Quand le processus médiatique s’invite au cœur de la transmission

Les caméras embarquées d’ « En ligne directe »

Jamais on aura vu plus forte intrusion de la technique de captation dans un face caméra. L’interviewé est transformé en steady-cameraman et doit faire preuve de grande concentration pour répondre aux questions qui lui sont posées, alors que la déambulation sert d’artifice scénographique ! Le média est le message… quelque peu confus, ne trouvez-vous pas ? Mais si cela renouvelle le genre… direz-vous peut-être.

La communication médiatique a longtemps été basée sur un principe souverain : rendre invisible autant que faire se peut le processus mis en œuvre, de sorte à privilégier le contenu… le message. Il n’y a que les bêtisiers pour mettre le focus sur les manquements à ce principe de la discrétion technologique : quand le micro entre dans le champ de la caméra, quand un projecteur se décroche des cintres, qu’un décor s’abat comme un château de cartes, révélant les coulisses du tournage… Une occasion de rire qui fait passer dès lors le message au second plan. Mais les règles sont aussi faites pour être transgressées… Ainsi se prennent les libertés et naissent les genres nouveaux. Et donc, ces dernières années, certains choix de mises à l’écran ont envisagé d’ouvrir le champ de captation pour révéler le processus de tournage.

Un changement révélateur… des coulisses

Dans le traitement de l’info, on se rappellera du décor du JT de France 2 qui comprenait en arrière fond une salle de rédaction… une manière sans doute de communiquer sur « tout ce travail journalistique mais aussi technique fait par la rédaction de France 2 pour vous informer ». On se souviendra aussi, à titre d’exemple, de Taratata, l’émission de variété qui embrassait tout l’espace du studio d’enregistrement, un plateau entier devenu pour un soir une sorte de grand forum culturel. Le générique était d’ailleurs basé sur cette scénographie grandiose. Dans un grand hangar vide, des camions entiers déversent leurs cargaisons de flight cases sur roulettes. Des gradins tubulaires se montent tels des jeux de construction, à grand renfort de matériel de sonorisation (les tables de mixage démesurées) et d’éclairage (des armées de projos treuillées dans les cintres) pour un décor classique et toute en sobriété aussi : des drapés noirs partout, partout… la technique étant toujours prioritairement au profit des acteurs : Naguy le présentateur et ses invités.

Dites « Pause » dans le langage de l’image

A l’évidence, les aspects techniques ont toujours pesé de leurs contraintes dans la mise en scène d’un tournage. Ainsi, c’est devenu un classique, cette posture convenue des présentateurs à l’image quand ils font mine de passer d’une caméra à l’autre, histoire de marquer une pause entre deux sujets. Quand l’équipe de tournage est multi caméras, comme dans le studio de JT, on convient que le changement de sujets réclame un changement d’angle de prise de vue pour aider le spectateur à faire mentalement la transition. Tous les JT utilisent cette syntaxe. Toutefois, quand en situation de tournage, on ne dispose que d’une équipe de captation… le procédé langagier décrit doit s’adapter aux manques de moyens. Le personnage à l’écran doit faire un raccord avec le plan précédent, une fois la caméra déplacer pour le plan suivant. Le présentateur va reprendre la fin de sa phrase dans la position qu’il occupait précédemment et va se tourner vers la caméra pour une nouvelle séquence, le monteur assurant en studio de post production, la qualité du raccord « dans le mouvement ».

Rouge, silence, moteur… action

Il y a quelques temps déjà que le tournage face caméra a connu une évolution sensible, motivée sans doute par une intention éditoriale légitime : rendre la prise de vue plus dynamique. L’artifice choisi pour se faire est simple : la personne filmée se déplace, dégageant ainsi plus d’énergie qu’en position statique. Corollaire immédiat : le décor est, lui aussi, en mouvement… puisque la caméra ne joue pas sur le zoom arrière, mais sur un travelling…réalisé caméra à l’épaule (qui peut se permettre l’usage d’un rail amovible) On pratique ainsi aussi dans les séries télé où le rendu de l’action est alors décuplé du fait d’une image dynamique. Pourtant, s’il s’agit là d’une intention légitime et d’un artifice technique praticable, la question mérite d’être posée : le stratagème fait-il gagner de la performance au message ? A chaque fois, il y a lieu de se poser la question… En effet, souscrire à ce qui est devenu une mode de traitement médiatique n’est pas nécessairement bénéfique.

Caméras embarquées

Une situation particulière de tournage s’est fréquemment rencontrée, ces dernières années, sur laquelle les techniciens ont abondamment travaillé : la prise de vue embarquée, notamment dans des situations à risques. Pensons aux sports extrêmes… voilà bien des scènes de tournage qui ne peuvent se concevoir que dans l’action. La miniaturisation des caméras et leur caractère embarqué ont grandement contribué à ce rendu dit « en caméra subjective », l’œil de la caméra filmant ce que voit l’acteur lui-même. Pensons aux caméras installées sur les voitures de « Formule Un », au harnais d’un parachutiste ou sur le casque des cascadeurs, dans les films d’action. Un enrichissement du langage cinématographique de fiction qui développe rapidement l’appétit de ce genre d’images chez le spectateur… Certes ! A tel point que les réalisateurs de documentaire ou de reportage d’information se servent aussi de ces techniques qui mettent en oeuvre ces nouveautés syntaxiques.

