Mille cultures, une jeunesse ?

Jeunes filles et jeunes hommes sont parmi les héros préférés du grand écran. Dynamiques, souvent beaux, plein d’espoirs et de valeurs, ils bousculent les conventions, les traditions, les règles de la société établie. Ils apportent du désordre et constituent à ce titre des moteurs dramatiques par excellence. Si ce constat peut sembler banal, il est cependant intéressant de relever qu’il semble commun aux diverses cultures dont le cinéma provient et qu’il met en scène. Peut-on en déduire que les traits communs des héros juvéniles du cinéma indiqueraient une représentation presque universelle de l’humanité lorsque celle-ci se rêve jeune ?

Le jeune, un si bel héros

Tout récit implique quelque chose de l’ordre du changement. Les personnages sont confrontés à des difficultés qu’ils surmontent, motivés qu’ils sont par des désirs particuliers. Ce qui fait le héros, c’est précisément l’énergie qui l’habite et qui le rend apte à réussir les épreuves, à vaincre le dragon. Le cinéma nous a habitué à des héros souvent blancs, masculins et dans la fleur de l’âge (qu’ils soient James Bond, Batman ou Rambo) ainsi qu’à suivre, comme un abonnement à vie, des stars parfois élevées au rang d’idoles. Mais ce règne est régulièrement contesté par l’irruption de nouvelles figures admirables parmi lesquelles les jeunes se taillent la part du lion.

Il faut dire qu’ils ont à leur compte plusieurs qualités qui s’avèrent communes aux différents cinémas du monde : qu’ils soient encore enfants ou presque adultes, leurs traits juvéniles attirent le regard. Mais leur beauté ne va pas sans le dynamisme qui lui est associée. Dans le britannique Slumdog Millionaire (Danny Boyle, 2008) ou le belge Kinshasa Kids (Marc-Henri Wajnberg, 2013), on suit de beaux personnage mais l’on s’éprend surtout de l’énergie et de l’enthousiasme qu’ils transmettent et qui rend compte du désir de vie qui les anime. C’est à la fois en tant que combattants de la place à acquérir dans le monde et d’amoureux du simple fait de vivre que les jeunes conquièrent les écrans de la planète.

Les élans cinématographiques de la jeunesse

Leurs qualités ne sont pas qu’intrinsèques. Les élans des jeunes n’auraient pas de sens sans les contradictions qu’ils révèlent. Et c’est à ce titre que l’universalité des jeunes héros dit peut-être quelque chose de l’universalité de l’humanité tout court. A travers de nombreux films issus de cultures différentes, on peut tenter de mettre à jour ce dénominateur commun.

Le jeune héros est sincère. Il vit animé avant tout par ses sentiments et ses valeurs. Il ne craint pas de les exprimer. Pas encore formaté au politiquement correct ou à une respectueuse retenue face aux autorités, il permet de dire tout haut ce que tout le monde juge préférable de taire. Ces sentiments ne vont pas sans un brin d’exaltation. L’engagement du héros n’est pas de circonstance. Ami fidèle, amoureux ou militant, il croit en la justesse de sa cause et défie au-delà du « raisonnable » les obstacles qui s’opposent à lui. Il ne fait qu’un avec ses choix, sans duplicité. Le milieu où il grandit est double : le groupe familial (ou celui des adultes qui s’en rapprochent) ou le groupe d’amis de son âge qui s’opposent souvent l’un à l’autre. L’amitié le conteste à l’amour familial, le monde extérieur au foyer duquel il faudra, tôt ou tard s’affranchir. C’est par cette tension qu’il s’agit de grandir pour être enfin soi.

La jeune contre l’ancien

Mais surtout, le jeune s’oppose à ce qui est établi. Que ce soit de manière révolutionnaire (comme dans la franchise hollywoodienne Hunger Games où les jeunes œuvrent à un bouleversement radical de la société) ou simplement audacieuse (comme dans Le cœur a ses raisons ou l’héroïne tente de se positionner dans la tradition juive orthodoxe qui est la sienne), le héros remet en cause la tradition qu’elle soit culturelle, idéologique ou familiale. En ce sens, il incarne une forme de modernité qui s’oppose à un univers classique et immobile. Sa fonction est d’animer les mondes trop réglés afin de les faire évoluer. La capitulation consisterait à accepter les choses telles qu’elles sont pour les reproduire encore une fois.

A ce titre, il est frappant de constater que les films les plus récents dont la jeunesse occupe le premier rang ont fait le choix des jeunes filles pour incarner le combat. Dans des récits d’origines aussi diverses qu’Aya de Yopougon (Côte d’Ivoire), Eka et Natia, une jeunesse georgienne (Georgie), Le cœur a ses raisons (Israël) ou My Sweet Pepper Land (Kurdistan), sortis en 2013 ou 2014, la condition féminine est au cœur du drame. La destinée du mariage est la voie tout tracée, conditionnée par des paramètres extérieurs aux désirs de l’héroïne. La raison traditionnelle s’oppose avec force à l’élan passionné et libertaire de la jeunesse, incarnant le poids du passé face au désir d’avenir.

