Quand l’information rencontre l’interaction

Le webdocumentaire

Un webdocumentaire, c’est quoi ? Est-ce un documentaire diffusé sur le web ou une réalisation web qui use de la grammaire des documentaires ? Nous allons tenter de comprendre ci-dessous à quoi nous avons affaire depuis bientôt une dizaine d’années.

Avec le webdoc, peut-on penser que nous sommes face à une révolution du documentaire où n’est-ce qu’un mode de production poussé par la montée en puissance du numérique ? Pour comprendre ce qu’est un webdoc, nous ne pouvons que vous inviter à en regarder sur la toile (Cfr. Encadré).

Avant d’essayer de définir ce qu’est un webdoc, nous souhaitons revenir sur deux préjugés. Premièrement, nous pensions être face à un genre nouveau, parfois encore considéré comme expérimental. Or, à la lecture de plusieurs articles et interviews, nous nous sommes rendus compte que cela fait plus de dix ans que le documentaire se décline sur le web. Ensuite, nous avions l’impression que les webdocs, c’est surtout une pratique de jeunes journalistes. Et bien non ! Les premiers journalistes à avoir investi le web sont plutôt ceux qui avaient déjà accumulé plusieurs années d’expérience, acquis de la bouteille.

Pour décrire le webdoc, il faut garder en tête que la montée en puissance du numérique comme support de productions narratives contemporaines a permis la mise en place de « formes interactives ». Celles-ci transforment les modes de production et de diffusion des œuvres, mais également l’expérience temporelle de lecture du spectateur. D’un autre côté, les changements des pratiques socioculturelles n’ont pas toujours suivi le rythme effréné des transformations technologiques. Il existe donc dans ce cas-ci un décalage entre les multiples productions de webdocs et leurs plus rares consultations par le « grand » public.

D’un point de vue technique, trois éléments permettent de définir un webdoc. Il s’agit d’une œuvre journalistique et multimédia à part entière. Cette œuvre est de nature interactive et sa lecture se fait le plus souvent sur un écran d’ordinateur (ou de tout autre support de contenu numérique, par exemple, smartphone ou tablette). La plupart du temps, le logiciel Flash est utilisé comme logiciel de développement.

Face à ces observations, peut-on penser qu’un webdoc est un documentaire interactif dans lequel le spectateur est un acteur à part entière/ou segmentée de la narration ? En effet, il a presque toujours le choix de naviguer sur le site et d’appréhender le monde qu’on lui propose comme il le souhaite. Il a une place centrale dans le dispositif mis en place. Un webdoc, c’est aussi la réunion, l’organisation et la mise en forme de différents éléments qui le constituent. S’il est hétérogène par sa structure, alors que les éléments le constituant sont hébergés sur différents serveurs de par le monde, le webdoc réussit la prouesse d’être fluide et de donner l’illusion d’une œuvre homogène.

Le webdoc et sa diffusion en ligne, ce n’est donc pas juste une décision par dépit ou motivée par des impératifs financiers. Il s’agit vraiment d’offrir au lecteur une nouvelle approche de l’information.

Le webdoc : Un effet de mode ?

Les grandes entreprises et institutions médiatiques succombent-elles toutes à la mode du webdocumentaire ? Certaines (par exemple Arte, Le Soir, Canal+, le Monde, etc.) n’ont pas hésité à à devenir des « webdoc victims » et à investir dans ce nouveau dispositif. Les rédactions ont commencé, il y a quelques années, à produire des documentaires pour le web et à en envisager éventuellement la diffusion en télévision ensuite (et non l’inverse). Cela a considérablement changé la nature des sites web de ces médias. En effet, ils n’ont plus été uniquement des espaces d’accompagnement des programmes ou des versions papiers, mais réellement de nouveau moyen d’information.

Nous vivons actuellement dans une société de l’information, où la communication et ses moyens sont prédominants, voire omniprésents. Cela pourrait même parfois nous faire penser que nous sommes tous des journalistes en herbe ! C’est très « tendance » de mettre l’usager au centre de l’interaction, de l’information. Mais concevoir un webdoc soi-même, ce n’est si simple. C’est une technique surtout accessible à des professionnels qui connaissent à la fois le métier de journaliste, le graphisme et l’informatique. Par contre, il est très facile de s’identifier et d’entrer dans le rôle d’investigateur qu’ils nous proposent. On a l’impression que l’on s’informe en jouant. En effet, le webdoc va nous faire objectiver l’information qui est tenue par un fil conducteur : le récit interactif. Ce qui le différencie d’un autre site internet, c’est ce récit basé sur un schéma classique : un début, un nœud et une conclusion. A la différence d’un autre site encore, l’utilisateur va faire sa propre expérience en parcourant ce récit. Le webdoc attend de nous que l’on produise du sens. Et comme pour le documentaire, le webdoc possède un thème principal, des thèmes sous-jacents ou secondaires, il est utilisé au service d’un point de vue documenté, il offre un ou plusieurs récits, sa forme, son fond et ses fonctionnalités nous proposent une représentation du monde qui est sensée nous permettre d’appréhender la réalité. Enfin, il fait travailler l’imaginaire de l’internaute. Toute ces valeurs vont forger l’esprit critique, une qualité essentielle pour appréhender les médias aujourd’hui.

