CHARLIE-heb-do point zéro

Analyse chronologique de la couverture de l’Affaire « Charlie Hebdo [1] » à partir du réseau Facebook. ans le flux tendu de l’actualité, il est souvent difficile de déceler les étapes d’un cheminement occupé à se construire. Et à plus forte raison d’en rendre compte dans les médias mainstream. L’analyse ne se fait souvent qu’en prenant du recul. Dans cette démarche, il apparaît aujourd’hui qu’une maturation peut se construire collectivement, et notamment via les réseaux sociaux. Les événements analysés ici ont d’abord soulevé l’indignation. Une dialectique d’appréciation s’est pourtant progressivement mise en place, au delà de l’unanime condamnation des faits. On a pu en retrouver les échos sur le net. Finalement, la question du sens de tout cela a pu être formulée. Sûr que l’interaction des internautes et des médias y est pour quelque chose.

En janvier, les attentats de Charlie Hebdo ont intensément occupé les médias. Pendant plusieurs jours, ce que beaucoup considèrent comme un « 11 septembre français [2] » a monopolisé l’attention. Et le parallélisme n’est pas déplacé si l’on se rappelle qu’à l’époque aussi, tous les regards s’étaient focalisés sur ce que l’on découvrait en direct, les médias annulant tous leurs programmes [3] pour couvrir, sans pause aucune, des événements captés sur le vif. Quitte pour se faire à rediffuser jusqu’à donner la nausée, les mêmes séquences et les mêmes commentaires émotionnels. L’attentat d’abord. La traque, l’assaut et la mise à mort ensuite. La marche républicaine enfin, constituant le premier acte d’une mauvaise pièce menant à la question « Et après, on fait quoi ? [4] ».

Les médias dont la mission est de couvrir l’actualité au quotidien ne sont pas confortables dans le traitement de ce genre d’événements. Alors qu’ils devraient pouvoir contenir leurs émotions personnelles, prendre du recul et analyser, les journalistes sont atteints en même temps que le spectateur par l’immédiateté et la cruauté des faits, diffusés dans un premier temps sur le net, et que l’on met à l’antenne dans ce qu’on sait être une course au scoop. Ce vendredi 9 janvier 2015, c’est une vidéo captée par le smartphone d’un témoin qui donne à voir la fin de l’attaque de la rédaction de Charlie Hebdo, le moment où les deux djihadistes abattent froidement un policier étendu sur le sol et quittent les lieux dans leur véhicule [5]. Pas de sélection d’images, pas de voix off écrite pour traiter le sujet… juste l’horreur en direct, sans médiation aucune puisqu’on est sur les lieux par le truchement d’un témoin qui participe à l’événement sans avoir eu à choisir la place de sa caméra, le cadrage approprié, et sans que l’on ait pu procéder au moindre montage sensé faire sens. Im-média-teté qui se prolongera jusque dimanche soir, la marche républicaine mettant un terme à ce long plan-séquence émotionnel de trois jours.

Dans ce genre de situation, les témoins, fussent-ils journalistes à l’antenne, sont saisis par l’horreur tout autant que les spectateurs auxquels ils sont supposés s’adresser dans un effort d’information. Et donc d’explication. Dans l’instant, le recul est quasiment impossible. Les commentaires ne peuvent alors qu’exprimer des impressions personnelles : « C’est horrible ! ». « Ah non, pas eux… Wolinski ? Cabu aussi ! ». « Alors, Charlie est mort ! ». « C’est à la liberté d’expression qu’on s’attaque ! ». Seule prise de distance par rapport à cette émotion : l’avertissement au spectateur de ce que les images peuvent heurter la sensibilité de certains et l’énonciation redondante de ce qui est factuellement visible à l’écran. Peut-on plus dans l’instant ?

Mon flux d’actu FB

Mon réseau social Facebook est composé de proches bien sûr comme beaucoup, parents et amis, mais aussi de professionnels de la communication, de l’enseignement et de l’écologie politique, étant donnés mes engagements. C’est ma part du réseau mondial. Pendant deux jours complets, pas un de mes contacts -généralement assez bavards- ne publiera de message d’intérêt personnel… tous s’affairant à réagir aux événements dramatiques de Paris. Les uns pour relayer des lectures tirées des médias ou des proches de Charlie Hebdo, les autres pour mettre en ligne des écrits ou des caricatures, début de réactions citoyennes à ce qui s’est passé. Rien d’autres pendant deux jours ! Etonnant. Rien que des publications d’une gravité rappelant les heures sombres du 11 septembre 2001.

