Un foyer rempli de TIC et une école pas très Net…

Internet fait partie intégrante de nos vies, nous le savons, nous le vivons pour la plupart. Il est presque improbable, pour tout citoyen belge en 2011, de ne pas avoir eu écho, voire plus, des affaires et événements liés aux printemps arabes, à Wikileaks, aux indignés ou encore à tous ceux qui ont campés « virtuellement » au 16 rue de la loi. Sommes-nous tous équipés et éduqués à réagir face à cette révolution technologique ? Entre le foyer et l’école, il existe une grande disparité tant au niveau des outils que des usages. Petite analyse de chiffres et ébauche de réflexions…

La révolution numérique ne cesse de gagner du terrain en Belgique. Selon les études du SPF Economie [1], en 2010, 73 % des ménages belges (dont au moins un membre est âgé de 16 à 75 ans) ont accès à Internet. L’accès ne cesse d’augmenter et la Belgique comble progressivement son retard par rapport à ses pays voisins.

Quelques chiffres

Mais que fait le belge sur Internet ?
Il est assez sage et raisonnable. En premier lieu, il communique par le biais de courriers électroniques (93%). Ensuite, il utilise sa connexion pour se servir des services bancaires en ligne (66%). Il se forme également (50%) via le Net, que ce soit pour apprendre des choses, consulter une offre d’enseignement ou une formation en ligne. Le belge aime également lire ou télécharger des journaux ou des revues en ligne (49%) et est friand des informations qui concerne la santé (47%). Il ne joue pas vraiment beaucoup (16%) et l’utilise assez peu pour chercher du travail ou postuler (17%).


Source : Statbel 2010

Quelle fracture numérique en 2011 ?

Il nous parait important de rappeler que la fracture numérique se distingue aujourd’hui de deux manières. D’une part, elle est liée aux inégalités d’accès à Internet et aux TIC – la fracture numérique dite « au premier degré » - et d’autre part, aux inégalités qui se développent parmi les utilisateurs d’Internet, une fois la barrière de l’accès franchie – la fracture numérique « au second degré » [2]. Comme nous l’avons vu ci-dessus, la diffusion d’Internet s’est poursuivie ces dernières années, tant dans les équipements que dans les usages. De plus, l’augmentation des utilisateurs d’Internet est visible dans toutes les catégories sociodémographiques (âge, genre, niveau d’instruction, revenu, statut professionnel, localisation géographique et composition familiale). Le nombre de ménages ne disposant pas de connexion à Internet s’est réduit d’un tiers entre 2005 et 2009. Ces chiffres ne disent toutefois rien de la réduction des inégalités au sein de la population. Ce qui laisse à penser que la fracture numérique est bien réduite pour certaines populations, mais pas encore pour d’autres.
Les plus exposés à l’exclusion numérique sont aujourd’hui les moins diplômés, les plus de 55 ans et les personnes sans activité économique (retraités ou inactifs).

Une fois la barrière de l’accès franchie, la plupart des utilisateurs d’Internet en font un usage régulier. Les plus assidus, ceux qui utilisent Internet tous les jours, représentent 75% des utilisateurs. Ces utilisateurs assidus sont essentiellement âgés entre 16 et 34 ans, diplômés, vivant dans des ménages à revenus élevés et travaillant dans des métiers intellectuels pour la plupart.

Le domicile reste le lieu privilégié pour utiliser l’ordinateur et Internet. Contrairement à d’autres pays européens, le lieu de travail, les lieux publics ou les cybercafés restent minoritaires.

La mesure de la réduction de la fracture numérique ne peut se limiter aux inégalités d’accès. Il faut également prendre en compte les inégalités observées dans les usages [3], qui sont notamment dues à une inégale répartition des connaissances et des compétences parmi ceux qui sont déjà connectés. Comme nous l’avons déjà vu, les principaux services en ligne utilisés par la plupart des connectés relèvent essentiellement des activités de communication ou de divertissement, de recherche d’informations, d’activités administratives ou commerciales.

