Média, sport et diversité : tout un programme (MARS)

Sport, média et diversité. Ces mots font-ils bon ménage dans notre société ? Le sport, souvent considéré comme une rubrique secondaire du journalisme, permet de réfléchir à l’expression de la diversité et de la non discrimination et au pluralisme (ou non) des médias. Voici quelques éléments de réflexion, synthèse du programme européen MARS (Media Against Racism in Sport) [1], mené pendant deux ans par Média Animation en collaboration avec le Conseil de l’Europe.

Le Conseil de l’Europe a décidé, grâce au projet MARS, de réfléchir aux thèmes de la diversité, du sport et des médias pendant deux ans et de travailler à des outils de formation et de sensibilisation avec des professionnels et des éducateurs aux médias. La « diversité » est présente à l’agenda des travaux du Conseil de l’Europe depuis sa création, notamment par la défense et la promotion de valeurs telles que les droits de l’homme ou la démocratie. A partir des années 1990, le travail s’est focalisé sur la place des « diversités », des minorités et leurs expressions au sein des médias. A partir de ce moment, le Conseil de l’Europe a mis en place des politiques favorisant, par exemple l’accès de personnes issues « de la diversité » aux professions de l’industrie médiatique.

En 2010, deux conclusions majeures ont été tirées de ces différentes initiatives. La première est celle de l’adhésion à ce type d’engagement à propos de la diversité directement avec l’industrie médiatique. La seconde est le constat que les professionnels des médias traitent de la diversité et de la discrimination en tant que telle mais qu’il ne leur semble pas nécessaire de développer une réflexion de production permanente quant à l’inclusion de la diversité dans leurs pratiques. MARS est la continuité de ces réflexions.

Bienvenue sur MARS

MARS a décidé de travailler sur trois volets en parallèle : la production médiatique, l’éthique et l’éducation aux médias. C’est de ce troisième volet dont nous allons traiter ici. L’éducation aux médias a été, dans ce projet, la discipline de convergence et de synthèse entre les pratiques des professionnels des médias et les instances politiques ou de formation journalistique et qui agissent dans ces trois domaines.

Tout média impliquant une représentation de soi et des autres, la diversité est au cœur de l’interprétation et de la construction des discours possibles. Le média est ce qui relie et distingue à la fois, une liaison et une distinction temporelle et sociale. Le travail médiatique est un travail d’organisation où les liens sont basés sur des distinctions entre des rôles. Quelle est alors la responsabilité du journaliste dans le passage vers le public et les représentations construites ?

La rencontre sportive, quant à elle, est une médiation et les problèmes ne semblent pas apparaître dans le sport en tant que tel mais plutôt dans le sport médiatisé. La spectacularisation du sport par les médias a changé les rapports entre les protagonistes et le sport. La responsabilité sociale n’incombe donc plus seulement aux journalistes, mais également aux publics qui consomment cette production médiatique. L’éducation aux médias, qui tend vers une intelligence partagée (un journaliste intelligent a besoin d’un public intelligent), est un terrain pertinent pour réfléchir à tout cela.

Quel dialogue ?

Le sport est souvent considéré comme un lieu important de construction de cohésion sociale tout en étant un secteur majeur d’investissement de l’industrie médiatique. Est-ce pour autant que la couverture médiatique d’événements sportifs reflète la diversité sociale et culturelle de notre société et garantit une représentation équitable de toutes et tous ? Le sport touche toutes les couches sociales et intellectuelles, quelque soit leur âge. Elle aide aussi à réfléchir à d’autres dimensions, économiques, politiques, culturelles, identitaires, etc., qui lui sont inhérentes. Paradoxalement, le sport ne semble pas remporter le même succès auprès des journalistes qu’auprès du public. Le sport est souvent considéré comme « a priori » factuel et le rôle du journaliste de sport dans notre perception du monde est rarement interrogé. Au sein même de la rédaction, le journalisme de sport apparait d’ailleurs comme un microcosme en comparaison aux autres matières journalistiques.

