Le cinéma d’Hadja Lahbib

Les femmes, grandes oubliées de l’histoire de l’immigration ?

En 2014, la Belgique fêtait les 50 ans de l’immigration marocaine. Dans les récits et les commentaires médiatiques de ce phénomène important, les femmes ont longtemps occupé une place invisible ou anecdotique. Récemment, plusieurs initiatives ont voulu corrigé cette anomalie, à l’image des documentaires d’Hadja Lahbib.

En 2007, elle s’est lancée dans la réalisation de long-métrages documentaires avec Afghanistan. Le choix des femmes , un portrait croisé de deux femmes exceptionnelles dans un pays d’hommes, puis Le cou et la tête , réalisé en 2008 dans un village du Kenya où les hommes sont bannis. Dans Patience, patience… T’iras au paradis ! , son troisième documentaire, Hadja Lahbib dresse avec tendresse le portrait de six immigrées marocaines qui décident à 60 ans de partir à la découverte de la Belgique dont elles ne connaissent que le marché du midi. Avec ce documentaire, Hadja Lahbib soulève une question très peu relayée dans les médias [1] : que deviennent les femmes immigrées lorsqu’elles se retrouvent seules ? Comment sortir de l’isolement, alors qu’elles sont comme des étrangères dans un pays où elles ont pourtant vécu la majorité de leur vie ?

Patience, patience… T’iras au paradis !

« Patience, patience… T’iras au paradis ! » : une phrase que beaucoup de marocaines ont déjà entendu tout au long de leur vie, quand il faut faire passer les besoins de sa famille avant les siens et continuer à avancer en serrant les dents. Le documentaire raconte l’histoire de Mina, une sexagénaire marocaine immigrée en Belgique et qui vit seule dans un appartement où elle n’a presque pas de contacts sociaux. Sa vie change lorsque, à l’occasion d’un retour au Maroc, elle assiste au spectacle de Tata Milouda, une femme libérée qui demande « un ptit chouia de paradis dans la vie aujourd’hui ». Un déclic s’opère chez Mina, qui de retour en Belgique, va prendre son destin en main en se rendant dans un cours d’alphabétisation et en rencontrant d’autres femmes marocaines. Ensemble, elles partent à la découverte de la Belgique et du monde qui les entoure : de la campagne ardennaise à la mer du Nord, en passant par les cours d’informatiques et de français, ces femmes retrouvent une joie de vivre et une curiosité qu’elles avaient perdues en arrivant dans le pays gris et plat. Ces femmes voilées, qui peuvent paraître silencieuses, uniformes et semblables dans la rue, révèlent devant la caméra leur personnalité, leurs différences. En nous faisant entrer dans leur vie quotidienne et leur intimité, le documentaire nous invite à faire la connaissance d’une partie de la population souvent invisible et méconnue.

Les femmes dans l’immigration marocaine : « des épouses d’ouvriers »

En voyant le film « Patience, patience… T’iras au paradis ! », la question de l’intégration des immigrées se pose : comment des femmes qui vivent dans le pays depuis plus de 40 ans peuvent-elles encore être si étrangères à la Belgique ? Pour comprendre cette méconnaissance du pays d’accueil, il faut d’abord se replonger dans les mentalités de l’époque où elles sont arrivées. Comme l’explique Hadja Lahbib dans notre entretien avec elle, « […] les femmes étaient là pour donner la vie et s’occuper de la maison. Les hommes allaient travailler et ramenaient l’argent. C’était aussi le cas dans les familles belges ou italiennes de l’époque. Les femmes restaient donc plus à la maison et quand on ne connaît personne, qu’on ne sait pas lire, ni écrire, qu’on ne connait pas la langue, on se replie vite sur ses enfants, d’autant plus qu’il s’agissait souvent de familles nombreuses. Les hommes connaissaient les rues, les magasins, faisaient les courses et puis ce sont les enfants qui ont pris le relais. Une fois que les enfants quittent le nid familial, que leur mari décèdent ou devient malade, elles se retrouvent seules et perdues dans un univers qui leur est inconnu [2]. »

Les conditions dans lesquelles ont émigré les femmes marocaines de la première génération ne les ont donc certainement pas aidées à se détacher de leur rôle traditionnel de femme au foyer, confirme Nouria Ouali, Docteure en Sciences Sociales et Politiques. Leur rôle premier était bien d’assurer l’équilibre démographique de la population belge vieillissante et de stabiliser la main d’œuvre masculine. « La migration féminine ne visait donc pas leur intégration dans le monde du travail et leur émancipation du joug familial, mais renforçait au contraire leur fonction de reproduction (enfanter et assurer le confort du travailleur au foyer) et les rôles sexués au sein du modèle familial patriarcal partagé par la société belge [3]. » L’isolement actuel de ces femmes résulterait donc en partie des politiques belges de l’époque ainsi que de normes patriarcales qui sont encore en vigueur aujourd’hui.