Mon réseau n’est pas représentatif de tout l’univers de Facebook. Qui pourrait d’ailleurs prétendre être en mesure de relayer la quintessence de ce que la communauté mondiale a publié sur ce réseau ? Personne. Pas même les journalistes spécialistes des médias sociaux de nos chaînes et de nos groupes de presse. Nous n’avons tous accès qu’à une part du réseau mondial et toute analyse de ce qui s’y déroule est connotée de la sphère relationnelle de celui qui l’a tissée. Une chose est sûre pour ce qui concerne mon réseau : les professionnels que je compte dans la corporation relayent à une vitesse V-V’ ce qui se dit dans les médias, ce milieu qu’ils connaissent bien et dans lequel ils ont leurs entrées. Les enseignants qui m’entourent, eux, s’inquiéteront –ce sera dans un second temps- de ce qu’il faudra dire aux jeunes dont ils s’occupent. Mes amis de l’écologie politique, enfin, ont remisé les dossiers du moment pour focaliser sur ce qui sera identifié avec un peu de recul, comme l’indice d’un disfonctionnement profond de notre société [6].

Mais pour l’heure, à qui donner la parole pour faire sens ? Les journalistes sont aussi dans l’inconfort étant donné la nature des événements qui se produisent ici. « C’est la presse que l’on assassine » diront certains, se sentant dès lors particulièrement déstabilisés. « C’est à la liberté d’expression que l’on s’en prend ». Premier temps d’une analyse encore très superficielle [7]. Charlie Hebdo réduit au silence par la mise à mort des ténors de sa rédaction… c’est la raison supplémentaire de l’inconfort d’une analyse à brûle-pourpoint. Les journalistes se sentent mis en cause à titre personnel. Pour certains, ce sont des modèles, et parfois des amis qui viennent de perdre la vie. Et pourtant, on devrait assez rapidement identifier que ce sont prioritairement des satiristes anar(chistes) qui ont été visés et un mode d’expression très particulier : la caricature [8]. En fait, ce n’est pas toute une corporation que les criminels voulaient atteindre, mais un certain type de discours au sein du monde des médias d’information. Mais un slogan tôt posté sur la toile va créer la cohésion entre tous. Vite repris et notamment sur les réseaux, il va induire une lecture assez duale. Face à l’horreur, peut-on dire autre chose que son dégoût et sa réprobation ? Cela semble être la seule posture possible de tout démocrate : rejet de toute violence, obligation suprême du respect de la vie. Dès lors, « Nous sommes tous Charlie ! ».

Revendication établie

Très vite, la clarification se fait sur la motivation des tueurs. Leur appartenance à des mouvements djihadistes se vérifie. Après l’émotion bien compréhensive des premières heures, le discours interprétatif peut donc s’autoriser une tournure politique précise. Mais la lecture n’est pas simple pour autant. Cette tuerie est-elle l’acte d’un islam intégriste qui refuse toute caricature de l’Islam dont Charlie Hebdo s’est fait une spécialité ? C’est oublier que le journal satirique n’a pas d’exclusive quand il s’agit de manier l’ironie ! Pas une idéologie, pas un parti politique, pas une religion surtout, qui n’ait fait les frais de ses traits acérés. Mais l’air du temps est au positionnement clair contre tout amalgame avec les tenants de la religion du prophète. C’est donc ce qui va inonder les propos, dans cette seconde phase : la reprise incessante de l’expression : « Pas d’amalgame ! ». Les extrémistes sont une caricature de l’islam. Jusqu’à appeler massivement à ce que les ténors des institutions religieuses en France (imams et autres représentants des musulmans de France) soient invités à dénoncer fermement les actes perpétrés. Mais on a l’impression que l’on marche sur des œufs. Car déjà certains réagissent en s’étonnant qu’il faille que les musulmans se désolidarisent des extrémistes. N’est-ce pas renforcer l’amalgame que de procéder ainsi [9] ?

L’audacieux « Je suis Charlie » semble ensuite se décliner dans de nouveaux dessins publiés sur la toile et très vite relayés par les internautes. La force de ces caricatures féroces le montre bien : l’esprit de Charlie n’est pas mort. C’est avec beaucoup de finesse que certains apportent leur concours pour en attester [10].

