Creuser une info pour informer plus ?

Il y a-t-il deux manières de traiter l’info ? Dans les salles de rédaction, qui ont un pupitre « multimédia » les écrans crépitent… On annonce l’info sur le net puis on lance un journaliste sur le papier à rédiger avant l’heure du bouclage pour être dans les colonnes du lendemain.

C’est à la fin d’un Conseil des ministres du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, en fin de journée donc, que la Ministre Marie Dominique Simonet communique sur son état de santé. Elle quitte ses fonctions pour entreprendre un autre combat cette fois, contre le cancer qui la ronge [1].

« Des faits, coco, des faits ! » Et puis, « Raconte une histoire ! » Et encore « Accroche ton public de façon originale ». Des recettes qui existent depuis les débuts de la presse et que tous les journalistes tentent de mettre en œuvre chaque jour. Mais l’heure du bouclage est une épée de Damoclès qui contrecarre parfois les meilleures intentions. Quand l’info s’invite en fin de journée et que rien ne laissait penser qu’elle devrait figurer au petit déjeuner du lendemain, c’est parfois…, c’est souvent même, une course contre la montre. Plus facile tout de même quand l’événement est prévisible. Ainsi, une maladie qui s’est faite longue comme pour Nelson Mandela avait permis d’anticiper la rédaction d’un dossier mortuaire, pour le jour où….

Or, voilà donc que Marie Dominique Simonet adresse un communiqué qu’elle poste également sur son blog personnel. Et qu’en même temps, son président, Benoît Lutgen, affiche sur le site du cdH un second texte qui dit toute la sympathie de ses proches à leur collègue et amie dans ce moment d’épreuve. Un texte qui évoque aussi des moments importants de sa carrière et qui atteste de l’attachement de ses collègues à la personne publique.

Dans ce marché où la concurrence est rude entre les supports médiatiques et les groupes économiques qui les financent, l’info doit paraître au plus vite. Aura-t-elle ici valeur de scoop ? Sans doute pas, car l’info est largement diffusée… mais offrir la primeur… c’est tout de même ce que plus d’un quotidien va tenter. (Lire à ce sujet, notre première analyse : http://www.media-animation.be/Traitement-a-flux-tendu-d-une.html).

Mais une fois l’info brute communiquée, il faut se retourner pour l’édition papier du lendemain. Comment aborder ce contenu réceptionné par toutes les rédactions, pour faire de son papier une approche originale ? Voyons comment chacun s’y est pris, au travers d’une revue de presse des articles parus en date du 5 juillet 2013 [2].

Une approche minimale

La version minimaliste, à peine paraphrasée, du texte des deux communiqués se retrouve dans le journal Metro. Si l’exigence est d’en rester aux faits, on peut dire alors que le contrat est rempli : on sait ce qui se passe. On en connaît la raison. On est aussi informé des conséquences… en tout cas de ce qu’il est possible d’en dire pour l’heure. Si l’article s’en tient « mot pour mot » au texte de la dépêche, tout au plus peut-on remarquer que le journaliste signale que la démission sera donc effective le 17 juillet, « ce qui laisse douze jours au parti pour trouver un remplaçant ». Il mentionne que la Ministre reçoit des messages de soutien en provenance du monde politique. Sans doute d’autres communiqués arrivent-ils en ce sens à la rédaction.

L’article paru dans l’Avenir sous la plume de P.S. est aussi une paraphrase des termes du communiqué de la Ministre et de celui de B. Lutgen. Il est aussi fait allusion au fait que le président du parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a manifesté sa sympathie à sa collègue malade. Le journal s’associe à ces vœux de prompt et total rétablissement.

L’angle d’attaque de la D.H. où s’exprime Stéphane Tassin est clair : Marie-Dominique Simonet « jette l’éponge ministérielle » pour mener un « autre combat ». Elle est atteinte d’un cancer… et dans cette nouvelle adversité, elle compte bien « rester fidèle à elle-même, sereine et combative ». On retrouve de çi, de là les termes du communiqué personnel de la Ministre et l’écho du texte de Benoît Lutgen dans lequel il exprime son soutien à sa collègue et amie. Quant aux noms désignant déjà un éventuel remplaçant de la Ministre défaillante… il en circule, mais c’est trop tôt pour s’avancer. La chute de l’article est également l’occasion pour la rédaction du journal de souhaiter à la Ministre de « gagner son courageux combat ».

La Libre Belgique reprend sous la plume de M.Co (Mathieu Colleyn ?) l’info contenue dans le communiqué. Une paraphrase des communiqués déjà cités et qui évoque aussi des réactions qui se sont manifestées au sein du monde politique, à commencer par le cdH. On retrouve également la mention du fait qu’un remplaçant n’est pas encore identifié mais qu’un profil possible serait celui de Catherine Fonck. Le dernier paragraphe est le rappel des fonctions exercées antérieurement par la Ministre, paragraphe qui pourrait « sauter » si le texte est jugé trop long.

