Mythe fondateur du choc des civilisations

300 de Zack Snyder : la bataille des Thermopyles

Le péplum 300 [1] de Zack Snyder accorde une large place aux technologies numériques et s’est présenté au jeune public comme un divertissement martial. A sa sortie en 2007, il s’est classé au 10ème rang des entrées européennes, attirant plus de 13 millions de spectateurs [2] .

300 est une adaptation de la bande dessinée éponyme de Frank Miller qui raconte l’antique bataille des Thermopyles où la légende veut que Léonidas et 300 guerriers spartiates retardèrent l’innombrable armée perse du redoutable Xerxès, offrant ainsi à la Grèce les conditions de la victoire qui suivit. L’opposition entre les Spartiates et les Perses anime tout le film et culmine dans l’enjeu civilisationnel de la bataille des Thermopyles. Cette opposition prend deux formes : esthétique et idéologique.
Esthétiquement, les Spartiates sont presque nus, blancs et tout en muscles, échos numérisés de la statuaire grecque classique. Les Perses sont généralement laids et franchement basanés, sorte de mélange ethnique qui irait de l’Asie mineure à l’Afrique noire. Leur accoutrement est « oriental », voire « arabe ». Si les Spartiates se montrent à l’écran comme harmonieux, ils sont bien organisés et propres. Les Perses sont tout le contraire : difformes, totalement désorganisés, animaux. Lorsqu’ils combattent, les Perses n’existent plus en tant qu’humains : ils sont suicidaires et se jettent avec déraison sur le mur impitoyable des soldats de Sparte, dont la force provient de l’organisation sociale des phalanges et donc, du respect d’un ordre.

Dichotomisation


L’esthétique radicale porte l’opposition des valeurs qui caractérisent l’affrontement. Les Spartiates sont certes martiaux et belliqueux, mais ils sont avant tout les garants de quelque chose qui les transcendent : la civilisation, la loi et la raison qui seraient l’essence et l’esprit de la Grèce. La raison est le chiffre d’or des promesses civilisatrices défendues par Léonidas. A travers tout le film, il affronte le mysticisme corrompu des prêtres de son camp ou celui qui hante l’empire perse et qu’incarne Xerxès, prétendu dieu vivant limbé d’une sexualité ambigüe et vaguement SM. Face au totalitarisme, les Grecs se battent pour la liberté. C’est leur hymne : ils sont libres, ils ont un métier et les Spartiates sont des soldats, tandis que les Perses sont un peuple d’esclaves où l’individu est nié et soumis à un chef suprême, seulement motivé par son orgueil.
Les attributs de l’ennemi sont synthétisés dans une courte séquence durant laquelle Ephialtès, un Spartiate renié pour sa difformité, succombe aux charmes décadents et orientaux de la Perse et se soumet à Xerxès, rejoignant ainsi l’armée des anormaux à laquelle son physique de mutant le destinait. La musique, les danses lascives, l’ambiance de harem sont parmi les motifs orientaux qui se mélangent ici à une décadence et une dépravation morale, lisible sur les corps, qui s’oppose à toute idée de civilisation. Les Perses sont bien des barbares. Le réalisateur utilise cette vision ténébreuse et pulsionnelle [3] pour mettre littéralement en lumière les vertus spartiates.