Je suis « Charlie, Ahmed, la police… »

Les événements se suivent. La traque prend le relais au second jour des événements [11]. Entrée en scène d’un nouveau terroriste et mobilisation générale des forces de police et de la lutte anti terroriste. Et puis, au lendemain de l’attentat, la décision tombe aussi : Charlie Hebdo continuera de paraître. La solidarité des groupes de presse s’est mise en route. Le slogan « Nous sommes tous Charlie » ne reste pas un vain mot dans la corporation. Comme après l’incendie criminel qui avait ravagé les locaux du journal [12], les collègues de rédactions concurrentes mettront leurs moyens à disposition pour que les terroristes n’aient pas le dernier mot. Mais ce n’est pas seulement le monde professionnel qui se sent Charlie. Le slogan est dès lors repris massivement. Mais très vite, il reçoit des déclinaisons : « Je suis la police », « Je suis Ahmed », « Je suis juif », etc. En effet, on prend conscience de l’injustice qu’il y aurait à ne mettre le focus que sur le nom des caricaturistes. D’oublier la présence au nombre des victimes, de musulmans, voire… dans la seconde journée des événements, de juifs retenus, puis décédés dans la prise d’otages dans l’épicerie kasher où s’est réfugié le troisième terroriste.

C’est pourquoi très vite, lors de cette seconde journée, l’insistance va surtout être portée sur la revendication du droit à la liberté d’expression ! En voulant faire taire Charlie Hebdo, on porte atteinte à la liberté de tout un chacun de s’exprimer. Dès lors, le slogan rassembleur fait l’unanimité. A nouveau, peut-on se positionner autrement qu’en revendiquant le droit à la libre expression ? Pourtant, à y bien regarder, la tuerie est, elle aussi, expression idéologique. Et on peut très vite pressentir en quoi la revendication sans limite d’un droit à la liberté d’expression soulèvera des questions plus épineuses : Marine Le Pen, Zemmour, Dieudonné sont aussi des personnes qui revendiquent de pouvoir exprimer publiquement leurs convictions. Ce glissement possible du débat n’est pas encore pressenti, mais l’interrogation est pourtant légitime ! Qu’importe, pour l’heure on fait front tous ensemble derrière deux slogans rassembleurs.

Paris est la capitale du monde

A tel point que, les médias internationaux aidant, le monde entier se sent Charlie et que François Hollande peut envisager une marche républicaine à laquelle pourrait participer, non seulement tous les citoyens, mais aussi les chefs d’état et les représentants politiques dépêchés à Paris par les pays amis. Le slogan « La France est le monde » achèvera de cristalliser l’union nationale proclamée… et orchestrée par une présence policière jamais réunie : 5.500 policiers [13]. Parmi les chefs d’Etat invités ou s’étant imposés, on notera la présence assez paradoxale de B. Netanhayou, l’Israëlien et de M. Abbas, le Palestinien. Sans doute l’image controversée de ces personnalités, bras dessus dessous pour défendre un Charlie Hebdo qui n’a cessé de les égratigner de son humour féroce, est-elle l’élément décisif d’une prise de conscience qui a commencé de s’installer. Assistera-t-on à une récupération politique ?

Les premiers moments de l’émotion dépassés, il y a eu la phase des évidences. Bien sûr, on ne peut souscrire à la violence. Bien sûr, on est contre le terrorisme. Bien sûr, on défend la liberté d’expression. Bien sûr que ce qui se passe là en France aurait pu se passer ailleurs en Europe. Nous nous devons donc d’être solidaires de ce qui se passe là. C’est aussi notre histoire. Pourtant, bien avant que l’image de ces chefs d’Etat ne déclenche l’interrogation ultime, des signes de positionnement critiques apparaissent.

Emotion (inter)nationale ou récupération hypocrite ?

Au slogan « Je suis Charlie » répond progressivement quelques « Je ne suis pas Charlie ». Les tenants de cette réflexion ne cautionnent naturellement pas l’attentat qui s’est produit [14], mais prennent distance par rapport à la ligne éditoriale du journal satirique ou, du moins, par rapport à la virulence avec laquelle l’irrespect s’est parfois exprimé dans certains dessins. Tous ne peuvent cautionner cette agressivité, cette licence. « On doit s’attendre, à un moment donné, à devoir rendre des comptes de ses propos incendiaires ». La critique qui monte alors argumente du fait qu’en lieu et place de mourir eux-mêmes, les représailles assassines auraient pu être portées à l’encontre d’un établissement scolaire, par exemple, faisant alors bien des victimes totalement étrangères au débat. Dans ce même pas de côté, on retrouve des personnes qui n’ont pas la même vision de la liberté d’expression. On le sait, les libertés individuelles s’exercent légitimement à la condition de ne pas menacer les libertés des autres.

Vous avez dit « Minute de silence » ?

C’est dans le monde scolaire qu’en début de semaine, les enseignants de mon réseau ont été confrontés à la controverse. Des enseignants français prioritairement, qui témoignèrent de ce que leurs élèves avaient des sentiments très partagés du fait de la diversité culturelle dont ils sont issus. Certains affichant assez crûment l’avis de leur milieu familial : « Ils l’ont un peu cherché ! ». « C’est un peu mérité, tout de même ! ».

