproduit intégralement et sans traitement. Nécessité d’être rapide et volonté, sans aucun doute, d’être fidèle. Deux des trois ajoutent une idée supplémentaire non retenue par l’agencier lors du traitement du communiqué original. La D.H. ne la reprend pas non plus. Le paragraphe dit ceci :

« Servir a toujours été le moteur de mon action, depuis le Port autonome de Liège jusqu’à ce jour. Cette passion m’anime toujours autant. Je compte donc à nouveau la concrétiser pleinement dès que cette parenthèse sera refermée ». Une chute, en quelque sorte, exprimant un espoir bien légitime : celui de vaincre la maladie et de revenir à ses fonctions.

Belle unanimité

Sans s’être pourtant concertées, les trois plumes cette fois, sont unanimes dans la manière de conclure : elles quittent le style direct en « je » pour reprendre le ton journalistique du commentaire : « Mme Simonet se dit "sereine et combative" afin de pouvoir "refermer la parenthèse" de la maladie, tout en regrettant de ne pouvoir aller au bout de sa mission  ».

Tous ensemble, ils ont laissé tomber les mêmes éléments : les remerciements que la Ministre adresse à ses collaborateurs à l’heure du départ, et le fait que cette décision est, bien sûr, prise en concertation avec le président du cdH. Des éléments qui ne constituent pas en soi de l’information. Reste qu’ils ont presque tous opté aussi pour taire l’âge de la Ministre, 53 ans. Une info que donnera le seul SudPresse, mais qui s’oppose à cet usage, non de déontologie mais de correction, qui veut que l’on ne révèle généralement pas l’âge d’une dame [3].

S’il faut chercher des nuances dans cette production journalistique très homogène, ce n’est pas du côté des titres non plus que l’on pourra trouver de l’originalité. On est quasi dans la paraphrase du communiqué lui-même : « Atteinte » ou « touchée » par un cancer (chaque quotidien nomme la maladie sans détour), la Ministre Madame Simonet « annonce sa démission  » ou « démissionne ».

L’info publiée de façon assez brute sur les sites Internet, dès les premières minutes de sa réception, va ensuite connaître des compléments jusqu’à la sortie des titres papier en date du 5 juillet. Du temps donc pour diversifier son angle d’attaque et le traitement qui lui convient.
Sans attendre cette échéance, des mises à jour s’affichent progressivement sur les sites. Vers 20h pour l’Avenir, 20h34 pour la DH. ou encore la Libre qui ne le fera que le lundi 8 juillet à 10h34 (si les références affichées sont correctes).
Après recherche documentaire et recoupement des sources, apparaissent une série d’étapes importantes ayant jalonné la carrière de la Ministre : de 2004, date où, femme d’affaires, elle est à la tête du Port autonome de la Ville de Liège jusqu’à ce 4 juillet où elle démissionne. Sont non seulement évoquées des fonctions exercées, mais aussi des dossiers sensibles qui ont porté sa notoriété consensuelle ou controversée sur le devant de la vie politique en Belgique. Les journalistes et documentalistes des rédactions s’activent à la recherche d’infos complémentaires.
Un second volet est également traité pour apporter un « plus » à l’info originale : les réactions de soutien qui ne manquent pas d’affluer de la part de femmes et d’hommes politiques amis de la Ministre ou opposants, réunis unanimement autour d’elle pour lui souhaiter une énergie combative aussi manifeste que celle qu’elle affiche dans la gestion de ses dossiers.
Il n’est pas encore question d’évoquer le remplacement de Marie-Dominique Simonet dans ses fonctions… mais on pressent déjà bien que ce sera le développement recherché par les journalistes pour alimenter un prochain article. L’Avenir pose d’ailleurs déjà la question vers 19h53, ce jeudi 4 juillet.

Exclusivité au Soir

Dans la course à l’info, un quotidien semble avoir eu l’exclusivité d’un entretien. Certes, le Soir y est allé, lui aussi, de sa couverture rapide de l’info en reprenant les termes du communiqué relayé par Belga. Mais le journaliste Pierre Bouillon, spécialiste des questions scolaires depuis de longues années pour le groupe Rossel, a rencontré la Ministre à son cabinet jeudi, avant l’annonce officielle de la démission. C’est en tout cas ce qu’il publiera en légende de la photo-portrait qui illustre cette interview parue le 5 juillet en pages 16 et 17. Il s’agit aussi d’une interview bilan sur la politique menée durant ce mandat écourté pour les raisons que l’on sait. Si le chapeau de l’article commence par informer du fait que la Ministre quitte ses fonctions pour raison de santé, on apprend que sa démarche publique est de s’inscrire dans la transparence, « pour éviter toute spéculation ultérieure » qui ne manquerait pas de surgir. Une manière affirmée de débattre publiquement d’une maladie (ici, le cancer du sein) que, très souvent, on évoque encore en recourant aux euphémismes : le plus souvent, « une longue maladie » et plus populairement (comme ce sera le cas dans les commentaires publiés par les lecteurs de la presse en ligne) « le crabe » ou encore « cette saloperie ». Ceci n’est pas sans rappeler mais avec moins de vigueur, les propos publics tenus par Patrick Moriau (PS), lui-même atteint en avril dernier d’un cancer du poumon et qui acceptait de témoigner afin de lever le tabou trop souvent édifié à ce sujet [4].
La publication online à flux tendu s’est donc faite avec beaucoup de conformisme, le véritable choix d’un angle d’attaque et le traitement spécifique étant réservé pour le lendemain, voire même le début de semaine suivante [5].

Michel BERHIN

Média Animation

Septembre 2013

[1Sur base d’une recension des articles parus sur les sites Internet de cinq quotidiens, le 4 juillet 2013 : La Libre, Le Soir, La D.H., La Capitale et l’Avenir.

[2Elle publie d’ailleurs un communiqué sur son Blog (Lire à la date du 4 juillet : http://www.marie-do.be/ )

[3On verra pourtant que la suite du traitement s’écartera de cette attitude initiale. Donner l’âge, en effet, constitue une accroche possible d’identification au vécu relaté.

[5Lire à ce sujet notre seconde analyse : Creuser une info pour informer plus

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