Il persiste dans notre société une inégale répartition des utilisations d’Internet. Les jeunes (16-24 ans) ont un profil contrasté par rapport aux autres tranches d’âges. Chez eux, la communication et le divertissement sont beaucoup plus répandus par le biais de chats, de jeux et de la musique, mais également par le téléchargement de logiciels, ou l’usage de web radios et de web télés. Les personnes plus âgées (55 ans et plus) semblent avoir moins recours aux achats en ligne, mais utilisent les autres fonctions du Net comme les autres catégories de la population. De manière générale, l’utilisation des services en ligne augmente avec le niveau d’instruction. Il existe cependant certains usages « fortement sexués » : le téléchargement de logiciels et les achats en ligne pour les hommes et la santé et la nutrition pour les femmes.

Enfin, au niveau de la mesure des compétences, il n’est pas aisé de trouver des données qui dépassent la simple mesure de compétences instrumentales. Or nous savons tous que l’usage d’Internet ne se résume pas à cette utilisation des outils, mais que des compétences sociocognitives sont également fortement sollicitées. Il semble que l’acquisition des compétences TIC se fasse par la pratique pour environ deux tiers des utilisateurs. Plus d’un quart des utilisateurs se forment eux-mêmes, mais cette pratique d’autodidacte reste plus répandue parmi les hommes, les plus diplômés et les travailleurs.

Nous le voyons, l’exclusion numérique ne doit pas seulement être considérée comme un état, mais également comme un processus social. Les discriminations qu’elle peut engendrer peuvent concerner différents domaines (l’emploi, l’accès aux connaissances, la consommation de biens ou de services, la communication, la participation à la vie citoyenne) qui ne sont pas toujours visibles à travers les sources statistiques.

Internet à l’école, réalité ou utopie ?

L’Agence Wallonne des Télécommunication a mené en 2009 une étude relative à l’usage des TIC dans l’éducation wallonne auprès de différents chefs d’établissements [4]. Cette enquête a couvert l’ensemble des niveaux du système éducatif entre l’école primaire (non compris le maternel) et l’enseignement de promotion sociale. Les conclusions de ce rapport démontrent que le niveau d’équipement en ordinateurs dans les écoles wallonnes est trop faible, surtout en comparaison avec les taux d’équipement de pays voisins. En moyenne, une école wallonne secondaire dispose d’un ordinateur pour 10 élèves (1 pour 16 dans l’enseignement primaire). Afin de permettre de mettre davantage d’ordinateurs à disposition de leurs étudiants, certaines écoles utilisent des ordinateurs qui appartiennent à un autre établissement. Le parc informatique des écoles est souvent vieux, voire vétuste. En effet, 23 % du parc informatique des écoles wallonnes se compose de machines âgées de moins de 30 mois. Par contre, 73% des ordinateurs opérationnels sont connectés à Internet. Ces constats montrent que la Région wallonne a un retard en ce qui concerne l’équipement informatique de ses écoles.

En ce qui concerne la connexion à Internet, l’étude fait remarquer que la plupart des écoles sont connectées (90% dans le primaire, 97% dans le secondaire, 98% dans l’enseignement spécialisé et 95% en promotion sociale). Le type de connexion n’est pas facilement identifiable car les situations sont parfois assez complexes, certaines écoles mélangeant différentes sortes de connexions ou ne gérant pas elles-mêmes la responsabilité des connexions.