Des solutions d’émancipation…

Dans son documentaire, Hadja Lahbib évoque « Dar Al Amal », la maison de l’espoir qui propose différents cours (alphabétisation, informatique, gym…) et sorties culturelles. Ces associations d’alphabétisation sont des lieux d’échange et d’ouverture sur le monde indispensables pour les personnes immigrées en Belgique. Mais encore faut-il qu’elles aient le courage de pousser la porte de ces maisons. Dans Patience, patience… t’iras au paradis !, c’est la rencontre avec Tata Milouda, une marocaine libérée qui va pousser Mina à prendre son destin en main et partir à la découverte du monde extérieur. Mais dans la réalité, qui peut pousser ces femmes, qui n’ont qu’une connaissance très limitée de la Belgique, à se lancer dans une telle aventure ? Avec son film, le désir avoué d’Hadja Lahbib est de donner envie de sortir à d’autres femmes, mais également d’ouvrir les yeux de leur entourage sur leur situation :

« En faisant un film comme Patience, patience t’iras au paradis !, j’avais envie de mettre en lumière une réalité peu connue du grand public, d’attirer l’attention sur le sort de ces femmes. (…) J’interpelle autant les Belges de souche à qui j’ai envie de dire : "Regardez ces femmes, elles ont de l’humour, elles sont fortes et ont des envies, des rêves comme vous ! ", que les enfants et les petits enfants d’immigrés qui ont parfois bien réussi leur vie en oubliant celles qui se sont sacrifiées pour eux. Ceux qui sont nés ici vont au ski, à la mer, au théâtre, au cinéma et oublient parfois que leur mère n’ont rien connu de tout cela ! Il n’est pas trop tard pour les gâter et leur ouvrir certaines portes qu’elles n’ont pas pu franchir à cause de la vie, à cause du regard des autres, du qu’en dira-t-on... A un moment ou l’autre la boucle s’inverse et ce sont les enfants qui doivent prendre par la main et montrer le chemin. » [4]

« Il n’est pas trop tard pour s’occuper de soi », ce message d’espoir invite à prendre en main sa vie, mais occulte peut-être certaines perspectives de la problématique. Si des personnes, comme Mina ou Tata Milouda dans le film, trouvent le courage de partir à l’aventure pour retrouver une vie plein de sens et de liens sociaux, seule la résistance individuelle serait alors la solution aux problèmes d’isolement des immigrées de première génération ? Pourtant, les causes de ces situations d’isolement ne peuvent se résumer à des difficultés individuelles et relèvent surtout d’une problématique inscrite dans un système patriarcal.

Le genre, un outil de décryptage des inégalités

A cet égard, il est intéressant de rappeler la notion de système appliquée au genre. Celui-ci se définit comme un processus de socialisation qui consiste « à fabriquer socialement des hommes et des femmes [5] ». Ce processus, pensé comme un système social a plusieurs caractéristiques. Il est évolutif puisqu’il se transforme au fil du temps et a une histoire. Il est antagonique car il oppose les deux catégories sociales « femmes » et « hommes » et hiérarchisé puisque « les rapports organisés entre les hommes et les femmes ne se résument pas à une équation égalitaire [6] », les hommes étant systématiquement dans des positions valorisées par rapport au femmes. Magdalena Le Prévost explique très bien ce qu’implique la notion de système appliquée au genre :
« La notion de système suppose que ça n’est pas parce qu’on peut effectivement trouver des exemples de femmes qui auraient acquis une position plus valorisée dans la société que celle d’un homme pris isolément, que les femmes comme catégorie sociale ont pour autant acquis une égalité de fait avec les hommes [7]. »
Enfin le genre est un système transversal, puisqu’il traverse toutes les sphères de la société (éducation, médias, politique, économie, couple, travail, famille…). Cette définition du genre vu comme un système permet de mieux comprendre les difficultés auxquelles peuvent être confrontées les femmes, notamment les femmes précarisées.

