Construire une identité européenne en éducation aux médias

Depuis plus de 40 ans, l’Europe s’est forgée une approche spécifique et autonome du champ de l’éducation aux médias. Opérateurs économiques, organisations volontaires, ministères, institutions culturelles, opérateurs politiques, chercheurs… : tous s’accordent sur la nécessité impérieuse d’une éducation aux médias. Derrière cette apparente cohérence, se cachent en réalité une extrême diversité d’approches et de concepts, renvoyant elles-mêmes à des cadres théoriques diversifiés, et parfois même opposés. Les courants qui traversent ce champ recoupent largement les courants de pensée et les théories de la communication.
Au moment où l’éducation aux médias s’organise en secteur d’activité, il semble utile de contribuer par une observation croisée de 109 organisations d’éducation aux médias. Et de dresser ainsi les contours d’une identité propre ou émergente.

Les questions de départ

Existe-t-il une identité européenne en éducation aux médias ? Si la question de départ semble intéressante, elle présuppose de l’intérêt de constituer cette identité. A l’heure de la concentration des médias et de la globalisation des structures de la communication médiatisée, il serait évident de poser la nécessité d’une identité cohérente pour l’éducation aux médias. Difficile de forger cette identité alors que tant les systèmes éducatifs, les pratiques mais aussi sur les référents théoriques sont souvent très différents de pays à pays. Les chantiers de recherche en éducation aux médias sont à ce égard nombreux et nécessiteront dans les années à venir un investissement important pour les chercheurs spécialisés en ce domaine.
Et si cette identité européenne s’inscrit dans la diversité culturelle inhérente à l’Europe, il n’est pas impossible d’identifier les balises et les cadres communs pour assurer un développement optimal de l’éducation aux médias. A cet égard, des signes encourageant se font jour, à travers la création de réseaux d’institutions spécialisées qui essayent de se structurer comme secteur professionnel spécifique.

La constitution d’un échantillon

L’objet de cette observation est modestement d’identifier les critères pertinents et comparables les caractéristiques principales des organisations, institutions et opérateurs qui se revendiquent du mouvement de l’éducation aux médias.
La constitution de l’échantillon de 108 organisations sur construite à partir des données de l’observatoire en ligne "Media Educ". Cet observatoire a été élaboré dans le cadre d’un projet co-financé par la commission européenne entre 2002 et 2004 .
Cette base de donnée en ligne a été constituée sur base des informations volontairement fournies par les organisations à travers un ensemble d’indicateurs communs. Même si cet échantillon ne peut pas prétendre à une quelconque représentativité scientifique, il constitue cependant un point d’observation significatif couvrant 20 pays de l’Union Européenne sur base de -données recueillies en 2004.

Les indicateurs de l’ observation

Parmi un ensemble de données fournies par déclaration de l’échantillon des 109 organisations, nous avons retenus 5 critères comparatifs afin de dresser les contours de ces organisations.

1. Le nombre d’employés
Ce premier indicateur a pour fonction de pouvoir évaluer la taille des organisations à travers le nombre d’employés, tous types de statuts et de fonctions confondus. Plus de 75% des organisations occupent moins de 20 employés et près de la moitié fonctionnent avec moins de 5 travailleurs.
Nous pouvons donc qualifier les organisations de petites structures professionnelles, occupant en grande majorité moins de 20 personnes.

Nombre d’employés
moins de 5 : 48 %
entre 5 et 20 : 28 %
entre 20 et 50 : 12%
plus de 100 : 8 %
non communiqué : 4 %

2. Le nombre de volontaires
Cet indicateur tente de perçevoir dans quelle mesure les organisations se fondent sur une action volontaire menée par des bénévoles ou des militants. Il apparaît clairement que le volontariat ne constitue pas la base de fonctionnement de ces organisations.

Nombre de volontaires


moins de 5 : 57%
entre 5 et 20 : 25 %
entre 20 et 50 : 12%
plus de 100 : 6 %

3. Le budget annuel
Le budget de fonctionnement annuel (exprimé en milliers d’euros) montre le poids économique des organisations et permet de percevoir de quels moyens d’action elles disposent. On constate une disparité dans les moyens d’action des organisation. Plus de la moitié ne disposent que d’un budget inférieur à 500.000 euros alors que 17 % disposent d’un budget supérieur. Pour cette donnée considérée comme "sensible", un quart de l’échantillon n’a pas souhaité communiquer cette information.