Comme l’illustre la sélection d’A Films ouverts, les films qui s’appuient sur la jeunesse, projettent sur les jeunes filles à la fois les contradictions les plus dures de la société moderne et la responsabilité de les surmonter. Cette présence féminine est-elle une prise de conscience à l’échelle cinématographique mondiale des limites atteintes d’une domination d’essence masculine ? Sans oser espérer aussi loin, il reste frappant de constater que face aux héros mâles qui règnent sur la planète cinéma, et tout particulièrement dans les blockbusters, ce sont les jeunes personnages féminins qui incarnent le changement et le progrès.

Les jeunes voulus par les adultes

En novembre 2014, l’agence onusienne de l’UNFPA [1] souligne que les jeunes de 10 à 24 ans représentent désormais 1,8 milliard d’habitants, soit près du quart de la population mondiale : « les jeunes n’ont jamais été aussi nombreux ». En s’appuyant sur la vision cinématographique de la jeunesse, faut-il en déduire que les forces d’une nouvelle modernité sont parmi nous ? Ce serait sans doute prendre les rêves du 7ème art pour la réalité. Les films restent des œuvres pensées et produites par des adultes. Même issus de cultures différentes, les réalisateurs ont généralement eu accès à une éducation influencée par l’occident. Leurs films sont eux-mêmes des produits culturels qui circulent dans une économie globalisée qui impose des normes convergentes sur les contenus. Malgré sa diffusion mondiale, le cinéma n’est donc pas un reflet fiable de l’état des sociétés. Il offre une certaine vision rarement accueillante à l’expression des sensibilités traditionnelles ou populaires, parfois contradictoires avec les aspirations de la modernité capitaliste qui règne. La beauté de la jeunesse, son dynamisme, sa sincérité sont autant de qualités dont le cinéma prouve seulement qu’elles sont appréciées par les publics, pas qu’elles existent au quotidien.

La jeunesse est-elle donc fantasmée par le cinéma ? On pourrait le croire lorsque ce sont des jeunes qui sont parfois impliqués au premier rang des conflits qui ensanglantent l’actualité. Il est frappant que pour esquisser un peu d’espoir autour d’une situation aussi bloquée que le conflit israélo-arabe, deux films optimistes, Le Fils de l’autre (Lorraine Levy, 2012) et Une bouteille à la mer (Thierry Binisti, 2011), misent sur la convergence naturelle des jeunes pour imaginer un nouveau vivre-ensemble. Les choses ne sont pas très différentes lorsque le cinéma s’empare de l’école. Les classes multiculturelles de l’Esquive (Abdellatif Kechiche, 2004), d’Entre les murs (Laurent Canter, 2008), de la Cour de Babel (Julie Bertuccelli, 2014) ou des Héritiers (Marie-Castille Mention-Schaar, 2015) s’unissent face aux contradictions sociales pour esquisser les contours d’une société apaisée. Un tel portrait peut sembler angélique lorsqu’il est confronté aux difficultés de notre époque.

Conclusion : l’humanité telle qu’elle se rêve

Faut-il en déduire qu’être jeune serait un super pouvoir de plus à la panoplie des grands écrans ? Contre l’euphorie de la fiction, faut-il opposer un pessimisme empirique ? Ce serait jeter le jeune avec l’eau du bain. Si le cinéma ne donne pas accès à la réalité telle qu’elle se joue à chaque instant, il exprime tout de même des aspirations. Ses drames émeuvent en mettant en scène ce qui pose problème aujourd’hui. Ainsi, ce ne sont peut-être pas tant les jeunes réels que les films mobilisent que les héros que nous aimerions qu’ils soient ou, peut-être, que nous aurions aimé être.

Si les cultures multiples qui cohabitent sur la planète se différencient par mille aspects, leur phantasme de jeunesse que le cinéma met en scène constitue peut-être l’aspiration discrète qui met tout le monde d’accord. Où que ce soit, la licence fictionnelle se plait à se plonger dans l’audace un peu nostalgique de l’adolescence qui bouscule les règles que nous reproduisons pourtant au quotidien. L’authenticité sentimentale que nous prêtons à la jeunesse ne nous fait-elle pas défaut dans un quotidien désenchanté ? La routine des habitudes, l’application des normes et des traditions, les interprétations que nous donnons aux choses ont quelque chose de lassant. Spectateurs, nous adhérons à ce que les films nous disent : nous aurions besoin de héros jeunes et un peu fous pour faire trembler nos mondes sur leur base.

Daniel Bonvoisin

[1Le pouvoir de 1,8 milliard d’adolescents et de jeunes et la transformation de l’avenir, novembre 2014, www.unfpa.org/sites/default/files/pub-pdf/SWOP 2014 FRENCH_Report_WEB.pdf

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