Soyons clairs, tous ne peuvent se reconnaître en Charlie ! Ce serait d’ailleurs assez vexatoire pour le journal qui jouait un rôle d’aiguillon de la démocratie lequel n’est possible qu’à la condition d’être discourtois avec le ton dominant. Si l’irrévérence devient à ce point consensuelle, c’est qu’elle n’est plus pertinente [15].

C’est la raison pour laquelle finalement, dimanche soir, on commençait à parler de récupération. Récupération politique d’abord, d’assister à ce déploiement d’hommes et de femmes politiques, cibles régulières des attaques de Charlie Hebdo et qui semblaient finalement regretter la disparition de… leurs faire-valoir ? Récupération citoyenne aussi, que cette masse de deux millions de français à la limite de l’euphorie, chantant la Marseillaise en certains coins de France et réclamant, à travers ses paroles démodées, « qu’un sang impur abreuve les sillons » [16].

France coupable ?
Début de semaine, la France se réveille donc avec un sérieux mal de tête. Ses enfants affichent en classe un positionnement plus nuancé que les manipulés de la veille. Les discours commencent aussi de fleurir qui posent les deux questions essentielles. La première est superbement formulée par 4 professeurs du lycée Le Corbusier à Aubervilliers
quand ils disent (c’est paru dans Le Monde) : « Comment est-ce possible que nos enfants aient tué nos frères [17] ? » Car c’est bien de cela qu’il s’agit ! Ces terroristes sont nés en France et ont été éduqués chez nous. Ils ont tué d’autres Français. C’est d’abord la France qui est malade. Et la raison est à chercher dans ses choix de politique internationale.

Le slogan « C’est nous tous qui avons tué Charlie ! » ne percolera pas autant que son prédécesseur, certes, mais il a le mérite de déstabiliser les bien pensants à la façon des caricatures du magazine qu’il évoque. Car la seconde question talonne la première : « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? ».

Certes, mercredi, Charlie sortira de presse. On annonce un tirage revu à la hausse [18]. Pas moins de 3 millions d’exemplaires et une distribution dans 26 pays et traduction en autant de langues que nécessaire ! Et donc, dès à présent, réservez votre exemplaire. Le prix des ventes étant rétrocédé au magazine, cela fera du bien à sa trésorerie. Mais après, qu’est-ce qu’on fait ?

Et demain ?
Le pouvoir politique en place a déjà fait des choix. Le président français rassemblait en début de semaine les ministres de l’intérieur de plusieurs pays européens pour harmoniser la lutte contre le terrorisme international. Réflexe sécuritaire oblige. Vigie pirate ++ [19] ?

Pourtant, dans ma part de réseau Facebookien, je lis un autre discours [20]. Les journalistes et les enseignants [21] qui s’expriment parlent plutôt d’une responsabilisation citoyenne. De la nécessité d’une écologie sociale et politique. Normal, c’est la sensibilité de mon réseau.

Michel Berhin, Chargé de mission en Education aux Médias [22]

[5Dans un premier temps, les images sont en clair. Certaines chaînes prendront ensuite la décision de flouter la victime abattue à bout portant. Exemple ici, avec RTL-TVi : http://www.rtl.be/videos/video/521602.aspx

[6Une prise de position parmi d’autres, celle de trois enseignants de Seine-Saint Denis : http://seenthis.net/messages/329371

[10On trouvera trace de ces illustrations un peu partout sur la toile, et notamment ici : http://www.slate.fr/story/96597/musulmans-desolidariser-charlie-hebdo

[16Publication sur sa page Facebook d’Axel Belliard, reporter : https://www.facebook.com/axel.belliard1/posts/10152983532658360

[18Le premier chiffre cité fut celui d’un million d’exemplaires. En réalité, à la veille de mettre sous presse, on évoquait 3 millions d’exemplaires. Mais la demande est telle qu’un second tirage est envisagé pour atteindre le chiffre de 5 millions (lire : http://www.ozap.com/actu/-charlie-hebdo-finalement-tire-5-millions-d-exemplaires/461190 ).

[22Le sujet des caricatures de Mahomet en 2007 a déjà justifié une prise de position de l’auteur sur cette problématique. Le texte est toujours accessible : https://michelberhin.wiki.zoho.com/Les-caricatures-de-Mahomet.html

Ceci peut aussi vous intéresser...

Un Mooc, sinon rien !

Si l’on se reporte aux quatre sessions de ce qui fut le WEM - Marché international de l’Education [24], on se rappellera que l’Education est un commerce à beaucoup d’autres (...)

L’identité est un moteur de drame

Les critères qui définissent l’identité sont variables d’une personne à l’autre. Certains choisiront de mettre d’abord en avant leur nationalité ou leur sexe, leur religion ou leur (...)