Une grille de lecture pour comprendre les discriminations

Certaines associations, comme Vie Féminine, travaillent avec les femmes en situation d’immigration en prenant en compte cette notion de genre. Ce travail s’inscrit dans le cadre d’un mouvement global qui se mobilise sur les droits de toutes les femmes et qui leur a permis de créer une grille de lecture pour déchiffrer ces discriminations. Hafida Bachir, présidente de Vie Féminine, résume quelques éléments de cette grille :
« les inégalités et les discriminations vécues par les femmes sont engendrées par trois systèmes de domination : le patriarcat, le racisme et le capitalisme qui se renforcent mutuellement avec des conséquences néfastes pour les femmes.

Le quotidien des femmes et la manière dont elles construisent chacune leur identité sont marqués par des stéréotypes sexistes et racistes. Le capitalisme tire profit de ces stéréotypes.
La précarité des femmes naît de l’interdépendance entre différents domaines (emploi, santé, culture, logement, couple, enfants, revenus, temps, mobilité…) et de la multitude de rôles qu’elles assument. Au moindre accroc, une série d’effets en cascade peut les faire basculer dans la pauvreté. Le fait d’être une femme constitue une précarité en soi.
Les situations et les problèmes vécus par les femmes doivent donc être considérés globalement en tenant compte de ces différents domaines et rôles, tant dans leur analyse que dans les mesures et actions à mettre en œuvre. Par exemple, si l’on veut réduire la précarité des femmes en leur permettant d’accéder à un emploi, il faut améliorer l’offre de services d’accueil de l’enfance mais aussi les transports en commun, le partage des tâches ménagères, etc. » [8]

Cette grille de lecture permet de mieux comprendre les domaines dans lesquels il faudrait agir pour arriver à un changement pour les femmes immigrées, qu’elles viennent du Maroc ou d’autres pays. En effet, la situation décrite par Hadja Lahbib dans son documentaire est tout à fait transposable à d’autres vagues d’immigration, comme elle l’explique elle-même : « Je pense que cette situation est encore d’actualité, si l’on prend les vagues d’immigration de ces dernières années, les femmes restent fragilisées, même si les mentalités ont évolué et qu’elles restent moins cloîtrées à domicile. Les roumaines, les polonaises, etc. viennent travailler en Belgique comme les italiennes et les marocaines avant elles. Certaines suivent leurs maris parce qu’ils travaillent dans la construction ou ailleurs et font des boulots que beaucoup de Belges ont désertés. Elles sont là depuis 10 ou 15 ans et ne connaissent pas plus la Belgique qu’à leur arrivée ou à peine. La seule différence peut-être est que le fossé culturel et religieux est moins important [9]. »

L’intégration et l’autonomie des femmes migrantes ne vont donc pas sans le travail des associations de quartiers et des maisons d’alphabétisation. Mais il également nécessaire de mettre en place des politiques qui rendent réellement possible l’intégration, comme les services d’accueil pour enfants, des transports publiques abordables ou encore l’accès à des formations qualifiantes. Bien qu’il se focalise souvent sur des parcours individuels, le cinéma documentaire œuvre à sensibiliser à cette dimension sociale de l’intégration.

Cécile Goffard

[1Boukhobza, N., Les filles naissent après les garçons, Revue européenne des migrations internationales, vol. 21 - n°1, p.5

[2Interview avec Hadja Lahbib du 7 février 2015 réalisée par Fanny Céphale et Cécile Goffard

[3Ouali N., Mise à l’honneur des femmes marocaines. Cinquante ans de l’immigration marocaine en Belgique in Chronique féministe n°113, Janvier/juin 2014, p. 6

[4Interview avec Hadja Lahbib du 7 février 2015 réalisée par Fanny Céphale et Cécile Goffard

[5Le Prévost, M. (2009). Genre et pratique enseignante. Les modèles pédagogiques actuels sont—‐ils égalitaires ? (Coll. Cahiers de l’UF). Bruxelles : Université des femmes, p.8.

[6Idem

[7Idem

[8Bachir A., Les droits des femmes de l’immigration dans un mouvement global in Chronique féministe n°113, Janvier/juin 2014, p. 14-15

[9Interview avec Hadja Lahbib du 7 février 2015 réalisée par Fanny Céphale et Cécile Goffard

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