Réseaux sociaux, espaces publics comme les autres ?

Les réseaux sociaux représentent-ils une scène sociale tout-à-fait comparable aux espaces dits « traditionnels », ou en tout cas, non médiatés ?

Pour les jeunes, les réseaux sociaux numériques sont bien davantage que des substituts ou des simulacres de la scène publique. Ils représentent une nouveau modèle d’espace public à interface médiatique, où on fait grosso modo ce que l’on fait ailleurs. Par bien des aspects, les réseaux sociaux numériques ressemblent aux lieux publics des transports en commun, aux cafés, aux parcs publics, aux galeries commerçantes, aux plaines de jeux, aux salles de concerts, aux cours de récréation, … Ce sont des lieux plus ou moins ouverts ou fermés dans lesquelles des relations se nouent et se dénouent, selon des règles, souvent non codifiées, propres aux lieux et aux groupes. Des inconnus peuvent s’y trouver invités ou là par hasard, ils seront jugés « bons pour le service », participeront aux échanges s’ils adoptent les rituels d’entrée et les exploitent avec discernement et à propos.

Un lieu pour apprendre

Du point de vue de l’apprentissage de la vie sociale, les espaces publics, médiatés ou non, jouent un rôle très important. Ils permettent aux gens d’apprendre à communiquer entre eux, à mettre en application les codes, règles et lois qui régissent la vie publique. On y apprend à manier les différents niveaux de langage, à se conforter à des prescrits de groupe, à jauger les réactions suscitées chez les interlocuteurs. On y apprend à vivre en société, tout simplement.

Les espaces publics ont une autre fonction sociale : ils permettent aux usagers de consacrer ou légitimer leurs actes et leurs opinions, de les faire attester par les membres. Qu’elles possèdent une infrastructure médiatée (basée sur un média) ou non, les sphères publiques jouent des rôles assez similaires dans nos vies quotidiennes. Néanmoins, selon Danah Boyd [1], les sphères publiques à infrastructure médiatique possèdent quatre caractéristiques fondamentales qui les distinguent nettement des précédentes :

1. la perdurabilité. Les contenus mis en ligne ont une durée de vie potentiellement illimitée. Point positif : c’est un avantage inestimable pour permettre aux usagers de communiquer de manière asynchrone, c’est à dire sans présence conjointe simultanée. L’interlocuteur n’a pas besoin d’être « là au même moment ». Mais cela signifie aussi que les propos tenus maintenant sont éventuellement accessibles quarante ans plus tard et que, par exemple, l’adulte, souhaiterait avoir pu se débarrasser de certains aspects constitutifs de son adolescence. En revanche, cette notion, bien comprise, admise et partagée dans la société, pourrait en limiter les effets négatifs, même si le « droit à l’oubli personnel » semble être menacé.

2. l’investigabilité. Le Net fournit un nombre incalculable de renseignements sur des personnes. Beaucoup de parents apprécient de pouvoir « pister » leurs adolescents quand ils ont à régler une zone d’incertitude géographique ou psychologique à leur égard. Mais ces même sadultes regrettent souvent, au nom de la liberté individuelle, qu’il soit possible d’obtenir une foule d’informations sur une personne proche ou lointaine, qu’elle le souhaite, le désire, l’accepte ou non.

3. la reproductibilité. L’information numérique est copiable ; ce qui veut dire que l’on peut aisément couper- copier-coller les contenus d’un réseau social vers un tout autre. Et ainsi, en affecter la nature. Une photo de vacances tout à fait anodine peut ainsi être interprétée différemment si elle est placée dans un autre contexte que celui de l’album de famille. Il est par ailleurs difficile d’évaluer la pertinence et l’autorité d’un contenu.

4. l’écoute indiscernable. Dans la vie de tous les jours, quand on se trouve face à des inconnus, la vue nous guide pour en interpréter les réactions. Dans un espace à infrastructure médiatique, non seulement les observateurs muets sont invisibles, mais plus encore les trois caractéristiques de perdurabilité, investigabilité et reproductibilité, amènent de nouveaux observateurs et des commentateurs qui n’étaient même pas présents au moment où un contenu a été déposé.

Ce sont ces caractéristiques qui font toute la différence entre un réseau social numérique et un réseau social tout court. Et qui en changent les règles.

Réseau social, frein social ?

Le premier écueil social, c’est la difficulté et pourtant, la nécessité d’interpréter le contexte d’une information publiée dans un espace à infrastructure médiatique. Dans la « vraie vie », notre environnement nous fournit une multitude d’indices nécessaires pour adapter notre comportement. Ce sont les codes de société. Nous savons que la façon de se tenir sur les gradins d’un terrain de football va être différente de celle que nous devons avoir dans une classe. Une plage ne ressemble en rien à une salle d’attente d’un notaire. Les codes ne sont pas moins nombreux dans un réseau social, ils sont simplement différents.

