Représentations de Charleroi par Giovanni Troilo : subtil glissement de sens entre textes et images

Cette année encore, la photo primée dans le cadre du World Press Photo Award [1] est au cœur d’un débat passionné. S’y adonnent d’une part les professionnels de l’image et d’autre part les représentants politiques de la Ville de Charleroi qui estiment dénaturée la représentation de leur cité. L’an dernier, nous avions déjà rapporté la teneur des échanges polémiques entourant le choix 2013 : l’Enterrement à Gaza [2]. Il s’agissait à l’époque de réflexions entourant la technicité de la prise de vue, ainsi qu’une prise de position sur le statut même d’une photo de presse. Cette année, c’est du travail journalistique dont il est question, le photographe de presse participant en effet, lui aussi, à la mission d’informer.

Assez logiquement chaque année, la photo qui se voit décerner le WPP Award fait-elle l’objet d’une présentation dans les médias. C’est l’occasion de présenter la photo, le photographe primé, mais aussi de révéler une tendance, voire éventuellement de pointer des ruptures, dans cette pratique journalistique particulière : la photo de presse.

Primer un cliché, c’est choisir une « bonne » photo parmi des centaines produites, et diffusées ici dans un contexte particulier : celui de l’information par l’image [3]. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est une « bonne » photo… l’idéal se cherchant dans un juste équilibre entre information délivrée et qualité photographique [4].

Le débat qui avait surgi autour de la sélection de 2013 amenait l’argumentation sur le terrain de la technique : peut-on retoucher une photo de presse et admettre dès lors un travail de composition (à tout le moins de post-production) ? Jusqu’où y a-t-il alors place pour une recherche esthétique ? Faut-il plutôt prétendre que celle-ci est déplacée à partir du moment où l’on estimerait que la photo de presse se doit d’être, autant que faire se peut, un instantané, un « pris sur le vif » ?

Photo de presse ou de concours

La réflexion se justifiait aussi du fait qu’une photo publiée dans un support de presse se voyait parfois ensuite retouchée pour concourir… en satisfaisant à des critères d’une autre nature. En l’occurrence pourtant, le règlement prévoit que " Le contenu de l’image ne doit pas être altéré. Seule une retouche conforme aux standards couramment acceptés dans la profession est acceptée ",… un principe pour lequel il semble toutefois que les jurés aient été abusés… ou peu regardants, en 2013.

Or, déjà la promotion de 2009 avait produit son cas d’école. Stepan Rudik s’était vu décerner le troisième prix dans la catégorie « Sport », avant de voir son cliché disqualifié (retiré) pour « manipulation excessive de l’image originale » [5].

On l’a compris, ce qui faisait problème dans ces deux éditions précédentes, c’était la dimension « composition » de la démarche. Un processus qui a pleinement sa place dans la création d’une œuvre d’art, fut-elle à haute valeur politique et comportant un caractère résolument militant, mais qui pervertit le caractère original de la captation « prise sur le fait » que l’on attend, semble-t-il, de la photo de presse.

Or, voici que l’argumentaire, introduit cette année pour demander une nouvelle fois la disqualification de la photo primée, porte cette fois sur le travail journalistique duquel la photo participe. Et c’est le bourgmestre de Charleroi lui-même, Paul Magnette, qui est à la base de la demande de disqualification, argumentant du fait que, publiée sous le titre « Charleroi, le cœur noir de l’Europe », la photo présente « une sérieuse déformation de la réalité et porte préjudice à la Ville de Charleroi, à ses habitants, ainsi qu’à la profession de journaliste  » [6] .

A l’évidence donc, le débat porte cette fois sur la compréhension de ce qu’est le travail journalistique et sur la manière dont une photo y participe, ou contrevient à la déontologie de la profession.

Ethique journalistique

Pris à témoin par le magazine Le Vif qui développe le sujet, le photojournaliste Thomas Van Den Driessche dénonce « le parti sensationnaliste pris par le photographe et sa vision très personnelle de la ville  ». « Le plus gros problème  », dit-il « est que l’information qu’elles véhiculent (les photos) est complètement falsifiée ! Il n’y a qu’à lire les légendes tout à fait mensongères pour se rendre compte qu’il travestit complètement la réalité. C’est à l’encontre total de l’éthique journalistique exigée par ce genre de concours [7]  ».

Ce qui apparaît donc ici, c’est que le photographe revendique de pouvoir composer son cliché au point de solliciter des acteurs et de les enraciner dans un montage savamment orchestré. Ainsi, en prenant à titre d’exemple la photo de Philippe Genion apparaissant torse nu dans son appartement, le Vif reprend les propos du carolo qui confirme avec force détails sur sa page Facebook les réglages minutieux de la mise en scène imaginée par l’équipe de Troilo. Il affirme que le photographe lui avait clairement dit qu’il "ne faisait pas un reportage, mais un travail photo".

De plus, à côté de ce qui constitue une vraie création photographique, on s’aperçoit aussi que le sens de la photo se cherche dans l’adjonction d’une légende et d’un commentaire. Ce dernier est apposé de façon identique à chacune des photos de la série. Il dit : «  Charleroi, une ville proche de Bruxelles, a connu l’effondrement de son industrie, la hausse du chômage, une immigration en constante augmentation et une explosion de la petite criminalité. Les routes autrefois fraîches et soignées, apparaissent aujourd’hui désolées et abandonnées, les industries ferment et la végétation envahit les anciens districts industriels  ». Pour la photo figurant Philippe Genion, la légende dit : «  Philippe habite un des quartiers les plus dangereux de la ville  ». Interrogé sur son propre portrait, le carolo qui se sent pris au piège du projet de Troilo commente : « Je trouve la photographie très belle. Mais si on sort cette photo de son contexte, et qu’on l’associe à une idée d’obésité névrotique causée par le chômage, on est totalement hors sujet ».

