Une étude exploratoire auprès de 12 usagers

Quels médias d’information au service de quel engagement citoyen ?

Le contexte médiatique actuel est caractérisé par une profusion d’informations, disponibles sur une multitude de supports ou de plateformes et dans des formats variés. En outre, on assiste à une montée en puissance de l’interactivité voire de la participation, lesquelles étant souvent considérées comme les caractéristiques centrales du web 2.0 et des médias sociaux. Comment les pratiques d’information évoluent-elles dans ce paysage médiatique en transformation ?

Le brouillage des frontières entre informateur et informé, et entre professionnel et amateur, amène-t-il les usagers des médias d’information à reconsidérer leur façon de confronter et d’évaluer les différentes sources, au regard de leur contribution à la citoyenneté ? Comment, dans un environnement cross-média, les usagers évaluent-ils les sources d’information pour différentes situations d’engagement citoyen ? C’est pour répondre à ces questions que trois étudiantes de troisième bachelier de l’Université Saint-Louis – Bruxelles ont rencontré douze usagers, de différents âges et niveaux d’étude.

L’engagement citoyen n’est pas réductible à une forme précise : il va du suivi de l’actualité à la mobilisation collective, ponctuelle ou militante, en passant par exemple par la construction d’une opinion critique qui se manifeste par la sélection d’une information jugée de qualité. L’enquête souhaitait prendre en compte cette diversité : en toute hypothèse, les sources d’information ne sont pas évaluées de la même manière selon qu’il s’agit, par exemple, de se forger une opinion ou d’intervenir dans le débat public. Par conséquent, lors des entretiens, trois situations hypothétiques d’engagement citoyen (parmi une liste de six situations) étaient présentées aux participants :

  • une première concernait l’accès (s’informer sur l’actualité ou se forger une opinion),
  • une deuxième portait sur l’interaction (interagir avec des personnalités politiques ou converser avec des amis ou collègues à propos de l’actualité)
  • et une troisième renvoyait à la participation (intervenir dans le débat public ou mobiliser des personnes autour d’une cause ou d’un événement) [1].

Pour chacune des trois situations présentées aux répondants, ceux-ci devaient classer, sur un axe d’évaluation allant du « moins approprié » au « plus approprié », un ensemble de cartes (18 au total) représentant différents médias d’information (exemples : presse quotidienne payante imprimée, débats télévisés, journaux parlés, sites web de journalisme citoyen, réseaux sociaux, ...). L’utilité de la méthode est de saisir la grille critique qui anime les participants et qui sous-tendent l’évaluation du potentiel citoyen (appréhendé via les situations) de la diversité des médias (représentée par les cartes). Il ressort de ces entretiens des opinions convergentes autour de deux grands paradigmes médiatiques : le journalisme d’information et le journalisme participatif. Ces deux paradigmes ne sont pas à considérer comme des réalités distinctes mais comme deux modèles qui permettent d’analyser les registres d’évaluation des médias d’information.

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Exemple de placement des cartes-médias le long de l’axe d’évaluation

Le journalisme d’information

Pour l’accès (consistant à s’informer sur l’actualité sociale et politique ou à se forger une opinion) et la dimension de l’interaction (consistant à élaborer des arguments en vue de converser avec des amis ou des collègues), les usagers tendent à valoriser ce que nous appellerons, dans le prolongement de Jean Charron et Jean de Bonville, le journalisme d’information [2]. Il serait l’œuvre de professionnels et véhiculerait des informations factuelles ou des opinions argumentées, évitant à tout prix le recours à l’émotion. Dans cette optique, les hebdomadaires de télévision et les réseaux sociaux sont fortement décriés : ces derniers sont évoqués en termes d’ « opinions trop comprimées », de « gueulantes sans arguments pour montrer qu’on existe  » ou encore de « fourre-tout menaçant l’information et l’éducation ». Le journalisme d’information privilégierait également des médias payants, présentant des points de vue pluriels. La presse quotidienne payante est ainsi considérée comme appropriée en raison d’ « une information fiable et de qualité », par opposition à la presse gratuite qui investirait moins dans le travail d’investigation et publierait « souvent des pièces recyclées, qui sont parues dans les pages régionales de quotidiens nationaux (parfois même d’il y a plusieurs semaines)  » (Jean, 39 ans).

« Le journalisme citoyen ? Ah non ! Si chacun commence à raconter son petit truc qui s’est passé dans son petit périmètre, on n’a pas fini ! » (Catherine, 52 ans).

La seule divergence marquante entre l’accès et l’interaction telle qu’envisagée ici est que pour cette dernière, les médias engagés ne sont pas systématiquement rejetés, par exemple : « si un citoyen connaît bien un secteur de la société et en parle sans avoir d’idées fixes, de manière nuancée » (Jean, 39 ans). Les usagers interrogés prônent donc la pluralité en acceptant que celle-ci puisse être atteinte de deux manières : au sein d’un même média ou en confrontant les positions de plusieurs contenus médiatiques engagés.