Budget annuel – en milliers d’euros


moins de 20 : 17 %
entre 20 et 50 : 11 %
entre 50 et 100 : 11%
entre 100 et 500 : 19%
plus de 500 : 17 %
non communiqué : 25 %

4. Mode de financement
Le mode de financement constitue un critère d’observation intéressant car il permet de déterminer les appuis institutionnels et l’autonomie économique des organisations. Une grande majorité d’entre elles tirent leurs moyens de fonctionnement des financements publics. Les cotisations de membres, activités commerciales et dons interviennent comme modes de financement complémentaires.

Mode de financement (nbre d’organisations)


autres : 7 %
dons : 16%
activités commerciales : 22%
cotisations des membres : 24%
financement public : 86%

5. Domaine d’activité principale

Ce dernier critère d’observation permet de déterminer les modes d’action privilégies des organisations. Les activités de formation et d’animation, apparaissent comme prépondérantes. C’est clairement le domaine de la recherche qui est peu rencontré par les organisations d’éducation aux médias.

Domaine d’activité principale (nbre d’organisations)


Formation : 78
Activités d’animation : 74
Autres : 70
Coordination : 69
Enseignement : 64
Production : 54
Evaluation : 50
Publication : 50
Recherche : 38

Les contours d’une organisation d’éducation aux médias

Le choix de ces critères, certes arbitraires permet de dessiner les contours d’un secteur d’activité en croissance sur le plan européen. Il ne faut pas oublier que il y a à peine quelques décennies, l’éducation aux médias était portées par quelques enseignants militants, animateurs culturels soutenus parfois par les structures de l’enseignement. L’émergence d’un secteur d’activité propre et autonome constitue un premier indicateur significatif.
Il est possible de synthétiser les contours de ce secteur au travers de quelques tendances que cette observation permet de dégager.

Les organisations d’éducation aux médias sont caractérisées par une majorité de petites structures, de nature non commerciales et financées essentiellement par les pouvoirs publics. Elles fonctionnent sur base de petites équipes professionnelles et ont quitté le monde de la militance associative qui caractérisait l’éducation aux médias jusqu’il y a peu. Elles couvrent une large gamme d’activités dont les principales sont la formation, l’animation et la coordination. Le domaine de la recherche en éducation aux médias reste cependant le "parent pauvre" de ce secteur d’activité.

Même si cette synthèse ne participe pas en soi d’un mécanisme identitaire, il surprend par sa cohérence peu importe les pays. Il faut évidemment nuancer cette conclusion au regard des disparités de pays à pays et des logiques institutionnelles souvent divergentes.

Vers une identité de l’éducation aux médias

L’observation des organisations d’éducation aux médias en Europe ne peut se satisfaire des indicateurs quantifiables dégagés dans cette analyse. Si les données recueillies (sur base déclaratives) ont un sens, c’est parce que ces organisations ont choisi de se référencer derrière la bannière de l’éducation aux médias. Interrogées sur la définition de l’éducation aux médias, il faut cependant constater que cette définition est loin d’être cohérente. Les définitions proposées par les organisations sont extrêmement diversifiées et relèvent de la multiplicité des fondements théoriques de la communication et de l’éducation.

Peut-on dès lors définir une identité sur une base aussi peu stable. De la citoyenneté à l’éducation aux outils technologiques, en passant par l’éducation artistique, l’éducation aux médias ne constitue pas en soi un gage de cohérence identitaire.

C’est donc sur l’enjeu d’une définition commune que se sont penchés plusieurs organisations importantes afin de définir une plateforme commune d’objectifs et d’approches de l’éducation aux médias ?. Ce travail a donné lieu à l’élaboration d’une Charte européenne pour l’éducation aux médias (voir bas de page).

Pour leurs promoteurs " La Charte invite les gouvernements nationaux de l’Union Européenne à relever le défi de l’intégration de l’éducation aux médias dans leurs programmes scolaires, et les encourage à consentir les investissements nécessaires en termes de formation, de ressources et d’évaluation afin de garantir un développement durable de l’éducation aux médias. La Charte exhorte aussi les sociétés productrices de médias à garantir à leurs publics un accès à des sources d’information et de culture variées, de même qu’à favoriser et stimuler une meilleure compréhension du contenu des médias.

Les organismes et personnes signataires de la Charte adoptent une définition spécifique de« l’éducation aux médias » et s’engagent à mener des actions qui contribueront à son développement. La Charte favorise ainsi la concertation et l’élaboration de consensus entre ceux qui oeuvrent dans ce domaine dans divers pays de l’Union Européenne."