Pluralité, multiculturalité, interculturalité, non-discrimination, différence, etc. Comment définir cette « diversité » ? Comment sortir du « politiquement correct » et aller plus loin dans cet effort de représentativité alors que la définition même de la diversité n’est pas claire ? La diversité, c’est un enjeu d’éducation aux médias. En effet, en s’interrogeant sur la diversité, on pose la question des représentations et de la visibilité des contenus et des publics ainsi que celle des motifs qui assoient les raisons des différents traitements médiatiques de ces communautés. L’interculturalité, c’est le débat, l’échange d’opinions, la confrontation des idées. Une remise en question de sa propre culture, de ses propres positions, comme l’on remet en cause sa réflexion sur les médias que nous consommons et que nous utilisons.

Et les médias ? Ils ne sont pas les seuls responsables du manque de visibilité de certains groupes. Le public a également son rôle à jouer. Les médias, ce sont les journalistes. Journalistes dont la formation (initiale, continue et informelle) peut-être décrite comme un apprentissage de moyens de recherche pour mieux comprendre la société. Mais pas seulement. Les médias, c’est aussi une industrie au sein de laquelle des tensions persistent entre l’information et l’expression, la responsabilité sociale et des valeurs économiques.

Du politiquement correct à la politique

En Belgique francophone, les pouvoirs politiques ont souhaité comprendre les synergies entre les médias et les questions de diversité. Par exemple, le baromètre de l’égalité et de la diversité dans les médias audiovisuels [2] qui est réalisé par le CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel). Il est opéré au moyen d’une analyse systématique des contenus produits et diffusés par les chaînes de télévision belges francophones (information, sport, divertissement). Les cinq objectifs de cette démarche sont : former et sensibiliser les rédactions, donner des outils, fournir une base de référence aux associations, introduire la diversité dans les politiques des institutions et enfin inclure la question de la diversité dans les lieux de formation de journalistes. La mise en œuvre de ce projet a mis en avant la nécessité de se faire rencontrer les différents acteurs concernés (les rédactions, les associations, les enseignants et les publics) et d’informer chacun sur ces questions médiatiques, ces questions de genre, de migrants, de jeunes etc. Il existe donc bien un enjeu d’éducation croisée entre les rédactions et les associations, entre la prise de parole médiatique et l’éducation aux médias.

Le baromètre de 2011 soulignait trois tendances générales relatives aux différences de traitement médiatique :

Malgré la relative parité des femmes et des hommes parmi les présentateurs, les femmes souffrent d’un déficit de visibilité. Ce déficit s’accentue quand il s’agit de femmes de plus de 35 ans. Elles sont moins présentes parmi les experts et les porte-paroles sollicités par la télévision. Elles apparaissent moins souvent que les hommes en tant que journalistes et sont moins souvent interrogées que les hommes et lorsqu’elles prennent la parole. Enfin, elles sont moins souvent identifiées qu’eux.

Les personnes vues comme « non-blanches » sont bien présentes dans le sport et les divertissements. En revanche, leur représentation est faible lorsqu’il s’agit d’illustrer l’opinion publique, et très faible pour les rôles considérés comme les plus importants ou prestigieux (les journalistes, les animateurs, les porte-parole ou les experts). Il faut également noter que les personnes perçues comme « non-blanches » sont surtout sollicitées sur des thématiques qui les concernent spécifiquement : l’immigration, l’intégration, etc. et sont donc d’autant moins représentées sur des sujets plus généralistes.

La présence de personnes porteuses de handicap visible est marginale. Elle se manifeste essentiellement dans des séquences portant sur des thématiques qui leur sont spécifiques.

Producteur d’indicateurs, ce baromètre [3] ne porte que sur les médias audiovisuels et il a été complété par une étude sur la presse écrite francophone [4]. Un programme d’actions plus global de la Fédération Wallonie Bruxelles vise également à favoriser la diffusion de bonnes pratiques, l’organisation de tables rondes (au sein de l’Association des Journalistes Professionnels) et la mise en place de modules de formation progressivement intégrés dans les études de journalisme.
La non-discrimination n’est pas juste une question politique, elle est également culturelle. Le rôle des médias de fournir des informations justes et d’informer l’opinion est d’autant plus important. Dans le meilleur des mondes, le discours médiatique et le discours public devraient s’accorder à porter le même regard sur la diversité et ses bénéfices.

