La « présentation de soi » dans les réseaux sociaux

Les réseaux sociaux, nouveaux lieux de l’apprentissage de la vie en groupe, n’échappent pas aux règles sociales traditionnelles. Et les analyses de la « présentation de soi » d’Erving Goffman, propres aux différents aspects de la vie quotidienne, s’appliquent également aux plateformes numériques, qu’il s’agisse de Facebook, LinkedIn ou autres Twitter.

Dans le premier tome de « La mise en scène de la vie quotidienne [1] », publié dans les années 1950 aux USA, le sociologue américain Erving Goffman (1922-1982) proposait une analyse des rapports qu’entretiennent les gens sur base d’observations de diverses situations courantes. Sa perspective était celle de la dramaturgie : chaque rapport entre une personne et un groupe peut se concevoir comme un moment de mise en scène qui répond à des conventions et des habitudes. En utilisant la référence au théâtre (il parlait de « théâtralité du quotidien »), Goffman proposait une grille de lecture des relations sociales dont on peut tirer quelques concepts avant de voir ce qu’ils permettent de dire sur les réseaux sociaux.

L’acteur : c’est la personne en représentation. Elle doit donner une expression d’elle-même qui produit une impression sur le public.

La façade : c’est l’attitude de l’acteur, adaptée à la situation dans laquelle il interagit (comme un masque, une persona). La façade peut s’étendre à l’univers où se déroule la représentation (le décor).

Le rôle : c’est l’attitude que l’acteur doit adopter pour correspondre à la situation. Cette attitude relève d’une routine lorsque qu’elle est formatée par les conventions de la région concernée. Elle doit aussi renforcer la représentation : il faut y croire.

Le public : l’acteur s’adresse à un public qui renvoie tacitement un accord sur la relation qui s’instaure. Il y a un échange permanent entre l’acteur et le public.

La représentation : l’ensemble des actes par lesquels un acteur tente d’influencer le public. Ces actes communicationnels peuvent être explicites (exprimées intelligiblement, comme par la parole) ou implicites (symboliques, via l’habillement par exemple). La représentation est interactive : elle implique des échanges.

La scène, la région : c’est l’espace clos où se déroule la représentation. Leur nature peut définir les conventions de la représentation (un restaurant, une église).

L’accord, le consensus : c’est le contrat tacite qui unit les acteurs et le public autour du cadre de la représentation (la scène) : on sait de quoi on parle et comment on doit en parler, ainsi que la place de chacun dans la représentation.

Les coulisses : les acteurs peuvent agir différemment en coulisses - les zones postérieures des régions - à l’insu du public, par exemple pour préparer la représentation.

Exemple : dans un restaurant chic, la salle où sont attablés les clients constitue l’espace de la représentation. Le maître d’hôtel adopte un comportement qui a pour but de satisfaire les clients et de les encadrer. Le rôle qu’adopte le serveur est conforme à la région spécifique où se déroule la représentation (ici, la catégorie « restaurant chic »). La façade est constituée à la fois des éléments de décor (la vaisselle en argent, les nappes blanches) et de l’attitude déférente du serveur, les différentes phrases types qu’il peut prononcer et qui sont de l’ordre de la routine. La représentation constitue l’ensemble des interactions entre le maître d’hôtel et les clients. Notons que les clients s’adaptent à la région/scène et adopteront les attitudes requises. Les coulisses seraient les cuisines où le personnel parle des clients d’une manière bien moins conventionnelle et où la représentation se prépare.

Théâtralisation du quotidien numérique

En généralisant, on trouve des centaines de situations similaires, définies par des conventions qui leur sont propres. Un entretien d’embauche, un repas de famille, un repas d’affaires, un rituel religieux, un match de football, etc. Goffman a montré que tous sont amenés à théâtraliser leur quotidien et à adopter des façades adaptées aux différentes situations rencontrées, comme chacun est amené à apprendre les codes qui régissent les différentes régions pour éviter de créer des ruptures et de mettre en danger le consensus qui s’y pratique.

Les réseaux sociaux numériques n’échappent pas aux règles sociales et la perspective de Goffman s’applique à eux, même s’il ne les a pas connus de son vivant. Tous les internautes ont différents profils où ils se présentent selon les codes en vigueur dans les régions concernées. Ainsi, ce que l’on affichera sur son profil Facebook différera de la manière dont on se présentera sur LinkedIn.com (réseau social professionnel), sur Twitter ou encore sur parano.be, site où les internautes sont invités à emprunter un pseudo et à développer une présentation de soi sophistiquée et non formatée.

Les façades que les internautes adoptent, via les profils ou les avatars, correspondent bien souvent à la manière dont ils évaluent la « région » et, pragmatiquement, aux objectifs qu’ils y poursuivent. Les publics qui fréquentent ces différentes « régions » adaptent aussi leurs réactions au contexte et interagiront en conséquence.

