Télé-réalité, l’exotique toc

A son origine, la télé-réalité est formatée pour un public nord-occidental. Comment peut-elle rendre compte des réalités … très exotiques des continents qu’elle traverse ?

Chaque région du monde entretient des rapports historiques particuliers avec la télé-réalité. Arrivée sur le tard dans le monde arabe, elle est quasiment absente de l’Afrique, les premiers pays européens à l’avoir adoptée sont nordiques. L’origine du genre est souvent située aux Etats-Unis, à l’aube des années 70, avec le documentaire An American Family qui relate la vie tourmentée d’une famille américaine moyenne. Un second avis de naissance remonte au début des années 90, avec, toujours aux Etats-Unis, le programme Cops, supposé transmettre live les images d’archives un peu pourries d’interventions de police. The Real World, qui débute en 1992, mettait en scène la vie en vase clos d’un groupe de jeunes soigneusement sélectionnés. C’est seulement quelques années plus tard que Big Brother fit l’apparition que l’on sait en Europe, aux Pays-Bas en particulier, avec un modèle qui fit florès.

Aujourd’hui, la télé-réalité ajoute parfois une pas très subtile expérimentation ethnologique. Le modèle « gens d’ici que l’on enferme dans une maison du village » évolue parfois vers un « gens d’ici que l’on amène, au choix, dans une île déserte, une ferme en Afrique, une tribu de culs-nus en Amazonie » En quelque sorte les ingrédients permettant à chacun de jeter un regard curieux, empathique, supérieur ou amusé sur cette si étrange culture de l’autre, sur fond de sentiment de supériorité culturelle : « au fond, chez moi (dans ma culture), ça ne se passe pas comme ça »

Peut-on croire que L’amour est dans le pré puisse être cédé tel quel aux paysans des rizières d’Extrême-Orient, et qu’ils y fassent « de l’audimat » ? Koh-lanta peut-il être compris par des populations elles-mêmes en état de quasi-survie ? Peut-on imaginer une Ferme célébrités en Afrique du Sud destinée au public du continent noir sans la moindre retouche au programme ? Et, ici, une « vraie » émission qui metterait en scène (l’oxymore arrive) l’Afrique, l’Asie, l’Océanie « réelle » ?

Bien entendu, non, tant la télé-réalité se nourrit des stéréotypes de « l’autre ». Elle génère l’illusion du réel, par toute une série d’opérations de filmage et de narration, également par la mise en place d’un imaginaire de pacotille, de l’ordre de la convention, lisible sans trop de mal par le téléspectateur local moyen. Il y aurait ainsi beaucoup à dire sur la vision de l’Afrique proposée par TF1 dans l’émission La Ferme Célébrités [1] . Un programme inscrit dans un imaginaire des plus stéréotypés, alignant des clichés rendant l’émission sans doute inacceptable pour d’autres téléspectateurs que les Européens.

La ferme, l’Afrique

Après avoir installé La Ferme dans le Vaucluse et déversé des tombereaux de clichés sur la paysannerie française du Sud [2], l’émission est partie à la découverte de « l’Afrique ». 30 millions de kilomètres carrés, 55 pays étendus de Tanger au Cap, mais réduits dans le programme à un ensemble indifférencié.

En direct, les deux animateurs de l’émission y ont régulièrement rappelé que l’émission se déroule en Afrique du Sud, dans la réserve de Zulu Nyala, entre Johannesburg et Durban. Une distance d’à peu près 600 kilomètres. Au milieu des 2000 hectares de la réserve, un grand bâtiment (une « ferme ») héberge seize célébrités durant dix semaines. Au son du tam-tam, les vedettes débarquent en limousine, symbole de la civilisation du luxe moderne, se frayant un passage au milieu d’une haie de danseurs en pagnes, sagaies en main. Un accueil de club de vacances, une scène digne d’un remake de « Les Bronzés ». La bande-son du générique résonne de cris de bêtes sauvages, illustrée par des animaux aux espèces faciles à reconnaître, girafes et éléphants en tête. En studio, l’animation est assurée sur la même musique rythmée. : la peau de bête est à la mode, il est vrai. La quotidienne ne déroge pas à la couleur locale : peau de zèbre au sol, images de savane sud-africaine en fond d’écran, Jean-Pierre Foucault tient un calepin léopard.