L’interaction est également très à la mode dans notre monde médiatique actuel. Et l’interaction d’un webdoc ne s’arrête pas si facilement que cela. On peut le quitter, le reprendre, interroger des personnages, débattre avec d’autres internautes via un « tchat », faire suivre à nos contacts Facebook ou Twitter notre évolution dans le récit… Voici donc un beau mélange entre le cinéma, les jeux vidéo et les forums.

Narration et critères d’un « bon » webdoc

La narration du webdoc est en quelque sorte la clé de voûte qui permettra, ou non, au lecteur d’entrer dans le récit. Cette narration peut être de trois types différents : une arborescence (comme pour les jeux vidéo avec des niveaux) ; indéterministe (on va d’un point de départ à un point d’arrivée, mais les parcours sont innombrables et laissés au choix de l’internaute) ou évolutionniste (un point de départ mais pas de point d’arrivée, le monde se crée au fur et à mesure du parcours de l’utilisateur).

Outre l’entrée dans le récit, l’utilisateur du webdoc va également l’apprécier en fonction des quatre critères suivants :
-  L’utilité : il trouve ce qu’il cherchait sur le site.
-  La facilité et le confort d’utilisation : il ne s’est pas « pris la tête » pour utiliser le site.
-  La confiance : il a confiance en ce qui concerne les informations qui lui sont données (identité des producteurs, informations sur le respect de la vie privée, etc.).
-  La qualité de service : la logistique en aval du site fait en sorte que le documentaire lui sera accessible au moment annoncé par le producteur.

La durée de consommation moyenne d’un webdoc est de 25 à 30 minutes. Plus l’internaute avance dans le webdoc, moins les chiffres de consommation sont grands (l’internaute peut quitter le récit comme un téléspectateur peut zapper).

Un produit de luxe ?

Les coûts, les contraintes et les perspectives du webdocumentaire sont des questions encore souvent posées au sein des rédactions. Un webdoc peut vite coûter plus cher à la réalisation qu’un documentaire classique. En effet, il pose à la fois des problèmes de compétences, de moyens et de temps. Mais le webdoc soulève un autre enjeu : de quelle manière va-t-on faire de l’information ? Car écrire pour le web demande un effort supplémentaire pour les journalistes, surtout par rapport au cursus qu’ils ont reçus.

Face à un bon webdoc, on peut donc se sensibiliser à des sujets sérieux mis en forme de manière ludique. Cela permet d’ouvrir le débat et de faciliter les échanges. Mais des questions restent en suspens. Quel sera l’avenir du webdoc ? Va-t-il remplacer le documentaire, s’y ajouter ou simplement être un passage vers autre chose ? La pratique amateur du webdoc va-t-elle se développer ? Pourra-t-on réaliser un jour un webdoc pour la formation ? Sur quel modèle économique ?

A voir, à entendre et à cliquer !


Voici une sélection de webdocumentaires. Certains traitent de thématiques qui ne sont pas toujours faciles à aborder. D’autres sont simplement très réussis sur le plan esthétique.

« Etudes et Thunes » (2008)
http://www.etudes-et-thunes.com/
Documentaire sur la vie des étudiants français en 2008, avec en toile de fond, le problème de l’argent. Quatre thématiques (santé, travail, logement et le coût) sont abordées.

« Gaza/Sderot » (2008)
http://gaza-sderot.arte.tv/
Ce webdoc confronte deux points de vue d’une vie quotidienne, celui des habitants de Gaza (Palestine) et ceux de Sderot (Israël). Des chroniques vidéo de 2 minutes chacune sont tournées par une équipe palestinienne et une équipe israélienne.

« Waterlife » (2009)
http://waterlife.nfb.ca/
Ce webdoc (en anglais) est une magnifique œuvre sur les grands lacs d’Amérique du Nord.

« Prison Valley » (2010)
http://prisonvalley.arte.tv/?lang=fr
Arte TV a produit un très beau webdoc sur l’industrie des prisons dans le Colorado aux USA. De nombreux outils de communication (newsletter, Facebook, Twitter), sont utilisés pour fidéliser les lecteurs.

« Quand on sera grand, on aura une belle maison » (2011)
http://eco.rue89.com/2011/03/14/quand-on-sera-grands-on-aura-une-belle-maison-194881
La Fondation de l’Abbé Pierre a fait réaliser ce webdoc pour mener une enquête sur les logements défavorisés en France.

« La Cité des mortes » (2006)
http://www.lacitedesmortes.net/
Une enquête sur la disparition de plus de 400 femmes dans la Ciuad Juarez, une ville mexicaine proche des USA.

“Voyage au bout du charbon” (2008)
http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/visuel/2008/11/17/voyage-au-bout-du-charbon_1118477_3216.html
Documentaire interactif qui vous plonge dans les mines de charbon de la vallée de Shanxi en Chine.

Références :

Walschaerts C., « Les belles promesses du « Webdoc » », http://www.ajp.be/telechargements/dossier_webdoc_J116.pdf

Faes S., « Prison Valley. Un avant-goût des récits multimédiatiques de demain », in Médiatiques n°46, pp. 34-36, 2010.

Carrier J-P., « Découvrir le webdocumentaire », in 22è semaine de la presse et des médias dans l’école, Clémi 2011.

Sorin E., « Le webdoc tisse sa toile », in L’Express du 18/11/2009.

http://webdocu.fr

Catherine Geeroms

Octobre 2011

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