De même, les commentaires que laissent des amis sur un profil Facebook différent fortement des commentaires laissés sur un site comme LinkedIn qui s’inscrit résolument dans la région/scène « monde du travail ». Familiers à un endroit, ils se montreront plus distants à un autre.

La création des profils sur les réseaux sociaux est bien souvent formatée pour convenir aux conventions et aux objectifs du site. Sur un réseau de rencontres amoureuses comme Meetic ou Rendez-vous.be, on est invité à produire des informations qui correspondent aux conventions de la « région » concernée. Son expérience professionnelle et ses compétences dans l’une, ses goûts et ses préférences dans l’autre. La manière dont on remplira ces champs dépendra aussi de la stratégie qu’on met en œuvre pour obtenir de ces réseaux les avantages qu’on en attend. Chercher un emploi, des amis, des amours ou des partenaires de sport impliquent des façades et des spectateurs différents.

Les routines qu’on adopte dans ces espaces correspondront aussi à ces attentes. Sur Facebook, la tentation est grande d’être actif et de participer un maximum aux interactions amicales. Sur LinkedIn, les attitudes sont plus passives, il s’agit surtout d’étendre le réseau plutôt que l’animer. Sur un site de rencontre, les spectateurs se réduisent essentiellement à un interlocuteur avec lequel on entame des échanges qui mèneront, peut-être, à un rendez-vous.

Situations de rupture spécifiques

Les situations de rupture décrites par Erving Goffman s’observent également sur les réseaux sociaux. C’est ce qui se produit lorsque l’acteur interprète mal son rôle, lorsque les spectateurs ne participent pas comme il faut à la représentation, ou lorsque le cadre général des conventions est mal interprété. Comme une apparence négligée interdira l’entrée au restaurant chic, un comportement inapproprié dans les réseaux sociaux peut entraîner l’exclusion de la scène et un malaise général. Sur Internet, ces situations peuvent être regroupes en trois cas de figure :

- 1) La méconnaissance de la dimension publique d’Internet : les ruptures peuvent être provoquées par l’intrusion de spectateurs indésirables tels que des internautes de passage, étrangers à la représentation (comme le sont les anonymes qui insultent les adolescents de Skyrock.com ou qui commentent les vidéos sur YouTube).

- 2) La méconnaissance ou la rupture volontaire des règles de bienséance : le fait de poster intempestivement (« troller »), d’insulter, la mauvaise qualité d’orthographe ou au contraire le fait de souligner les fautes des autres, les commentaires grivois, les tournures malheureuses, etc. Les forums d’Internet, malgré leurs conventions comme la netiquette [2], regorgent de représentations qui dérapent à cause d’une mauvaise communication.
- 3) Le mélange des scènes : les cas de figure les plus emblématiques concernent les situations où un acteur agit dans une région bien précise mais est vu par un spectateur issu d’une autre région. Par exemple, sur Facebook, quelqu’un dira du mal de son patron, qui s’en rendra compte, qui jugera l’attitude incompatible avec le travail et qui licenciera son employé. L’intention de ce dernier était certainement de rester dans le cadre privé et relâché d’un cercle de proches, mais il en subit les conséquences sur une autre scène. Il pourrait en aller de même dans un restaurant où un client se rendrait compte que le distingué maître d’hôtel se moque de sa cravate en cuisine (en coulisses dirait Goffman). Plusieurs procès en diffamation ou au tribunal du travail ont déjà été menés sur des cas similaires.

Frontières floues

On le voit, les théories de Goffman sur la mise en scène sociale trouvent des illustrations frappantes dans les réseaux sociaux. Mais les limites floues qui séparent les scènes les unes des autres sur Internet génèrent des situations de rupture qui peuvent causer des dégâts importants, tout particulièrement lorsqu’elles touchent à l’intimité et à l’estime de soi. Il est à relever que le droit penche généralement pour condamner ceux qui « dérapent » sur Internet, sans tenir compte de l’intention, la publicité de la publication étant un critère suffisamment objectif. Ainsi, l’employeur est dans son droit lorsqu’il licencie l’employé imprudent ou lorsqu’il évalue le sérieux d’un profil aux photos récréatives qu’il aura glanées en googlant le nom d’un candidat.
Les rôles sociaux et la manière dont on les joue sont issus d’un apprentissage social qui dure toute la vie. Dans la vie quotidienne, les novices sont encadrés, entraînés en coulisses, éduqués aux codes par l’environnement social. Sur Internet, les conventions sont différentes et les opportunités d’en prendre connaissance avant d’avoir à les appliquer sont moins nombreuses. Les parents apprennent la politesse aux enfants, mais les éducateurs travaillant sur les bons usages de la mise en scène de soi sur Internet sont encore peu nombreux et l’initiation des novices repose essentiellement sur l’apprentissage par les pairs.

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux

Média Animation

Décembre 2012

[1Erving Goffman : La mise en scène de la vie quotidienne 1. La présentation de soi, Les Editions de Minuit, Paris, 1973.

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