Plus concrètement, les médias valorisés par les répondants dans les situations d’engagement citoyen visant à s’informer, se forger une opinion et élaborer des arguments sont la presse nationale payante, ses déclinaisons web, les sites web de journalistes professionnels – le contrôle professionnel et le gate keeping (la sélection des informations qui seront publiées) étant perçus comme des gages de qualité –, ainsi que le journal et les débats télévisés. Ce sont donc les informations approfondies qui sont privilégiées, expliquant sans doute la relative absence de succès de la radio, toutefois appréciée pour son compte-rendu général de l’actualité.

« La Libre et Le Soir sont payants, donc pas à la portée de tous. Ils ont un public cible : des gens qui travaillent, qui ont suivi des études et qui sont à même de comprendre les articles. De plus, les sujets recouvrent un large panel d’information » (Julie, 17 ans).
« Les professionnels font la différence entre les propos objectifs et les partis pris. » (Bernard, 51 ans).
« Quand on interroge le patron de YouTube, il prône la liberté, mais du coup, il n’y a aucun contrôle » (Maxime, 20 ans).

Le paradigme du journalisme d’information renvoie en résumé à une culture médiatique assez traditionnelle, basée sur la fiabilité. La distinction entre les chaînes publiques et privées semble être devenue désuète.

Le journalisme participatif

Pour les situations liées à la participation (consistant à intervenir dans le débat public ou mobiliser des personnes pour défendre une cause) ou à la dimension de l’interaction consistant à interagir avec une personnalité politique, l’évaluation des répondants tend à s’inverser, faisant émerger de nouveaux critères d’appréciation.

On peut parler de journalisme participatif à propos de ce paradigme auquel semblent renvoyer ces représentations. Ce paradigme prônerait une production de contenus par les amateurs via des médias gratuits, permettant une diffusion des messages vers un public le plus large possible. Le local et les médias engagés se verraient également revalorisés : leur audience est moins large mais potentiellement plus encline à s’investir pour défendre une cause, soit parce que les individus militent déjà pour celle-ci dans leur vie ordinaire, soit parce qu’ils se sentent concernés de par leur proximité avec l’initiateur de l’événement.

Deux raisonnements coexistent donc chez les personnes rencontrées. Le premier privilégie les médias tels que la presse quotidienne (gratuite ou payante) et le journal télévisé, offrant la visibilité la plus étendue possible. Le second favorise quant à lui les médias au public plus susceptible de s’engager, comme les sites web de journalistes citoyens et professionnels, ou même la presse locale de par un sentiment de proximité.

« La presse quotidienne ou périodique gratuite, c’est super car comme c’est gratuit, c’est lu par beaucoup de monde » (Louise, 20 ans).
« La presse locale permet une publication plus aisée d’un événement initié par un citoyen. De plus, les gens se mobilisent grâce à leur proximité » (Karim, 28 ans).
« [Les sites web des quotidiens nationaux] laissent la possibilité de réagir via Facebook ou des forums et (…) les modérateurs sont là uniquement pour éliminer les commentaires racistes, mais ils ne censureront jamais un coup de gueule démocratique » (Maxime, 20 ans).
Pour les situations de participation, les médias sociaux sont davantage valorisés que les autres médias pour leur rapidité, leur réactivité : ils « permettent très facilement et très rapidement de mobiliser un grand nombre de personnes » (Karim, 28 ans). La radio se trouve également mise en avant pour cette particularité : « ils aiment être là quand quelque chose se passe  » (Jean, 39 ans).

Un éventail de médias et d’engagements

La pluralité des médias d’informations fait écho à la diversité des situations d’engagement citoyen. Les deux paradigmes du journalisme d’information et du journalisme participatif ne se substituent pas l’un à l’autre : ils coexistent, valorisant des médias différents qui répondent à des types d’implication citoyenne différents.

Pour les participants à l’enquête, les médias plus traditionnels conservent donc toute leur pertinence citoyenne à côté des « nouveaux médias » qui permettraient de s’engager autrement et complémentairement aux autres modes d’engagement. L’engagement citoyen sous forme d’interaction est peut-être représentatif d’un entre-deux, voire d’une perte de repères, à cheval entre les deux cadres relativement bien définis que constituent le journalisme d’information et le journalisme participatif.

Hélène Masson, Sophie Mergen, Alix Mesmaeker et Daniel Bonvoisin

Média Animation

Octobre 2014

[1Ce découpage en trois types de situations d’engagement citoyen est inspiré du modèle Accès-Interaction-Participation (AIP) de Nico Carpentier. Voir GREVISSE, B. & CARPENTIER, N. (2004), Des médias qui font bouger. 22 expériences journalistiques sur la manière dont les médias belges peuvent favoriser la participation citoyenne, Bruxelles, Fondation Roi Baudoin. Disponible en ligne à l’adresse : http://www.kbs-frb.be/publication.aspx?id=294807&langtype=2060.

[2Voir CHARRON, J. & BONVILLE, J. de (1997), « Le paradigme du journalisme de communication : essai de définition », Communication, vol. 17, n°2, pp.51-97.

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