La condition féminine unit-elle les cultures ? La réponse du cinéma

Si l’industrie du cinéma maintient encore largement la femme à un rôle de faire-valoir sexy, romantique ou domestique, la filmographie qui l’érige comme véritable héroïne se charpente considérablement. Dans le domaine du cinéma social et politique, révoltées, opprimées, combattantes, les femmes sont devenues des personnages privilégiés pour souligner les difficultés contemporaines et dénoncer la puissance des forces conservatrices qui s’opposent au progrès en général et à leur émancipation en particulier. La femme à l’écran serait-elle devenue le porte-drapeau d’une lutte à caractère universel ? Sa condition transcende-t-elle les cultures ?

« L’inégalité de genre, quelle que soit la société que l’on considère, et pour autant que l’on veuille la mettre en évidence, apparaît comme un fait universel, dont les justifications tout comme les manifestations sont toutefois éminemment variables [1]. » Longtemps sans doute, la subordination de la femme à l’homme a été considérée comme un fait « naturel », dont l’omniprésence dans les sociétés prouvait la normalité. Miroir de la société, le cinéma a reproduit cette perspective et considéré les variations de cette condition comme autant de nuances culturelles sympathiques. En 1921 déjà, Le Cheik (George Melford, 1921) souligne les traditions nuptiales proches de l’esclavagisme d’un monde arabe largement fantasmé. Mais elles contribuent surtout à planter un décor aventureux, celui d’une culture exotique qui vit « dans l’ignorance bienheureuse de la civilisation ». Cet asservissement n’empêche pas l’héroïne de succomber aux charmes du Cheik (Rudolph Valentino) qui les perpétuent avec « sagesse ». Près d’un siècle plus tard, le cinéma occidental continue de mettre en scène l’exotisme culturel mais les problématiques féminines liées aux traditions deviennent des thèmes centraux qui offrent des drames révoltants. Le cinéma et la société ont-ils changé ?

Un regard volontiers critique… sur les autres

En 1973, pour une des premières études de référence sur la femme au cinéma, la chercheuse Molly Haskell posait un constat tranché : dans le cinéma européen ou américain, les personnages féminins étaient «  les véhicules des imaginations masculines, l’ "âme" de l’inconscient mâle collectif, et le bouc émissaire des frayeurs des hommes [2] ». Pourtant, l’oppression fournit des trames dramatiques efficaces : un héros opposé à des règles arbitraires et à l’injustice, assoiffé de liberté et mû par des sentiments sincères possède les atouts pour émouvoir son audience, qu’il soit masculin ou féminin. Il aura malgré tout fallu du temps pour que l’émancipation de la femme devienne un sujet efficace : dans plusieurs films, il ne s’agit plus de savoir si l’héroïne trouvera l’homme de sa vie mais au contraire si elle saura se libérer de la domination masculine qui entrave ses libertés. Si ces récits trouvent leur public, on peut sans doute prendre pour acquis que ce combat intéresse et émeut largement : la sensibilité populaire à l’émancipation des femmes se serait accrue.

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Difret de Zeresenay Mehari

À en juger par leur diffusion et l’origine de ces films, cet intérêt semble surtout occidental. Par son casting, son thème et sa langue, Mustang (Deniz Gamze Ergüven, 2015) est un film en apparence turc. Mais c’est en France qu’il est produit, en France que la réalisatrice a fait ses armes et remporté le césar du meilleur premier film et c’est la France qu’il a représenté aux Oscars de 2016. C’est en Europe qu’il a fait ses premières sorties, qu’il a généré ses bénéfices pour finalement sortir en Turquie où il mène une carrière discrète non sans provoquer quelques polémiques sur sa pertinence. De même, Difret (Zeresenay Mehari, 2015), qui plonge le spectateur en Éthiopie, langue et casting faisant foi, est un film américain parrainé par la star hollywoodienne Angelina Jolie, accusée par la victime des violences dont le film s’inspire d’avoir « volé » son histoire [3]. Comment expliquer l’intérêt du cinéma occidental pour les violences faites aux femmes ailleurs ?

