Traque sur le web

Dès la première évocation du nom du potentiel coupable de la tuerie de Newton, les internautes, journalistes et amateurs confondus, se sont rués sur Internet pour dénicher les traces numériques susceptibles d’étoffer le portrait du meurtrier. Le phénomène a rapidement provoqué la diffusion d’informations erronées et une série de quiproquos relatifs aux homonymes. Indépendamment des errances journalistiques, cette réaction révèle une série d’aprioris largement partagés sur l’identité numérique.

Peu après l’annonce du massacre commis dans l’école primaire du Connecticut, CNN annonce que la police aurait identifié le tueur : Ryan Lanza [1]. Les forces de l’ordre fouilleraient déjà le domicile familial, il aurait aussi tué ses deux parents. Dès la première diffusion du nom, des milliers d’internautes se jettent sur les réseaux et les moteurs de recherche pour tenter d’exhumer du magma numérique les traces que, forcément, le tueur a dû laisser.

Rapidement, des éléments affleurent à la surface. Un profil Facebook au nom de Ryan Lanza est déniché. Déjà les médias relaient la trouvaille : la photo du profil apparait sur tous les écrans. On a un visage à mettre sur l’atrocité. Comme pour le tueur de masse norvégien Anders Behring Breivik, les mentions « j’aime » sont auscultées [2]. Le jeu vidéo Mass Effects y apparait, certains spéculent déjà sur l’impact de ces loisirs sur la violence de notre monde [3], d’autres se déchaînent sur la page Facebook du jeu [4]. A l’antenne de Fox News, un commentateur évoque la déshumanisation que provoqueraient les réseaux sociaux. Sur Twitter, c’est le profil @Ryan__Lanza [5] qui est pris d’assaut. On lit les tweets, on les commente et on tente de comprendre ce qui dans le fil des messages annonce l’acte de folie.

Les effets durables d’une confusion

Seulement voilà, l’information est fausse. La police contredit les premières annonces et révèle que le tueur n’est pas Ryan mais Adam, son frère cadet (leur père est par ailleurs bien vivant mais la mère a effectivement été tuée). Les Ryan Lanza des réseaux sociaux n’ont d’ailleurs pas attendu le démenti officiel pour réagir. L’ainé d’Adam clame son innocence sur Facebook tandis que celui de Twitter, ayant constaté un afflux soudain de messages, dénonce la confusion, relayé par ses amis. Mais le résultat est là : animés par un curieux sens de l’appropriation, plusieurs internautes ont créé des pages au nom de Ryan Lanza sur Facebook [6] (par solidarité, par haine, ou simplement par amour de la falsification) tandis que le compte Twitter est passé en quelques minutes de quelques dizaines de followers à plusieurs milliers (faisant soudain peser une lourde pression sur les messages à venir de cet utilisateur [7]). Désormais, une recherche sur ce nom engendre plusieurs millions de résultats.

La confusion devient à son tour un sujet médiatique. Les corrections s’enchaînent et l’attention générale se déporte alors sur Adam Lanza. Toutefois, il s’avère rapidement qu’à son sujet, Internet est muet : aucun Adam Lanza dans nos fichiers. Les goûts signalés sur les réseaux étaient significatifs pour Ryan, l’absence devient un symptôme pour Adam. Une dépêche AFP, largement relayée, précise d’emblée que « A l’inverse de la plupart des jeunes de sa génération, il n’avait apparemment pas de page Facebook [8]. » Cette découverte devient une information à laquelle des journalistes tentent de donner du sens [9], suscitant la réaction d’autres journalistes [10].

Enquêteurs amateurs et professionnels

On pourrait facilement souligner la légèreté des médias dès lors qu’il s’agit de relayer une information sans chercher à la vérifier et sans se soucier des conséquences. Mais au fond, ce comportement n’est pas spécifiquement celui des journalistes mais bien des internautes dans leur ensemble [11]. L’accès en temps réel à une masse inouïe de données facilité par les outils de recherche offre à tous la possibilité d’y naviguer et d’enquêter à la recherche d’indices significatifs [12]. La gêne ressentie par les homonymes n’est pas due aux seuls médias mais bien à l’ensemble de la pression sociale qu’ils ressentent soudain du fait d’avoir attiré à eux le regard intrusif de toute une société [13]. A ce titre, on pourrait plutôt reprocher aux médias concernés de céder à un usage commun sans chercher à l’enrichir d’une plus-value professionnelle.

Le nom des gens : partie émergée de l’identité numérique

L’autre dimension remarquable du phénomène concerne le rôle central, voir essentiel, que joue le patronyme dans la constitution des portraits numériques. En 2009, le journal Le Tigre avait démontré comment on pouvait, sur base d’un seul nom pris au hasard, établir un portrait bluffant par la magie de l’hypertextualité du Web et des moteurs de recherche [14]. La pratique n’était cependant pas neuve. Depuis longtemps, les internautes ont pris l’habitude de « googler » les inconnus (lors d’un entretien d’embauche) ou les proches (par curiosité). Le nom devient donc l’élément liminaire de l’identité numérique, le bout par lequel toute la bobine se déviderait au fil du Web.

Le rôle du nom est à ce point central que Facebook et Google mènent une politique agressive qui vise justement à pousser tout un chacun à s’afficher nommément : « Les utilisateurs de Facebook donnent leur vrai nom et de vraies informations les concernant [15] ». Durant l’été 2012, Facebook a lancé un projet pilote qui consistait à soumettre des utilisateurs du réseau à un test inopiné qui consistait à leur demander de confirmer que certains amis pris au hasard affichaient bien leur vrai nom [16]. De son côté, dans le cadre de l’implémentation de Google+, Google a clairement fait savoir que seuls les noms réels étaient tolérés [17]. Cette politique du tout à la transparence peut rentrer en conflit avec les phénomènes liés à la recherche sur Internet. Si pour vivre heureux, il faut être caché, alors adopter un pseudonyme sur le Web peut garantir une certaine quiétude. Au risque que l’absence ne soit elle-même louche, comme sembleraient le penser certains psychologues et employeurs [18].