Cette première salve de traitements atteste d’une communication minimaliste sur un sujet qui devait certes être traité, vu son importance, mais sans que l’on accorde au propos une volonté de valorisation spécifique. Le contenu des communiqués suffit à informer le lecteur. On peut naturellement pressentir qu’un certain sens de la réserve justifie que l’on ne s’immisce pas plus dans la vie privée de l’intéressée qui brise déjà un tabou social en jouant ainsi la carte de la transparence. Pourtant, d’autres titres vont tenter une approche plus personnelle.

Une approche plus creusée

Nathalie Bamps, dans le journal l’Echo, propose un angle d’approche assez différent. Marie-Dominique Simonet quitte « l’Olivier Francophone » (la seule à utiliser cette métaphore)… un gouvernement qui « perd une des trois femmes de son équipe ». Une approche écrite par une plume féminine, cela se sent. Et notamment aussi dans la suite, où la volonté d’affirmer les sentiments des acteurs est bien présente. Du côté de l’intéressée d’abord, que l’on décrit « passionnée, empreinte d’une volonté de fer, envahie de vives émotions ». Mais aussi du côté de son entourage politique : un président Lutgen « bouleversé », des instances de parti « ressentant cette nouvelle comme un déchirement ». Une collègue dont on apprécie « la forte personnalité, la compétence, la chaleur et le côté joyeux… quelqu’un qui a des rêves et à qui le parti a fait confiance  ». On le voit, une relation très affective de l’info politique centrée sur les rapports humains, à tel point qu’il est impensable de déjà proposer un nom pour qui la remplacerait. La suite est donc réservée à un rappel du parcours de celle qui est entrée en politique non par la décision d’un scrutin, mais à l’invitation de Joëlle Milquet à l’époque présidente de parti, alors que Madame Simonet était avocate spécialisée dans le droit social. Un parcours qui passera par des désignations à l’Enseignement supérieur et la Recherche scientifique avant d’aboutir à l’Enseignement secondaire obligatoire et à la Promotion sociale. La gestion de dossiers sensibles aussi : la réforme de Bologne, les inscriptions (hérité de ses prédécesseurs). Sa méthode politique est bien identifiée ici aussi. Si elle envisage des réformes, c’est non pas par décrets mais en impliquant les enseignants (certification par compétences, immersion en entreprises, la lutte contre l’échec scolaire). Restent dès lors des défis pour celui ou celle qui lui succédera : des dossiers techniques comme la réforme des titres ou la formation initiale et continuée des enseignants. Une info qui donne l’occasion à la journaliste de faire le rappel d’un parcours de vie professionnelle et d’un état de la situation en matière d’enseignement.

Gaspard Grosjean sollicite largement les colonnes de La Capitale (Groupe Sudpresse), pour développer les quatre points cités dès la première heure : les termes du communiqué de la Ministre Simonet, ceux du président du cdH, la question d’un candidat à la relève et enfin, le rappel de la carrière de l’intéressée. Tout cela est proposé en faisant allusion à « une terrible nouvelle  » (un cancer agressif – la seule fois que ce qualificatif sera associé) dont le journaliste s’est inquiété auprès des proches de la Ministre. Les infos sont identiques au contenu du communiqué mais sont paraphrasées par le journaliste. L’encadré autour du communiqué de B. Lutgen est titré : « Son départ est un véritable déchirement ». Mais deux témoins supplémentaires ont été contactés : Joëlle Milquet et Jean-Pierre Grafé. Ce dernier, liégeois comme Marie-Dominique, évoque une anecdote qui rappelle qu’ils ont assumé l’un et l’autre ce même portefeuille de l’enseignement obligatoire. Un troisième article évoque la succession, et place Catherine Fonck en pole position. A nouveau, cette info est présentée comme confidence d’une « pointure du cdH ». Maxime Prévot est aussi cité, bien que sans doute mobilisé prioritairement par le duel des chefs qui l’oppose à Namur à Eliane Tillieux. Et donc, on conclut à une possible surprise que le président sortirait de son chapeau. Enfin, la carrière de la Ministre est évoquée sous le titre « Une technicienne très convoitée par tous les partis ». Une photo de la femme d’affaires portant un casque de chantier la campe dans les fonctions du début de sa carrière. On y retrouve globalement les renseignements tirés du communiqué du cdH. Sans apprendre beaucoup de choses nouvelles, on perçoit bien le traitement spécifique qui aura demandé au journaliste d’activer son carnet d’adresses pour solliciter les confidences liégeoises de l’entourage tout proche de la Ministre.