Pour le producteur de Mustang, Charles Gillibert : « S’emparer de ce film construit entre deux cultures est plus simple pour la France, qui inscrit sa propre culture dans une vision universelle, que pour la Turquie, où la culture représente, comme dans beaucoup d’autres pays, l’identité nationale [4]. » Ce serait donc en raison d’une culture supérieure, plus « universelle », que l’Occident serait apte à s’émouvoir de l’oppression constatée ailleurs. Donneuse de leçon, et tout particulièrement envers les cultures musulmanes, notre société serait-elle à ce point irréprochable en matière de patriarcat qu’il faille en chercher les affres chez les autres ? Le problème se limite-t-il aux cultures ?

Des perspectives alternatives

Le contexte culturel n’est pas le seul à alimenter les inégalités. Le documentaire L’Homme qui répare les femmes de Thierry Michel (2015) se situe au Congo mais dénonce avec force les violences en temps de guerre. Les femmes sont régulièrement violées, mutilées et torturées et l’on remarque que ce sont les organes associés à la reproduction biologique ou à la féminité qui sont plus souvent visés [5]. En tant que « futures porteuses d’enfants, c’est elles que l’on désire humilier d’abord dans ce moment de conquête qu’est l’invasion [6]. » Cette cruauté n’épargne pas l’Europe : « au cours des premières semaines de la guerre de 1914, le viol des femmes de l’adversaire semble avoir été un phénomène très banal [7] ». De même, les femmes migrantes auront plus de risques de subir des violences, de tomber dans des réseaux de prostitution et de trafic d’êtres humains ou de se retrouver dans une situation de vulnérabilité économique et administrative suite à un regroupement familial [8]. En Belgique, elles se retrouvent au milieu d’un conflit entre « les priorités de lutte contre les violences de genre et celles inhérentes à une politique d’immigration visant à contrôler la présence des étrangers sur le territoire [9] ». Leur statut d’étrangère fragilise leurs droits et les protections pour les femmes belges leur sont difficilement accessibles. Si les pays d’accueils sont si sensibles à la cause des femmes, n’y aurait-il pas là motif à faciliter leur venue et leur intégration ?

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Mustang de Deniz Gamze Ergüven

Ces sujets graves n’ont pas encore connu leur fiction cinématographique de référence et trouvent plus facilement écho dans le genre documentaire, moins risqué et coûteux à produire. Les difficultés de la migration ne s’arrêtent cependant pas à la réussite de l’entreprise. Arrivées en Occident, les femmes peuvent-elles profiter de l’égalité qui y est proclamée ? Les fictions, Cheba Louisa (Françoise Charpiat, 2013), Fatima (Philippe Faucon, 2015) et les documentaires Özge et sa petite Anatolie (Pierre Chemin et Tülin Özdemir, 2015) et Patience, patience… tu iras au paradis (Hadja Lahbib, 2015) illustrent sous différents angles que les inégalités de genre perdurent en Occident. L’intégration dans une société d’accueil est un processus complexe handicapé pars des traditions communautaires, parfois plus pesantes dans ce contexte que dans le pays d’origine, et des inégalités sociales propres à des milieux sociaux précaires. Loin de permettre l’épanouissement et la libération, l’immigration peut contribuer au renforcement des inégalités.

Difret impensable chez nous ?

Le film Difret montre une société éthiopienne où les femmes sont totalement dépendantes de leur mari. La lutte de Hirut (une jeune fille de quatorze ans kidnappée et violée par son futur mari) et son avocate pour faire reconnaitre le droit pour les femmes à la légitime défense et à disposer de leur propre corps peut sembler bien éloigné de la réalité belge. Pourtant, il existe en Belgique des lois qui empêchent des femmes de quitter leur mari abusif. Par exemple, la loi du regroupement familial contraint une femme à rester sous le même toit que son mari même s’il l’exploite, abuse d’elle ou la bat, sous peine d’être expulsée de Belgique. Cette violence institutionnalisée, qui met souvent ces femmes dans une d’impuissance face à un bourreau qui connait son impunité, offre peu de recours. Le retour dans leur pays d’origine est bien souvent impensable (déshonneur d’avoir raté son mariage, situation économique précaire…) et porter plainte contre le mari abusif est très risqué puisque leur séjour en Belgique dépend de lui [10]. Peu de films et encore moins de fictions tendent à montrer ces violences encore présentes dans notre société belge à l’heure actuelle, et pourtant les combats de ces femmes et de leurs avocates n’ont rien à envier au film judiciaire Difret.

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Ixcanul de Jayro Bustamante

L’héroïne qui nous manque ?