Dis-moi comment tu t’appelles, je te dirais qui tu es

Les confusions et les commentaires relatifs au tueur de Newton révèlent que les internautes sont prompts à prendre les informations glanées sur la toile pour être significative de la personnalité concernée. Lorsque les journalistes tentent d’expliquer l’incompréhensible en s’appuyant sur les goûts proclamés sur les réseaux, ils manifestent le même état d’esprit, vraisemblablement propre à la société numérique dans son ensemble.

Les déboires des Ryan Lanza illustrent à leur manière le rapport encore ambigu qui est entretenu avec les traces numériques. Le regard social qui les balaie semble animé par la quête de la perception de l’intériorité individuelle tel qu’il s’exerce dans la vie quotidienne publique sur l’habillement ou le comportement. L’intégration d’Internet et de la numérisation à tous les échelons de la vie s’accompagne d’un poids toujours plus puissant du jugement et des normes sur les contenus. C’est le paradoxe actuel que les usages sociaux font peser sur l’espace numérique : il est à la fois accueillant aux pratiques personnelles, singulières et intimes, à l’expression de soi, et encore perçu comme peu soumis au diktat des normes, tout en étant de toute évidence un espace public ouvert à l’interprétation et à l’enquête de tous sur tous.

Daniel Bonvoisin

Média Animation

Décembre 2012

[1Police Identify Gunman In Deadly Connecticut Elementary School Shooting, The Hufftington Post, 14 décembre 2012, www.huffingtonpost.com/2012/12/14/connecticut-elementary-shooter_n_2302541.html

[2Chloé Woitier, Norvège : le tueur présumé détestait le multiculturalisme, Le Figaro, 23 juillet 2011, www.lefigaro.fr/international/2011/07/23/01003-20110723ARTFIG00418-un-homme-obsede-par-le-multiculturalisme.php

[3Comme dans le live de BFM TV.

[4Chelsea Stark, ’Mass Effect’ Facebook Page Attacked Because Misidentified Shooting Suspect Liked It, Mashable, 14 décembre 2012, http://mashable.com/2012/12/14/mass-effect-facebook-shooting/

[7« Its sad that I feel weird doing things now because of my name », tweet du 16/12 de Ryan__Lanza

[8AFP via LeSoir.be, Fusillade USA : Adam Lanza, un jeune asocial timide sans histoire, Le Soir, 15 décembre 2012, http://www.lesoir.be/138804/article/actualite/monde/2012-12-15/fusillade-usa-adam-lanza-un-jeune-asocial-timide-sans-histoire

[9Corine Lesnes, Newtown : le tueur n’avait même pas de page Facebook, Big picture Croquis d’amérique, 16 décembre 2012, http://clesnes.blog.lemonde.fr/2012/12/16/newtown-le-tueur-navait-meme-pas-de-page-facebook ou Guillaume Champeau, Adam Lanza, encore un tueur de masse sans page Facebook, Numerama, 17 décembre 2012, http://www.numerama.com/magazine/24534-adam-lanza-encore-un-tueur-de-masse-sans-page-facebook.html

[10Daniel Schneidermann, Adam Lanza, un être étrange sans page Facebook, Rue89, 17 décembre 2012, http://www.rue89.com/2012/12/17/adam-lanza-un-etre-etrange-sans-page-facebook-237869

[11Will Oremus, Les « Ryan Lanza » et les enquêteurs d’Internet, Salte.fr, 15 décembre 2012, www.slate.fr/story/66209/ryan-lanza-enqueteurs-internet

[12Ce phénomène prend parfois une ampleur qui pèse sur les enquêtes policières comme l’illustre la traque fébrile autour de Xavier de Ligonnes, ce père soupçonné d’avoir assassiné sa famille avant de disparaître : Loic H. Rechi , Xavier de Ligonnès : traque sur Internet, OWNI, 4 mai 2011, http://owni.fr/2011/05/04/xavier-de-ligonnes-traque-sur-internet

[13Les Ryan Lanza ne sont pas les premiers à subir ce phénomène : Mic Wright, Twitter, Facebook and Ryan Lanza : how tragedy turns social media users into crazed amateur detectives , The Telegraph, 16 décembre 2012, http://blogs.telegraph.co.uk/technology/micwright/100008491/twitter-facebook-and-ryan-lanza-how-tragedy-turns-social-media-users-into-crazed-amateur-detectives/

[14Raphaël Meltz, Marc L***, Le Tigre, novembre-décembre 2008, http://www.le-tigre.net/Marc-L.html

[15Mentions légales, Facebook, http://www.facebook.com/legal/terms

[16Etienne Froment, Facebook demande à ses membres de dénoncer les pseudonymes, Le Soir, Geeko, 24 septembre 2012, http://geeko.lesoir.be/2012/09/24/facebook-demande-a-ses-membres-de-denoncer-les-pseudonymes

[17JulienL., Google+ fait la chasse aux pseudonymes, Numérama, 26 juillet 2011, http://www.numerama.com/magazine/19411-google-fait-la-chasse-aux-pseudonymes.html

[18Julien L., Pas de compte Facebook ? Vous êtes suspect, Numerama, 7 août 2012, www.numerama.com/magazine/23363-pas-de-compte-facebook-vous-etes-suspect.html

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