Le succès des télé-réalités culinaires

La télé mise à gras ventre

Dans la ligne de mire des critiques dès l’origine (rappelez-vous Le Loft de Loana, il y a 10 ans), les télé-réalités des chaînes francophones mettent en scène des thèmes aussi divers que l’aventure, les variétés musicales, l’éducation des enfants, la guerre contre les taches récalcitrantes, le relooking de la chambre, les disputes familiales. Ou encore… la préparation d’un repas pour cinquante rugbymen, quarante minutes chrono entrecoupés de séances de petits bonhommes sans rire. Et ça, c’est la spécialité du jour.

Un demi-siècle après Art et Magie de la cuisine, premier programme culinaire où Raymond Oliver aiguisait ses lames avec la complicité de Catherine Langeais, les émissions sur les arts de la table envahissent les petits écrans. Chefs et gourmets, ménagères et ménagers de plus ou moins cinquante ans crèvent l’écran. Dans quelles émissions ? On y trouve le très sociologique Dîner presque parfait, offrant sur un plateau des tranches de vie autant que de gigot ("Dis-moi ce que tu cuisines, comment tu reçois, et je te dirai qui tu es") Ou encore, des concours stressants, sauce Top Chef et Master Chef. Et même, du sauvetage nutritionnel avec Le chef contre-attaque. avec Point commun de tout cela : le nombre de téléspectateurs, et les passions que ces émissions … déchaînent.

On rivalise entre cuistots prometteurs, chefs reconnus et amateurs éclairés (mais à la ville, représentants en téléphonie ou profs à la retraite), jusqu’à faire exploser l’indice lipidique de l’audimat. Et alimenter les conversations du lendemain autour de la machine à café. Regarder la télé, c’est aussi se divertir avec d’autres téléspectateurs, autour des mêmes histoires.

Et pourtant, vous, moi, nous, ne cuisinons pas tant que ça. Nous passons moins de temps aux fourneaux (quarante-huit minutes par jour) que la moyenne des pays de l’OCDE, soixante-quatre minutes [1]. Dans le même temps, France (en un) et Belgique (en quatre) se classent très haut dans le classement des pays dans lesquels on consacre le plus temps à boire et à manger. La télé-réalité culinaire serait-elle le révélateur des coulisses invisibles d’un des loisirs préférés des peuples de la Gaule ?

La télé-réalité reste juteuse

En 2010, sur le plan de l’audience, divertissement et télé-réalité dépassent la fiction et les séries. Parmi les hits mondiaux, on compte notamment X Factor et Master Chef. Très présente aujourd’hui sur la plupart des chaînes, surtout privées, la télé-réalité a encore de l’avenir : bon marché en termes de production, elle reste juteuse pour les mesures d’audimétrie. Tout bénéfice pour les programmateurs. Car si les téléspectateurs sont au rendez-vous des émissions, avec une audience située entre 3 300 000 et 4 180 000 d’entre eux pour Top Chef 2011, les … recettes publicitaires le sont autant.

Ainsi, le chiffre d’affaires généré par les écrans publicitaires diffusés avant, pendant et après les dix prime de Top Chef entre janvier et avril 2011 s’est élevé à 16 700 000 euros, pour 524 spots diffusés, sur plus de trois heures cumulées. Le chiffre d’affaire moyen d’un prime de Top Chef 2011 a même grimpé de près de la moitié par rapport à la saison précédente. Le nombre d’annonceurs communiquant via les écrans publicitaires a également progressé, de 53,0%, d’une année sur l’autre, portant leur nombre à 177. De son côté, pour sa 2e saison, Un dîner presque parfait réalisait de meilleures scores que la huitième saison de Star Academy sur TF1, la même année. En effet, alors que TF1 réunissait moins de deux millions de téléspectateurs pour seulement 15 % de part de marché pour l’émission quotidienne de 18 h, M6 réalisait au même horaire 20 % de part de marché. Sur la cible marketing des ménagères de moins de 50 ans visée par les annonceurs, M6 réunissait même le double de téléspectatrices (40 % de parts de marché pour M6 contre 20 % pour TF1.

La télé-réalité a évolué. Elle ne se limite plus aux programmes d’enfermement qui, après Le loft, ont maintenu leur succès quelques années (La Ferme Célébrités, Secret Story, L’île de la tentation ou Koh Lanta).

Nouveautés au menu

Entre autres choses, l’aventure et l’exotisme se sont invités à Koh Lanta, Pékin Express, Bienvenue dans ma tribu, la séduction aussi avec Bachelor, Qui veut épouser mon fils ? ou encore, L’île de la tentation. La télé-réalité a entrepris aussi des desseins de coaching, dans une atmosphère conviviale et chaleureuse. Elle a mis le couvert dans des registres nouveaux, qu’il s’agisse d’éducation (Super Nanny, Le grand frère), de décoration (D&CO), de relookage (Tout pour plaire), et bien entendu, de cuisine.