Au niveau de la gestion des ressources TIC, il apparait que certaines écoles disposent de personnes pour gérer quotidiennement les ordinateurs et autres périphériques. Mais ces personnes font ce travail de maintenance et de veille souvent de manière bénévole ou en plus de la charge d’enseignement ou de la fonction administrative qui leur est attribuée au sein de l’école. La moitié des établissements seulement dispose, en interne, d’une personne qui soit clairement chargée de gérer le matériel informatique pédagogique. Et lorsque cette personne existe, elle a suivi une formation adéquate dans seulement 44% des cas. L’étude ne nous dit pas la nature des formations qui sont effectuées par certains enseignants, ce qui pose également question. Enfin, les nouvelles technologies de l’information et de la communication n’apparaissent que dans un quart des projets pédagogiques des écoles.

Que conclure de cette étude de la Région wallonne ? Que les constats de 2009 sont interpellant. En effet, dans notre société où les flux d’information sont incessants, il semblerait plus que pertinent que l’école soit un lieu où l’on puisse apprendre comment absorber, traiter et organiser ces informations pour les transformer en connaissances. On pense souvent que les jeunes sont plus aptes à apprivoiser les nouvelles technologies. Or des études démontrent que cette familiarité n’est pas homogène et qu’elle est souvent concentrée dans des sphères ludiques. La faible utilisation des TIC à l’école lui fait courir un double risque. Le premier est que les compétences numériques des diplômés ne correspondent plus aux attentes des employeurs et que le sens critique des jeunes par rapport à Internet ne soit pas assez développé face à l’augmentation exponentielle du volume d’informations et d’usages disponible via le Net. Le second risque se traduit par le fossé qui se creuse de plus en plus entre les jeunes et les enseignants et a pour conséquence que le dialogue entre ceux-ci devienne quasiment impossible au fil du temps.

En conclusion

Au-delà de ces constatations, il est important de réfléchir aux enseignements que nous donnent ces chiffres et observations. Si la fracture numérique semble moins importante en 2011, il ne faut pas oublier qu’elle est toujours présente et qu’elle se déplace vers les populations déjà précarisées dans d’autres secteurs. N’oublions pas non plus que cette fracture porte sur les usages et les compétences numériques, et cela même souvent plus que sur l’équipement informatique ou multimédia. La fracture numérique a aussi une dimension intellectuelle et sociale dont les chiffres ne nous parlent pas. Elle renvoie à des disparités sociocognitives, c’est-à-dire le manque de maîtrise des compétences et connaissances fondamentales pour l’usage des TIC et l’exploitation de leurs contenus, ainsi que le manque de ressources sociales pour développer des usages qui permettent de négocier une position valorisante au sein des univers sociaux fréquentés. Pour être efficaces, les politiques d’inclusion numérique doivent être couplées à des actions visant à réduire les inégalités structurelles en matière d’éducation, de logement, de mobilité, etc.

Enfin, nous l’avons vu, l’école semble encore mal préparée à accueillir les nouveaux élèves, ces « digital natives ». Au-delà de l’équipement et de la formation aux TIC, il ne faut pas oublier d’éduquer tant les enseignants que les élèves à adopter une réflexion critique et à développer un comportement citoyen sur les différents « cyberespaces » qu’ils visitent, utilisent et créent.

Catherine GEEROMS

Média Animation

Cet article a également été publié, fin décembre 2011, dans le cadre de la recherche-action "Les enfants du Net et leurs parents", co-organisée par l’UFAPEC et Média Animation. L’étude complète est disponible sur http://www.ufapec.be/files/files/analyses/2011/3611-etude-net.pdf

[1SPF Economie PME, Classes moyennes et Energie, « La Belgique se numérise encore en 2010 », Direction générale statistique et information économique, communiqué de presse du 23 février 2011.

[2Gérard Valenduc, « La fracture numérique en Belgique, une analyse des données statistiques », étude réalisée par la Fondation Travail-Université (FTU) et publiée avec le soutien de la Communauté française, 2010.

[3La notion d’usage couvre non seulement l’utilisation d’une technologie, mais aussi les comportements, les attentes et les représentations des utilisateurs.

[4Agence Wallonne des Télécommunications, « Usage des TICS dans l’éducation en Wallonie », @wt.be, avril 2010.

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