Responsabilité sociale vs valeurs économiques

Le récit médiatique fonctionne sur base de stéréotypes. Ces derniers en sont constitutifs et nécessaires pour la compréhension du vivre-ensemble et la construction des individus. Il serait inapproprié dans le cas présent de vouloir bannir ou nier les stéréotypes. Il s’agirait donc davantage de les diversifier, de le prendre avec la distance nécessaire par rapport à la manière dont on les utilise pour « se raconter ». La notion de diversité se rapporte à de nombreux aspects (le genre, l’âge, l’appartenance ethnique, la classe sociale, l’orientation sexuelle, la foi, le handicap, etc.). Un de ces critères ne peut être le seul élément identifiant d’une personne ; l’identité de chacun étant multiple. Dans la relation médiatique, la notion d’identité est d’ailleurs centrale. Les médias co-construisent différents modèles de la société auxquels chacun est amené à s’identifier. Particulièrement porteurs d’éléments identificatoires, les médias de sport jouent sur des mécanismes d’identification, individuelle ou collective.
La plupart des groupes médiatiques de service public ont intégré la question de la diversité au sein de leurs cahiers des charges. Pour certains, cette obligation figure en terme de promotion/communication ; pour d’autres elle est intégrée plus profondément dans les pratiques de production. Du côté des groupes médiatiques privés, l’intégration de la diversité dans la production est concomitante à l’évolution de leurs audiences : plus diversifiées. Ils se montrent dès lors intéressés à promouvoir la diversité du moins en terme de visibilité. La question de la visibilité médiatique de certaines catégories de personnes dans les médias se poserait davantage en termes de qualité que de quantité.
Mais les journalistes sont-ils eux-mêmes représentatifs de cette société multiple dans laquelle nous vivons ? Il semble que la réponse soit plutôt non au sein des rédactions, et cela pose alors la question de l’accès aux formations initiales. Les éditeurs ou journalistes de sport ne semblent pas eux-mêmes sensibilisés à leurs influences sur la société quand ils traitent d’une façon ou d’une autre un évènement sportif. La large audience du journalisme de sport et son approche majoritairement positive serait pourtant une opportunité intéressante pour traiter des questions de diversité et son intégration dans les pratiques de production. Il existe de plus une réelle difficulté de journalistes sportifs à se construire une légitimité par rapport à l’objet qu’ils traitent, au produit qu’ils réalisent et au discours sur ces pratiques rédactionnelles. En effet, le sport semble être un sujet illégitime. Or, le sport peut être un lieu de revendications politiques fort, porteur de nombreux idéaux. La responsabilité sociale des journalistes est primordiale, mais elle semble impensée ou mal pensée. Elle devrait être partagée avec le droit et les convenances personnelles de chaque journaliste. Il existe néanmoins une tension entre la liberté d’informer et la liberté d’expression, les influences internes et externes qui vont interagir avec les pratiques journalistiques. Il est donc primordial que le journaliste de sport se pense à travers la fonction sociale des médias (en donnant du sens au monde), comme un vecteur de parole publique dans un lieu de « bavardage sportif ». D’autant plus au vue de la triple mutation qui s’opère aujourd’hui à travers les processus médiatiques, les dispositifs d’information en ligne et l’émergence de nouvelles préoccupations sociales.
Enfin, l’influence grandissante des technologies en réseaux dans l’accès à l’expression individuelle ou collective est bien entendue également vérifiée ici. Elles amènent un élément décisif : les journalistes ont perdu le monopole de l’information, le monopole d’être prescripteurs. Aujourd’hui, tout le monde peut devenir son propre éditeur et exprimer son point de vue. Même dans le domaine de l’information sportive.

Catherine Geeroms

Media Animation

Décembre 2012

[1MARS – Media Against Racism in Sport : http://www.coe.int/t/dg4/cultureheritage/mars/default_fr.asp.

[2Baromètre Diversité Egalité 2011, Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, Bruxelles, 2011

[3Pour la baromêtre de la diversité du CSA Fédération Bruxelles Wallonie, voir http://www.ajp.be/telechargements/Rapportfinalfr3001.pdf

[4Pour l’étude sur la presse francophone en Belgique, voir, http://www.ajp.be/diversite/telechargements/diversiteAJP2011.pdf

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