Une appropriation poussée

Dans le traitement de cette dépêche, vient finalement se glisser un ovni. Entendez par là qu’aux démarches actives de journalistes qui cherchent leur angle d’attaque et sollicitent pour cela les contacts et interviews… peuvent s’ajouter des démarches proactives des intéressés eux-mêmes. En l’occurrence, ici, c’est le journal Le Soir qui a fait l’objet de cette proposition d’exclusivité mise en œuvre jeudi matin, avant que le communiqué soit officiellement transmis.

En Une, un article livre l’info de base et précise que la Ministre fait cette annonce dans un souci de transparence… d’où cette prise de contact privilégiée avec Pierre Bouillon pour une interview exclusive. Les noms de candidats au remplacement ? Aucun n’est encore cité… mais des bruits de couloirs se font entendre. On rappelle ensuite son parcours : de Liège (gestion du Port autonome) à l’Enseignement supérieur puis secondaire. Avec les décrets Inscriptions (dossier sensible dont elle hérite courageusement de ses prédécesseurs), CEB CEID. Des dossiers gérés selon une méthode politique bien personnelle : faire expérimenter sur le terrain puis généraliser, plutôt qu’imposer par décret. C’est un article qui permet de relire ce qui est déjà connu de beaucoup depuis la veille (n’oublions pas que radio et télé devancent souvent la presse écrite tenue à des délais de productions plus étalés). Mais la spécificité de ce traitement « en exclusivité », c’est donc l’interview publiée en pages 16 et 17, réalisée par Pierre Bouillon, vraisemblablement secondé du photographe Alain Dewez [3].

Ils s’entretiennent sur le motif du départ politique et ils en profitent pour tirer le bilan de son action. D’où la production de deux papiers : l’interview et un encadré.

L’entrée en matière est « comme si vous y étiez ». Le commentaire personnel du journaliste signifie surtout : « J’y étais pour vous ». Marie-Dominique Simonet commence par le bilan santé : ce n’est pas le cœur. Mais c’est un cancer. Tout de même ! Et donc la prévision d’un traitement lourd incompatible avec la charge de ministre. S’y ajoute une anecdote qui servira de métaphore, celle de la montre dont il faut changer la pile… « je vais changer la pile et cela repartira ! » Mais c’est une décision difficile à prendre… Dans un métier difficile où le machisme est très présent. Marie-Dominique Simonet se confie au journaliste qui connaît bien les dossiers de l’école et ses acteurs politiques depuis plusieurs gouvernements. Elle confie l’envie qu’elle a eu d’arrêter, certains jours. Oui ! Deux fois. Car les gens qui sont tous passés à l’école se verraient bien être ministre de l’enseignement (secondaire en tout cas) et ont toujours un avis - critique - à donner.

Il l’interroge aussi sur sa gestion politique : partir de la pratique expérimentale des profs plutôt qu’imposer d’en haut, par décrets. Lutter contre le redoublement en mettant en place d’autres moyens de faire progresser à sa vitesse. Un bilan positif même dans le secteur de l’embauche professionnelle (et donc des moyens supplémentaires : + 1250 emplois, ce n’est pas rien). Des priorités ? Directeurs secondés au primaire. De la formation continuée. Des NTIC. Pierre Bouillon lui donne enfin l’occasion de revenir sur trois dossiers tout récemment évoqués dans la presse et qui ont fait couler de l’encre chez ses détracteurs : le décret « inscriptions »… qui ne résout pas le manque de places (sa suppression non plus d’ailleurs, précise-t-elle). Il est là pour neutraliser le chaos de la pratique du « premier demandeur, premier servi ». L’échec scolaire ensuite. Les enseignements bien cotés aux tests Pisa ne figurent pas dans un système où il y a du redoublement. Enfin, le CEB 2013 trop facile… Mais ce sont des savoirs de bases, répond-t-elle…un examen mis au point par un comité de pilotage que l’on ne peut décemment critiquer ainsi. La Ministre défend ses équipes, faisant preuve de pugnacité.

Dès le surlendemain, trêve du week-end oblige, les articles sont déjà tournés vers la présentation de Marie-Martine Schyns, la candidate désignée par Benoît Lutgen pour le remplacement de Marie-Dominique Simonet. Car, dure réalité de terrain, une info chasse l’autre. En l’occurrence ici, revenir sur le sujet ne s’envisagera que le jour où une réapparition de la Ministre démissionnaire dans le cénacle politique permettra de le faire sans atteindre à la vie privée.

Michel BERHIN

Média Animation

Septembre 2013

(Photo : La Nouvelle Gazette)

[2Il s’agit donc des quotidiens Le Soir, La Libre Belgique, L’Avenir, La Capitale, La D.H. et l’Echo.

[3A moins que les photos ne soient tirées d’une collection réalisée par le photographe au fil des événements qu’il a couverts.

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