Avenir lumineux


Allant plus loin que la bande dessinée de Miller, le film de Snyder invente une improbable scène de Sénat où la reine vient plaider pour un renfort de troupe : « Nous sommes en guerre : il faut envoyer l’armée soutenir notre roi pour notre salut et celui de nos enfants. Envoyer l’armée pour la sauvegarde de la liberté. L’envoyer pour la justice, pour la loi et l’ordre. Au nom de la raison. » [4]. Notons la concordance entre la fiction de 300 et l’actualité militaire : en 2007 le Pentagone cherchait à obtenir du Sénat américain des renforts de troupes pour l’Irak. Par ailleurs, là où les femmes sont des objets de plaisir et des outils de corruption chez les Perses, elles trouveraient à Sparte un rôle sinon central, au moins dynamique et positif (évidemment au service du roi).
Finalement, les vertus du combat de Léonidas sont promises à un avenir radieux et soutiendraient non plus seulement la liberté de la Grèce mais poseraient les fondations d’une civilisation qui sera explicitement celle des Lumières. Le film s’achève sur le vibrant discours de Dilios, le seul survivant des 300, renvoyé à Sparte par Léonidas pour témoigner du sacrifice : « D’un Grec libre à l’autre, la nouvelle s’est propagée que l’intrépide Léonidas et ses 300, si loin de chez eux, avaient donné leur vie pour Sparte mais aussi pour toute la Grèce et les espoirs qu’elle porte. […] En ce jour, nous mettons en déroute mysticisme et tyrannie et inventons un avenir si lumineux que cela défie l’imagination ! » [5].
Ce discours sur les valeurs à défendre combiné à une esthétique franchement orientaliste au sujet des Perses clarifie la posture idéologique de 300. Il n’est pas exagéré de voir dans ce film une métaphore du Clash des civilisations qui glorifie le rôle des Etats Unis dans le contexte de la croisade antiterroriste. L’idéologie derrière le film de Zack Snyder est par ailleurs fidèle à celle qui anime le comics de Frank Miller.
Ce programme est d’ailleurs explicite dans une planche d’un autre comics de cet auteur : Sin City [6], paru deux ans avant 300. Dans ce polar urbain et crépusculaire, peuplé de salopards, le héros, un marginal vertueux, s’inspire de la stratégie de Léonidas pour vaincre des centaines de bandits en choisissant un terrain favorable qui annule l’avantage du nombre de l’ennemi. Frank Miller profite de cette improbable incursion historique dans son récit pour avancer ce qu’il pensait de la bataille des Thermopyles avant de rédiger 300 : elle aurait réglé le sort de l’humanité [7]. L’armée perse s’apprêtait à vaincre la Grèce, petit pays impertinent, inventeur de la démocratie, étincelle de raison dans un univers de ténèbres. Cette bataille était l’espoir d’une civilisation.

Le choc des stéréotypes


Dans ces comics et dans le film, nous sommes bien confrontés à un projet idéologique. Surtout, loin de l’histoire, le récit actualise le propos en associant les Spartiates aux valeurs qui seraient celles de l’Occident : la liberté, la démocratie et la raison ; et en associant les Perses aux clichés d’un Orient mystique, métisse, irrationnel, décadent et liberticide. Malgré la clarté des intentions, les forums de fans de cinéma regorgent de protestations contre cette interprétation outrageusement intellectuelle d’un simple divertissement. « C’est désespérant de voir qu’il y’en a toujours un ennuyeux pour ouvrir les polémiques, ressasser, se fatiguer à fouiller Google, ou les vieux bouquins d’histoire en voulant apprendre aux gens que Oh Mon Dieu ces réalisateurs sont des grands ignorants et des sales provocateurs ? Merde ! C’est du cinéma ! » [8]. A travers des milliers d’interventions de fans indignés, on peut percevoir que pour une bonne partie du public, les représentations outrancières du film ne posent pas problème : elles seraient innocentes, voire légitimes ou « naturelles ». « Remettons les choses au clair : ceci est une œuvre qui raconte l’histoire de la civilisation grecque, dont nous sommes aujourd’hui les héritiers culturels ; brûlez ce film, et vous renierez l’histoire. » [9].
_ 300 repose en grande partie sur des motifs partagés et des stéréotypes bien ancrés au sujet de l’Occident et de l’Orient. Les mêmes sans doute que ceux qui président à la popularité du choc des civilisations. Ces présupposés ne datent pas de l’émergence de la notion de choc des civilisations. Chez son ancêtre cinématographique, 300 Spartians [10] de Rudolph Maté, réalisé en 1962, à l’âge d’or du Péplum, on retrouve déjà les thèmes dominants du film de Zack Snyder. Promesse de civilisation, liberté contre esclavagisme et motifs orientaux sont déjà présents. Cependant, le message politique du film ne se situe pas sur le même plan que 300. Ici, nulle crainte du mysticisme musulman, l’Orient n’est là qu’à titre de couleur du supposé totalitarisme perse. En revanche, le mantra de la liberté de Léonidas est celui qui anime à l’époque de la Guerre froide la lutte contre l’ennemi soviétique, parallèle qu’on retrouve par ailleurs dans un grand nombre de péplums.