La cuisine à l’antenne - et à l’ancienne- est un grand classique des programmes français, dont certains défendent depuis les années 80 un patrimoine national et régional menacé, en réquisitionnant les talents de Jean-Pierre Coffe et Maïté. La télégénie culinaire s’est modernisée, disséminée et diversifiée. Ainsi, c’est en tablier et de sa cuisine aux murs Bordeaux que le ministre français Hervé Morin a adressé ses vœux 2011 [2].
L’animatrice Maïtena Biraben charcute les politiques, occupés à confectionner leur plat préféré, dans une émission programmée sur Cuisine TV, une chaîne dévolue à la gastronomie. Et sur France 5, C à vous cartonne tous les soirs. Julie Andrieu, Luana Belmondo entre autres, réalisent en direct une recette relayée sur le Web. Le dîner qui suit voit l’invité(e) du jour passer à table, se confiant entre deux bouchées à Alessandra Sublet.

Les recettes des émissions de télé-réalité ou de talk-show peuvent être diverses, mais au centre du propos, il y a ce plat à remplir avec art et volupté, ces assiettes à bien assortir, les commensaux à séduire, les mets à déguster en bonne compagnie. On y retrouve les traits d’une sociabilité tranquille, d’indispensable humilité, de plaisir octroyé et débattu, d’éveil au goût et au savoir-vivre, de sensibilisation aux principes de diététique et de nutrition. La leçon de vie prime même sur la réussite d’une meringue ou la bonne cuisson d’une viande, prouesses qu’un téléspectateur aux papilles gustatives inutilisées par la force des choses peut avoir bien du mal à apprécier via l’écran.

Ces émissions de télé-cuisine mettent en lumière, chacune à leur manière, la nécessité d’un travail d’équipe et d’une hiérarchisation des missions, le sens des choses bien faites, la valeur du résultat, les saveurs des produits de qualité, les traditions de table, auxquelles il faut ajouter une touche exotique, globalisation oblige. Une sorte de modèle d’intégration par la table, en quelque sorte. Une autre dimension du temps, aussi, le respect du goût des autres, et les règles strictes qu’impose le traitement de la nourriture elle-même.

En coulisses, la préparation est stressante et plus tard, la dégustation des plats conviviale, marqué par la sensation de fierté et le plaisir humble de la réussite. Il faut du travail, mais surtout, il faut qu’à table, le cuisinier ne souligne pas les conditions de préparation des mets, les sauces ratées-recommencées, le gigot carbonisé, les blancs qui s’obstinent à ne pas monter en neige. L’injonction très post-moderne d’attitude cool reste de mise, mais il s’agit juste d’une attitude, car le retour aux valeurs modernes d’abnégation, de devoir, de résultat, de hiérarchie, de travail et de respect des règles reste de mise en coulisses.

Dans le même temps, ces programmes permettent à tout un chacun de reprendre en mains des pratiques que l’industrie agroalimentaire tenait éloignées, depuis plus de vingt ans. Nos régions redécouvrent l’art de vivre en société.

Donc, cuit chaud et les moulins à poivre

Dans ce registre moral, Le chef contre-attaque semble exemplaire. Dans cette émission diffusée sur M6 en 2010, accompagné d’une nutritionniste, Cyril Lignac fait le bilan des habitudes alimentaires des gens qu’il va rencontrer dans leurs lieux de vie. Et leur apprend à renouer avec l’orthodoxie alimentaire. Il se rendra ainsi dans une usine, un collège, un lotissement, une caserne de pompiers, etc.

Au cours d’un épisode, appelé par un maire picard affligé par les moeurs alimentaires de ses administrés, Cyril Lignac convie la population entière à manger mieux. Il indique à la population (et ainsi et surtout aux téléspectateurs) les initiatives qui fonctionnent ailleurs. Il tente d’abord de convaincre des habitants de la cité de cuisiner en commun et d’élaborer ensemble les menus d’une semaine. Il propose un souper hebdomadaire équilibré à moins de trois euros pour ceux qui le désirent. Lignac s’inspire d’une expérience menée à Détroit pour tracer un jardin communautaire au pied de la cité. Bien sûr, le tout répond à des impératifs de mise en scène propres au spectacle : lors de la confection du premier grand festin, les cuisinières prennent du retard et la caméra se repaît de leur stress en coulisses, suivi de l’inévitable happy end. Plus tard, pour donner une leçon de modestie à une mère de famille qui croyait tout savoir, Cyril Lignac l’embauche une journée dans son restaurant et la fait pleurer en plein coup de feu : « On te l’avait pas dit que t’étais pas bonne ? Alors maintenant, sois modeste et écoute les conseils qu’on te donne !  ». En clair : il faut apprendre la modestie, dans ce monde égocentrique à l’excès.

Plus tard, Cyril Lignac, installe ses caméras dans une usine où il découvre horrifié (mais la nutritionniste crie encore plus fort que lui) que les ouvriers mangent pizzas, sandwiches, et autres "crasses" sur le pouce. Reprise en mains des ouvriers soupçonnés d’être en délit de surpoids (un indicateur de classe), mesurés et pesés, leçons de morale (il faut au moins 5 fruits et légumes par jour), cours de cuisine dans le hangar, état pitoyable des lieux de repas, remise à neuf des locaux. Tout le monde peut et doit cuisiner, la normalisation des conduites et des physiques est en vue.