Dans les clips de présentation des candidats défilent les images de biotopes africains variés, associés à des animaux qui pourtant n’y subsistent pas. L’album photo [3] des candidats les expose en tenue « de ville » sur arrière-plan de désert, mais quelques détails accueillent l’Afrique, comme le très chic t-shirt d’Hermine de Clermont Tonnerre qui représente la gueule d’un léopard en forme de continent africain. Les stéréotypes désignent un continent hors du temps et de l’espace civilisé. Pour faire dans le pittoresque, les “célébrités” sont accueillies à l’entrée de la ferme par des “Africains typiques”. Pour le reste, on ne verra pas les habitants du coin, désert et sauvage. La ferme est le seul lieu d’ordre et de civilisation au milieu de nulle part.

L’émission répond ainsi à un premier cliché, celui d’un exotisme de villégiature. Le continent africain est un terrain de jeu dual. Car dans l’annonce du programme, on fait aussi la synthèse des « dangers de la brousse » : le présentateur rappelle qu’« il y a beaucoup d’animaux : ça pique, ça gratte, ça chatouille et parfois ça mord. » ; Et si des candidats quittent la compétition suivant en cela les règles initiales du jeu, il en est aussi qui jettent l’éponge pour des raisons liées aux conditions de vie en Afrique [4]. C’est le revers de la médaille : d’un côté l’exotisme ludique, contrôlé et planifié, de l’autre le danger imprévisible de l’Afrique sauvage. Imagerie coloniale : d’une part celle d’une Afrique champêtre et paradisiaque, de superbes cartes postales, des autochtones joyeux, souriants et danseurs soumis aux règles occidentales, d’autre part une Afrique de tous les dangers, de la nuit qui tombe trop tôt, des sorciers et des bêtes sauvages qui hurlent dans le noir. On insiste lourdement sur l’inconfort et le danger : la chaleur, les odeurs. L’Afrique pue : ce thème revient constamment, dans « Une terre d’aventure hostile, peuplée de hardes d’animaux sauvages et dangereux, où la température ne descend jamais au-dessous de 45°C et où les moustiques sont avides du sang frais des petits Blancs [5] ». Les animaux “qui piquent” et les maladies. L’Afrique dangereuse, hostile, primitive. On peut s’amuser, mais gaffe aux bestioles... L’émission Arrêt sur images [6] recense quelques répliques cultes : « Figurez-vous que nous avons l’électricité ici à Zulu Nyala » ; « mais ce que vous n’avez pas, c’est l’odeur »

Il s’agit bien là d’une Afrique fantasmée, un continent sans histoire où le désordre naturel règne. Du reste, la configuration de l’espace de la ferme ressemble fort à un condensé de l’époque coloniale : jamais dans les émissions de télé-réalité françaises n’avait-on imaginé jusque-là un espace réservé aux « chefs » et aux « manants ».

Bande de bons sauvages

Dans l’émission Bienvenue dans ma tribu, diffusée l’été 2010 sur TF1, trois familles françaises sont envoyées respectivement chez les Papous, en Ethiopie, et au cœur d‘une tribu amazoniaque. Passons sur les stéréotypes et les clichés de familles françaises « normales », c’est-à-dire pas recomposées, comptant deux enfants et plus. Normal, le casting a sans doute été très efficace. On y retrouve les ados boudeurs ou rebelles, la maman bourge et le papa coincé, le Rambo et la maman maîtresse de maison. Nord, Paris et Sud représentés. Catégorie sociale sup’, moyenne et inférieure au rendez-vous. Les modestes sont parachutés chez les Hulis en Papouasie-Nouvelle-Guinée. William, Gaëlle et leurs filles Roxanne et Eloïse séjourneront dans le village guerrier de Lieru où la mixité est proscrite. La famille marseillaise ira chez les Zaparas en Equateur. Sous la férule de leur ancien légionnaire de papa, ils voudront se débarrasser du confort moderne, et boiront même une décoction de racines mâchée par toutes les femmes de la tribu puis recrachées dans un grand plat.

La plus caricaturale des familles est de Paris. Les parigots iront chez les Surmas, en Ethiopie. Dans la peuplade qui les accueille, les adultes vivent séparés des plus jeunes. Pas de bol, la famille espérait une sorte de safari bobo tous ensemble.