En Octobre 2006 , près de 200 organisations ont adhéré à cette charte et à la définition qu’elle propose. Fruit d’un compromis entre les différentes approches, cette initiative permet de définir les contours de l’identité européenne en éducation aux médias.

En Europe, l’éducation aux médias a trop longtemps fait l’objet de projets à court terme et d’investissements limités dans le temps. Quelques projets remarquables ont abouti, mais sans réelle cohérence dans les approches, sans concertation efficace et en dehors de tout consensus
sur la définition de l"éducation aux médias.

Au niveau de l’Union Européenne, longtemps les initiatives ont été dispersées dans différents secteurs : de l’éducation aux secteurs de l’industrie médiatiques, en passant par la culture. La transversalité de l’éducation aux médias n’a pas permis de dégager une cohérence et une efficacité face aux enjeux portés par l’éducation aux médias. L’union Européenne est actuellement en préparation afin de lancer une dynamique d’éducation aux médias concertée et – ce n’est pas un hasard – ancrée dans le secteurs des médias. Elle a annoncé également adopter les principes de cette charte européenne.

Il apparaît dès lors que la construction d’une identité cohérente fondée sur la réalité des organisations actives dans ce secteur constituera le point de développement de l’éducation aux médias en Europe.

Charte européenne pour l’éducation aux médias

« (Nom de l’organisation) s’engage à poursuivre les objectifs et les principes établis ci-dessous en vue de promouvoir et de développer l’éducation aux médias en Europe.

1) Nous nous engageons à :
 Accroitre la sensibilisation et la compréhension du public à l’égard de l’éducation aux médias en relation avec les médias de communication, d’information et d’expression ;
 Prôner l’importance de l’éducation aux médias dans le développement de politiques en matière d’éducation, de culture, de social et d’économie ;
 Soutenir le principe que tout citoyen européen de tout âge devrait avoir la possibilité, tant dans l’éducation formelle qu’informelle, de développer les compétences et la connaissance nécessaires à accroître son plaisir, sa compréhension et son exploration du monde des médias

2) Nous pensons que les personnes formées aux médias devraient pouvoir :
 Utiliser les technologies médiatiques efficacement pour accéder, conserver, rechercher et extraire ou partager le contenu afin de rencontrer les besoins et intérêts des individus et des communautés ;
 Obtenir l’accès à, et opérer des choix informés dans un large éventail de formes et de contenus médiatiques à travers les différentes sources culturelles et institutionnelles ;
 Comprendre comment et pourquoi les contenus médiatiques sont produits ;
 Analyser de manière critique les techniques, langages et codes utilisés par les médias et les messages qu’ils véhiculent ;
 Utiliser les médias de manière créative en vue d’exprimer et de communiquer des idées, des informations et des opinions ;
 Identifier et éviter ou mettre en question le contenu médiatique et les services qui peuvent être indésirables, choquants ou nuisibles ;
 Utiliser les médias dans l’exercice de leurs droits démocratiques et de leur citoyenneté.

3) Nous voulons contribuer au développement d’une population européenne éduquée aux médias en offrant, ou en permettant aux autres d’offrir, des possibilités aux personnes :
 d’élargir leur expérience face aux différents types de formes et de contenus médiatiques ;
 de développer des compétences critiques en matière d’analyse et d’évaluation des médias ;
 de développer des compétences créatives en utilisant les médias pour s’exprimer, communiquer, et participer au débat public.

4) Nous nous engageons à soutenir ou à participer dans les recherches qui identifieront et développeront :
 Une meilleure compréhension de la notion « être éduqué aux médias » ;
 Une pédagogie effective et durable de l’éducation aux médias ;
 Des méthodes d’évaluation transférables et des critères d’évaluation en l’éducation aux médias.

5) Nous marquons notre accord pour entreprendre, ou permettre aux autres d’entreprendre, ce qui suit :
 Créer des liens avec d’autres signataires de la Charte et contribuer au développement d’un réseau européen d’éducateurs aux médias ;
 Identifier et partager les résultats effectifs des initiatives d’éducation aux médias que nous entreprenons ou auxquelles nous sommes associés ;
 Travailler pour rendre légalement accessible les contenus médiatiques à utiliser à des fins d’éducation aux médias. »

La Charte européenne pour l’éducation aux médias est basée sur un portail et une base de données en ligne à l’adresse suivante : http://www.euromedialiteracy.eu


Patrick Verniers
15 septembre 2006

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