Le plateau… un genre un peu plat ?

Quand une interview se fait en studio, un certain nombre de règles sont prioritaires. On se choisit un décor neutre et agréable, on travaille l’éclairage, les micros (main ou cravate) sont adaptés à chaque interlocuteur. On respecte aussi la sacro-sainte règle de l’axe qui organise les positions de chacun pour des champs/contre-champs crédibles. Les invités sont installés dans une position confortable de sorte à être bien concentrés. En effet, la prise doit bonne à tout instant, surtout si c’est du vrai direct. Ces contraintes créent un genre (l’interview de plateau) qui autorise une certaine créativité, certes, mais au cœur d’un processus connu et largement répandu. Comment dès lors innover dans ce contexte, si l’on veut renouveler le genre et peut-être atteindre des publics alternatifs plus réceptifs aux traitements revisités ? C’est peut-être ce qu’à cherché à faire le service de communication de Bernard Devos, le Délégué général aux droits de l’enfant ?

Steadycam-man

Orchestrée par David Lallemand, la chaîne de télé sur le net, «  En ligne directe  » joue sur une scénographie à tout le moins inattendue. Celle-ci pose question, car sa transgression des codes établis est manifeste et risque peut-être de faire écran aux messages politiques importants qui sont diffusés au nom du Délégué général aux droits de l’enfant. Chacun jugera de l’a propos au détour du visionnement de la quinzaine d’émissions déjà postées à l’adresse : http://www.enlignedirecte.be

Les choix opérés relèvent de ce que nous venons de rappeler en introduction concernant les techniques et éléments de langage audio-visuel. L’option manifeste est bien d’avouer la présence du processus technologique en cours de tournage. Les intervenants, David Lallemand et ses invités, sont chacun harnachés d’une caméra embarquée. Les voilà à l’écran, tels des steady cameramen, se saluant et s’entretenant avec cette protusion médiatique qui les ensaucisonne sous le harnais de portage. Dans la logique de ce choix, les micros, eux, sont très discrets, car on aurait pu imaginer l’usage plus exposé de micros mentonnière. On s’en est abstenu et c’est étonnant. Les acteurs ainsi autonomisés sont malgré tout accompagnés de deux équipes de tournage, caméra à l’épaule, permettant finalement un montage en studio jouant sur une multiplicité d’angle de prise de vue.

Les caméras embarquées, on le devine aisément, produisent la plupart du temps des anamorphoses [1] pas très heureuses, étant donnée la proximité de la focale avec le visage du porteur. Pas très flatteur comme mise en image ! Cela crée aussi un conflit entre le regard de l’interviewé et la caméra choisie au montage. En effet, malgré tout, le sujet a plutôt tendance à se tourner vers l’équipe qui filme caméra à l’épaule, et non vers l’objectif qu’il porte à bout de prothèse. Par comparaison, ce phénomène du regard dans le vide n’est pas aussi sensible dans un studio, quand les caméras sont bien placées et que les intervenants conversent bein en face de leur présentateur.

Certes , ici aussi le dialogue est en place, mais le déplacement incessant dans le décor, qui soi dit en passant n’a rien à voir avec le sujet traité, réduit l’efficacité du face à face et la crédibilité, à l’écran, des regards croisés. Et c’est bien normal, puisque les interviewés sont d’abord tracassés de regarder où ils mettent les pieds. Le décor ambiant est sans rapport immédiat avec le sujet, il n’apporte donc rien… pire, il suscite parfois des conflits d’information. En effet, des acteurs (des passants dont certains se découvrent un peu tardivement dans le champ de tournage et cherchent à s’en échapper subrepticement, ou s’y complaisent pour prendre une photo souvenir) sont totalement étrangers à ce qui s’échange.

Le soleil présent, fluctue d’intensité et d’angle de provenance. Quoi de plus normal. Mais il provoque alors parfois des éblouissements ou renvoie dans le champ de l’image, l’ombre de la caméra qui tourne… Pour la caméra d’épaule, on verra des fautes de captation indignes de tout travail d’étudiant cameraman. Pour les petites embarquées… impensable de demander aux interviewés d’être attentifs à l’ombre qui leur masque parfois le visage, du fait de la caméra embarquée.

Certes, au montage, les images peuvent être choisies parmi une gamme en provenance de 5 caméras, pour réduire les imperfections. Mais si toutes les sources captent ces mêmes erreurs dues à l’environnement non contrôlé quand on est en déplacement… à quoi bon ?

Finalement, la question s’impose au terme d’un visionnement de plusieurs de ces épisodes de la chaîne «  En ligne directe  » : l’envie de renouveler le genre et de capter peut-être l’attention de publics jeunes en attente d’expressions médiatiques alternatives, plus embarquées à la façon des « smartmovies », est-ce un bon choix ? Le message ne souffre-t-il pas de ce mode de traitement ? Si, avec Mac Luhan, on pense que le média est aussi le message, n’y a-t-il pas là maladresse plus que créativité d’avant-garde ?

Michel Berhin

Média Animation

Décembre 2012

[1Anamorphose : déformation d’une image à l’usage d’un procédé d’optique

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