Ainsi le concept d’audience imaginée (les « Amis ») est particulièrement important. Ce sont à ses amis que l’on s’adresse, tout autant qu’à la foule invisible et anonyme. C’est pour rendre l’échange possible que l’usager des réseaux sociaux se forge un comportement communicationnel conçu dans la forme et le contenu pour ses amis, en suivant les codes qu’il pense être majoritairement acceptés par le groupe, même si, dans la réalité, son audience est différente. : « Un peu comme les journalistes d’ailleurs, sauf que journalistes s’efforcent de fournir un message soigneusement élaboré pour intéresser une audience ciblée, alors que les ados papotent à longueur de temps, font leur show, et sont là pour traîner avec ceux qu’ils appellent leurs amis. Leur discours - spontané, immédiat et éphémère - qui serait acceptable et accepté par une audience homogène dans un espace public non-médiatisé, ne peut pas être bien reçu par des publics hétérogènes dans une sphère publique à infrastructure médiatique ». [2]

Deux types d’audience invisible sont les bêtes noires des usagers : ceux qui exercent un pouvoir sur eux, et ceux qui veulent se servir d’eux. Les premiers sont les parents, profs, patrons, et autres autorités. Qui interfèrent parfois de manière ostentatoire et intempestive dans les réseaux sociaux adolescents. Les autres sont les observateurs silencieux, curieux ou voyeurs qui ne sont pas toujours armés des meilleures intentions, et qui font régulièrement les choux gras de la presse en mal de diabolisation des pratiques innovantes.

Le contexte communicationnel n’est qu’une seule parmi les difficultés que l’on peut rencontrer dans les réseaux sociaux. Une autre vient de leur dimension. C’est parce que l’Internet permet de toucher potentiellement plusieurs millions de personnes à la fois, que dans la réalité, la plupart des gens ne sont entendus et connus que par un petit nombre. Mais paradoxalement, certaines vidéos qui n’auraient dû avoir qu’une audience privée très restreinte, trouvent accidentellement un public à qui elles n’étaient pas destinées, et se retrouvent dupliquées et diffusées à grande vitesse. Tout à coup, un profil rarement consulté peut susciter l’intérêt ou la curiosité de millions d’internautes.

Vie privée, espace public

A côté de la très vieille opposition réel-virtuel qui traverse notre monde depuis plusieurs millénaires, se profile une autre, assez récente à l’échelle historique, mais non moins vue comme problématique : vie privée versus vie publique, que l’on oppose généralement de manière radicale : un certain nombres d’opinions, de comportements, d’attitudes sont à réserver à la vie privée, sphère intime ou personnelles, d’autres sont encouragées à être exposés sur la place publique. L’exacte place à réserver à nos croyances ou conduites fait d’ailleurs l’objet d’âpres débats.

Les adolescents grandissent dans une société qui organise autrement les rapports entres l’espace public et privé. Les nouvelles technologies viennent modifier l’infrastructure sur laquelle s’appuient les échanges sociaux et la diffusion de l’information. Les jeunes accueillent facilement ces changements avec un enthousiasme que beaucoup d’adultes partagent avec réticence. Ceux-ci ne comprennent pas toujours les évolutions dont ils sont les témoins, et même quand ils les comprennent, veulent en limiter leurs effets.

Les éducateurs sont mis dans une situation de contrainte particulière. Les plus conservateurs d’entre eux voient l’oeuvre d’un progrès toxique dans les technologies sociales, qui ne sont pour eux destinées à rien d’autre que la l’asservissement, la décadence et la corruption de la jeunesse. Une autre catégorie de parents émerge, mais au fond, elle a toujours existé. Ce sont ceux qui croient essentiel de comprendre et d’utiliser les nouvelles technologies sociales pour pouvoir guider les jeunes vers une destination incertaine. Cette démarche est audacieuse, elle exige que les éducateurs acceptent de refonder certaines pratiques sociales qui ont forgé leurs convictions jusqu’ici. Les jeunes ont une longueur d’avance sur eux dans la découverte et l’adoption des technologies numériques qui amènent ces changements, et les adultes devront aussi accepter d’être initiés par la génération des usagers si souvent nommés « usagers faibles ».

Yves COLLARD

Mai 2012

[1Boyd, danah. 2007. “Social Network Sites : Public, Private, or What ?” Knowledge Tree 13, May. http://kt.flexiblelearning.net.au/tkt2007

[2Boyd, danah. 2007. “Social Network Sites : Public, Private, or What ?” Knowledge Tree 13, May. http://kt.flexiblelearning.net.au/tkt2007

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