Dès le premier épisode, on annonce la couleur : « Ces familles vont vivre au cœur des tribus les plus reculées de la planète. Leur défi ? Adopter les mêmes modes de vie primitifs pour se faire accepter ». Comme s’ils vivaient il y a mille ans, avec des fleurs dans barbe et des plumes dans le derrière.

L’emploi du mot “primitif” est choisi, il concourt à une séparation entre deux mondes, le nôtre, et l’autre, comme artificiellement gelé dans le temps et dans l’évolution des espèces. Par ailleurs, les tribus étrangères sont constamment représentées par l’angle du folklore. Quand ils sont vêtus, ils portent des tenues réservées à certaines fêtes ou cérémonies. C’est ainsi que les papous accueillent leur famille française en tenue de guerre. Imagine-t-on une émission de télé-réalité ou nous, les Belges, serions habillés en grognard napoléonien ou en Gilles de Binche ?

Dans un article de Télé Obs [7], l’ethnologue Anne-Gaël Bilhaut affirme que certaines séquences tournées chez les Zapara sont truquées : « On les déguise ! Comme dans les expositions coloniales ! Pour préparer ces habits, il faut des semaines et des semaines. On leur a apporté ces tenues et eux, gentiment, les ont mises […]. On les fait jouer aux Zàparas, comme s’ils l’étaient tous. Mais ce village est en fait pluriethnique : si la femme du ‘chef’ qu’on voit dans le programme est bien une Zàpara, lui est un Quichua", explique-t-elle.

Au village de Cuyacocha, les habitants en short et tee-shirt n’étaient pas les bienvenus. “On leur a dit de se cacher car ils ne tenaient pas à revêtir les habits de llanchama. Et durant le tournage, les professeurs des écoles n’ont pas pu faire classe”, poursuit Anne-Gaël Bilhaut. Quant à l’isolement de ces groupes, il est également tout relatif. “L’émission a, elle, été tournée à côté de Kibish, un village pas sur les cartes mais qui est un point de passage pour les quelques touristes qui passent chaque semaine. Il y a une dizaine de boutiques, un camp pour les visiteurs et des danses organisées le long de la route… Et depuis quatre-cinq semaines, ils ont le téléphone portable”.

L’an dernier, en Espagne, Tele Cuatroa a produit un programme similaire, Perdidos en la Tribu.Un programme que l’ONG CEAR a condamné, arguant que les protagonistes indigènes étaient « tournés en ridicule » et sortis de leur contexte culturel. Sans compter la maigre rémunération qu’ils avaient perçue et qui ne correspondait même pas à ce qu’ils avaient perdu en journées de travail.

Au-delà de l’image folklorique, la télé-réalité exotique fournit aux téléspectateurs d’ici une image à laquelle ils s’attendent, celle d’un exotisme rassurant. Courir le monde pour y trouver des Indiens qui boivenr du coca en écoutant Michael Jackson installerait sans doute les téléspectateurs jusqu’aux plus bien-pensants d’entre eux dans une espèce de nostalgie des racines culturelles originales et originelles. Elle ramène au mythe du « bon sauvage » [8], et, partant de là, à toutes les discriminations possibles.

Yves COLLARD.

Décembre 2010.

(Cet article sera également publié dans le "Dossier de l’Éducation aux Médias" N°6 - à paraître début 2011 - " Médias sans Frontières : Productions et consommations médiatiques dans une société multiculturelle ")

[1The farm est une émission crée en 2001 par le producteur suédois Strix et diffusée par près de 40 pays dans le monde.

[2Lors des premières éditions, certains paysans s’étaient mobilisés contre le côté dévalorisant de leur profession, véhiculé par l’émission

[4Dans un entretien accordé à permière.fr, la candidate Célyne Durand revient sur les difficiles conditions de vie de La Ferme Célébrités. Piquée par des tiques et "toutes sortes d’insectes", la jeune femme a été prise de fièvre et suivant l’avis des médecins, a décidé de quitter la réserve de Zulu Nyala, http://www.news-de-stars.com/c%E9lyne-durand/celyne-durand-son-depart-de-la-ferme-celebrites-ses-projets-mickael-vendetta-elle-raconte-tout_art28351.html

[8Pour aller plus loin, voir le dossier « Nègres, noirs, ou blacks ? » http://www.arretsurimages.net/dossier.php?id=201

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