Or, ce ne sont pas moins de 10 clichés aux couleurs sombres qui concourent pour raconter cette ville perçue comme le « Cœur noir de l’Europe » par le photographe italien. On le comprend bien, ajoutés à leurs codes symboliques représentant la noirceur, la folie, l’obésité, la drogue, l’isolement, etc., titre et légende orientent négativement la compréhension de cette collection. Thomas Van Den Driesche conclut dès lors : « Pour moi, ce reportage est plus un voyage personnel du photographe italien dans l’imaginaire de Charleroi. Selon moi, Troilo a tenté de construire un docu-fiction transformant l’entité de Charleroi en une sorte de "No Go Zone" à la Fox News. Je ne pense pas être le seul à être choqué, et je ne veux pas me résigner à voir mon métier glisser vers des dérives aussi sombres  ».

L’impact de la légende

Le journal Le Soir du lundi 2 mars revenant sur le sujet prend comme exemple « l’image de la dame dont le visage est collé sur la table ». Légende pour le World Press : « Une femme dans un asile psychiatrique  ». Et, en dessous, le texte sur Charleroi que nous avons mentionné ici plus haut et qui inévitablement suggère comme un lien de cause à effet. Or, le commentaire rapporté cette fois par le quotidien Le Soir, nous apprend que « Ma grand-mère vit dans un asile. Aujourd’hui, sa fille, ma tante, y réside aussi. Le propriétaire est très gentil et tout le personnel semble très fier de l’hospitalité de cette structure qui prend soin des aînés et des gens ayant des problèmes psychiatriques. La femme penchant la tête sur la table est l’amie de ma tante ». Et le journal de conclure : « Pas vraiment la même histoire  » (NDLR : tout cela en changeant juste le texte accompagnant la photo elle-même inchangée).

A l’évidence, textes et images se nourrissent l’un l’autre pour faire émerger un sens. Qu’il s’agisse d’un point de vue d’auteur sur la cité wallonne tout le monde l’admettra. Que ce travail soit perçu comme un reportage remplissant toutes les exigences de la déontologie journalistique, on sera moins enclin à le penser. Mais qu’importe, si le journaliste affiche son parti pris, c’est encore son droit. Ce qui semble moins opportun, c’est qu’un concours qui cherche d’année en année à primer une pratique professionnelle de qualité pointe ce choix comme emblématique d’une « bonne pratique de presse ».

Le concept de photo de presse se décline diversement : photo de reportage, caricature, infographie. Si le cliché type n’est pas nécessairement un instantané (être au bon moment au bon endroit avec un appareil prêt à immortaliser l’événement)… il faut alors admettre que le travail de post-production s’invite pour compléter, améliorer et faire sens. Dans cette démarche de diffusion, l’ajout d’une légende permet un choix décisif. Si le but final de la démarche de presse est de révéler le sens d’un événement, il se peut aussi que le travail d’expression graphique s’exprime autrement que la captation photographique d’un fait. C’est alors que l’infographie, le dessin de presse ou la caricature vont mettre en scène. On est à ce moment dans la composition totale. C’est ici que se pose la question qui sous tend tout le choix 2015 des photos de Troilo sur Charleroi : si à défaut d’infographie, de dessin ou de caricature, le photographe compose un tableau (une mise en scène) qu’il immortalise ensuite, est-on encore dans la photo de presse ? La photo informative ? Ou est-ce plutôt de l’interprétation pure et simple ?

De quoi s’agit-il ?

N’est-ce pas le matériau, en fait, qui est en cause ici. En effet, pour présenter Charleroi faut-il que les acteurs soient eux-mêmes carolos ? Et s’il s’agit en fait de composition, cela ne devrait-il pas être mentionné. Un peu comme quand la pub s’annonce par un générique spécifique permettant au spectateur de comprendre qu’on le place pour un moment dans un genre qui ne prétend pas être « la représentation du réel », mais bien un discours spécifique qui avoue une intention particulière : faire la promotion d’un produit ou d’un service.

Voilà sans doute ce que le WPP Award ne précise pas, manquant finalement à la plus élémentaire des déontologies : annoncer le statut de ce qu’elle prime : une photo de composition dans le cadre d’un reportage concourant dans la catégorie « Thèmes contemporains ».

Dans son interview à la RTBf [8], Paul Magnette disait qu’il ne s’attendait pas à ce que le prix soit retiré à l’artiste, mais il souhaitait que la plainte soit l’occasion d’une réflexion sur le statut de l’œuvre, de sorte que Charleroi sorte quelque peu redorée par une mise en perspective de ce « regard sombre sur le Pays noir ».

Dans un premier temps, l’organisation du WPP Award a reconnu dans un communiqué par lequel il souhaite clore les discussions, que la composition photographique n’a pas sa place en journalisme. Un communiqué qui ajouta à la confusion [9]… N’est-ce pas la transparence du processus qui doit finalement laisser le lecteur interpréter ce qu’il a sous les yeux, en l’occurrence ici, une thèse sur Charleroi ou un reportage photos d’info de presse ?

Toujours est-il que, dernier épisode en date de l’histoire, c’est à 22h30 mercredi 4 mars 2015 que le WPP a annoncé dans un dernier communiqué daté du mercredi 3, la disqualification du photographe italien… le statut fictionnel des œuvres de Troilo étant d’autant plus établi qu’il est apparu finalement que certaines photos n’avaient même pas été prises à Charleroi, mais à Bruxelles [10].

Michel Berhin, Chargé de mission en Education aux Médias

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