Divertissement et idéologie


Le paradoxe du film 300 tient à son rapport à l’histoire. Les sociétés spartiate et perse sont totalement détournées de ce qu’on sait d’elles pour correspondre aux représentations qu’un certain « camp occidental » se fait de lui-même et de son ennemi oriental. Les erreurs historiques sont donc légion : au premier rang desquelles sont passées sous silence la nature pareillement esclavagiste et les mentalités superstitieuses des héros grecs. En outre, le récit de la bataille des Thermopyles est lui-même totalement remanié [11]. Si le tableau hellène est embelli, celui des Perses est noirci au-delà des caricatures et dans un contresens historique total au point de lui nier tout statut de civilisation. Ces errances ne sont pas problématiques lorsqu’on envisage le film comme un divertissement et si elles sont mises au service d’un récit de fiction. Mais 300 est aussi porteur d’une idéologie et de ce point de vue, les erreurs posent problème car sous couvert de drame, elles participent d’une réécriture de l’histoire aux desseins très actuels.
En revanche, 300 est peut-être involontairement le film qui rend le mieux compte de l’esprit des Grecs anciens qui entretenaient un rapport identitaire avec une certaine idée qu’ils se faisaient des Perses et des barbares et en comparaison desquels ils définissaient leurs propres valeurs [12]. Les récits des historiens et des dramaturges grecs furent sans doute pris pour argent comptant à l’époque des Lumières et servirent à leur tour de ferment idéologique à la modernité. Les Perses décrits par les Grecs devinrent métaphoriquement les « barbares » qui, aujourd’hui encore, s’opposent au triomphe de la raison occidentale et moderne, d’inspiration grecque. Si 300 rend très mal compte de l’histoire, il fonde en revanche toute sa force évocatrice sur cette longue tradition d’exploitation de la lointaine Grèce comme étant le berceau mythique de nos valeurs modernes et de leurs ennemis, hier perses, aujourd’hui islamistes.
Daniel Bonvoisin

Juin 2009

[1300 de Zack Snyder, 2007, USA, Warner Bros.

[2Observatoire européen de l’audiovisuel – Base de données Lumière. http://lumiere.obs.coe.int/web/search/

[3Typique du cinéma gothique et des galeries de monstres, on peut notamment penser aux films Hellraiser où les créatures infernales cultivent la dépravation à la fois dans les mœurs et sur les corps, déformés aux fins d’une esthétique du Mal.

[4Texte des sous-titres français de l’édition DVD du film, Warner Home Video, 2007.

[5Texte des sous-titres français de l’édition DVD du film, Warner Home Video, 2007

[6Frank Miller, Sin City – Le grand carnage, Rackham, 1996.

[7Comme le rapporte Alain Gresh sur son blog au sujet du parallèle établi par Miller entre cet épisode des guerres médiques et le 11 septembre : http://blog.mondediplo.net/2007-03-26-300-la-bataille-des-Thermopyles-Hollywood-et-le

[8Allocine.com, commentaires de la fiche et de la bande-annonce du film 300. http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18704950&cfilm=57529.html

[9Commentaire en réaction à un article critique publié sur le site cinéma du quotidien Libération. Orthographe normalisée. Alexis Bernier et Bruno Icher, 300 : This is merdaaaaa !, Libération, 21 mars 2007, www.ecrans.fr/300-This-is-merdaaaaa.html

[10300 Spartians de Rudolph Maté, 1962, USA, 20th Century-Fox.

[11Erreurs déjà présentes dans le film 300 Spartians. Lire à ce sujet Michel Eloy, La bataille des Thermopyles, PEPLUM - Images de l’Antiquité, 15 avril 2005 : http://www.peplums.info/pep30a.htm

[12L’étymologie du mot barbare porte ce rapport identitaire et ethnocentriste entre les Grecs et les peuplements de leur périphérie : http://fr.wikipedia.org/wiki/Barbare

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