A un autre moment, Cyril Lignac laisse les clés de son restaurant à un groupe de ses apprentis téléréalistes-cuisiniers. Puis il invite cinquante convives. Et au final, ces débutants qui pensaient jusqu’alors que le fish-stick est une espèce de poisson, servent à leurs invités un repas sans faute. Tout est question d’apprentissage et de volonté …

Télé-réalité, avant tout

Au fond, trois catégories décrivent les thématiques des programmes de télé-réalité : le domaine du relationnel, le secteur de l’apprentissage et celui du dépassement. Le domaine du relationnel englobe à la fois les relations sociales liées à la quotidienneté de l’existence et la question des rapports entre les sexes. Ainsi, dans Top chef, les cuisiniers sont-ils constamment enjoints à travailler en équipe, à diriger un team de marmitons, bref à développer des relations horizontales autant que verticales.

Le rayon du dépassement de soi peut être autant physique que psychologique, viser l’audace, l’aventure ou la réappropriation d’une place dans le quotidien d’une société. Là aussi, Top chef offre une multiplicité de figures, de l’audace dans la création de recettes inattendues, à la nécessité de vaincre son dégoût de dépecer un gibier, en passant par les épreuves liés au dépassement de soi social et professionnel, le but final pour les candidats étant de créer une entreprise.

Le secteur de l’apprentissage concerne la formation à une profession technique, l’appropriation de mécanismes de savoir-être en société. Il est aussi fortement valorisé dans le monde des téléspectateurs adultes.
Autre donnée intéressante, un Top chef, ou Un dîner presque parfait, à l’instar des émissions type Star Academy ou Nouvelle star, mêle les profils comportementaux et professionnels. Puis les âges : Les juniors, les médiors, les seniors. On y retrouve les bordéliques, les organisés, les rebelles, les classiques, les aventuriers, les timides, les branchés, les traditionnels, profils qui se prolongent dans la nature même des recettes, salé sucré, doux ou épicé (dans les émissions musicales, il s’agit plutôt de style de chant, jazz, rock, r’n b, etc…) Dans Un dîner presque parfait, le téléspectateur a l’impression que ce sont les mêmes portraits de participants chaque semaine, tant le casting est dupliqué d’une fois à l’autre. On trouve : le branché techno, professionnel et précis, la mère de famille classique, désorganisée et stressée ; le rebelle, critique et exigeant ; l’altruiste généreux, qui papote et aime tout le monde ; le petit comique souvent ridicule qui se charge, parfois à ses dépens, de mettre l’ambiance …

Jusqu’aux décors semblent choisis, les pièces de cuisines paraissent variées, parfois minuscules (la morale est transparente : ce qui compte, ce n’est pas l’avoir, c’est l’être). On peut recevoir dehors (élément indiciel du Sud) ou dedans (élément indiciel du Nord).

Enfin, et c’est un autre trait propre au genre, les émissions de télé-réalité mettent en exergue une "crise" ou une "question" de société :
- Le loft : comment faire pour vivre ensemble entre individus différents ?
- Secret Story : même question, mais quand en plus, chacun doit se méfier de l’autre, dépositaire d’un secret que nul ne peut connaître. - L’ile de la tentation : dans un monde ou deux mariages sur trois finissent en divorce, comment vivre une tentation sexuelle, ou expérimenter la fidélité ?
- Un dîner presque parfait : comment retrouver le goût du repas convivial à l’époque du règne de la télé et du fast-food.
- Koh Lanta : Comment retourner à la nature dans une société qui en a perdu l’habitude ?
- Tout pour plaire : Est-ce l’apparence qui compte ?

Top Chef ne fait pas exception …. L’émission modélise la revalorisation des professions manuelles ou techniques, en manque de candidats, met en scène la question de société si débattue aujourd’hui des règles et de la discipline, qui président à la bonne exécution d’une recette.
Ainsi, ces émissions si souvent critiquées se déroulent de telle sorte que tout un chacun puisse développer un lien spectatoriel affectif avec un candidat choisi et construit médiatiquement pour développer un phénomène d’identification, candidat lui-même aux prises avec un problème de société. Ainsi, le téléspectateur peut-il bricoler son appareil moral, fondé sur une suite d’études de cas particuliers, "d’en bas", bien loin d’un apprentissage transmis sur la base de principes généraux, "d’en haut". Par exemple, que ferais-je, moi, téléspectateur, si mon chef ou mon parent me critique sur ma béchamel, sur mon comportement d’équipier, sur mon manque de rigueur, sans tenir compte de ma fatigue ??? Ou encore, dois accepter la critique sans sourciller, dois-je accepter l’idée que seule compte la satisfaction du client, du public, du professeur, de l’invité ? Jusqu’où peut aller le sacrifice individuel pour la satisfaction des plaisirs de l’autre ? Les exploitations éducatives semblent inépuisables.

Yves collard

Août 2011.

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