Le cinéma populaire perpétue largement l’idée que la fonction de la femme est d’être belle et utile à l’homme [11]. De ce point de vue, le césar remporté par Fatima qui raconte les difficultés d’une cheffe de famille, femme de ménage et d’origine algérienne pour s’intégrer en France signale certainement une évolution dans le combat des images et des récits. La conquête de l’égalité au cinéma est-elle en passe d’être achevée ? La filmographie féminine qui atteint les salles de cinéma recycle largement des mêmes thèmes : violence sexuelle, mariage forcé, inégalités, domination masculine, etc. L’intérêt se porte surtout sur des spécificités de la condition féminine qui justifie l’héroïsation de personnages de plus en plus abondants. De ce point de vue, la femme incarne une préoccupation qui lui est spécifique et qui traverse les cultures et les géographies. Son combat transcende les différences culturelles et défie la domination masculine qui s’appuie à la fois sur des traditions patriarcales et des conditions sociales défavorables aux femmes. Mais le cinéma peine encore à reconnaître à ses héroïnes une aptitude à porter des combats qui dépassent le périmètre de leur genre. Le héros qui se bat pour le bien commun au sens large, reste largement masculin. Les femmes ont encore à conquérir le droit de bouleverser les destinées globales, fussent-elles imaginaires.

Daniel Bonvoisin et Cécile Goffard
Mars 2016

Présence des femmes au cinéma : connaissez-vous le test de Bechdel ? Le test de Bechdel est un test qui vise à démontrer par l’absurde à quel point certains films, livres et autres œuvres scénarisées sont centrés sur le genre masculin des personnages. Une œuvre réussit le test si les trois affirmations suivantes sont vraies : l’œuvre a deux femmes identifiables (elles portent un nom) ; elles parlent ensemble ; elles parlent d’autre chose que d’un personnage masculin. Le test de Bechdel vise à souligner la grande quantité de films et autres œuvres qui ne réussissent pas à valider ces trois affirmations et la rareté de personnages féminins forts qui ne soient pas de simples faires-valoirs des héros masculins. Encore aujourd’hui, une majorité des films ne passe pas le test de Bechdel alors qu’il ne garantit même pas la qualité ou la nature non-sexiste du film, mais simplement la présence de personnages femmes. « Imaginez à quel point il serait difficile d’éviter une scène où deux hommes parlent de quelque chose d’autre que de femmes. Pourquoi est-ce que c’est si dur ? Parce que presque tous les films et les séries contiennent des personnages masculins multiples, développés et importants, qui participent à faire avancer l’histoire. » [12] (cfr. http://bechdeltest.com)

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L’homme qui répare les femmes - La colère d’Hippocrate de Thierry Michel

[1Fassin, Didier, 1999, « Inégalité, genre et santé, entre l’universel et le culturel », in Preiswerk, Yvonne, Burnier, Mary-Josée (Dir.), Tant qu’on a la santé. Les déterminants socio-économiques et culturels de la santé dans les relations sociales entre les hommes et les femmes, IUED, DDC et Commission nationale suisse pour l’UNESCO, Genève

[2Molly Haskell, La Femme à l’écran : De Garbo à Jane Fonda, Seghers, Paris, 1977, 285 p., p. 37

[3Guillaume Hamonic, Difret :« Angelina Jolie a exploité mon viol pour son film », Le Figaro, 18 avril 2015, www.lefigaro.fr/cinema/2015/04/28/03002-20150428ARTFIG00130--difret-angelina-jolie-a-exploite-mon-viol-pour-son-film.php

[4Frédéric Strauss, “Mustang” en Turquie, l’histoire d’une sortie électrique, Télérama, 23 octobre 2015, www.telerama.fr/cinema/mustang-en-turquie-l-histoire-d-une-sortie-electrique,133194.php

[5Le Monde selon les Femmes, Mondialisation et nouvelles formes de violence faites aux femmes, Bruxelles, http://www.mondefemmes.be/genre-developpement-outils_theories-analyse_violences-et-prostitution_nouvelles-formes-violences.htm

[6Idem.

[7Idem.

[9La Voix des Femmes asbl, Recommandations visant à améliorer la situation des femmes migrantes victimes de violences de genre www.lavoixdesfemmes.org/web/IMG/pdf/Recommandations_violences_de_genre1.pdf

[10Femmes prévoyantes socialistes, Des victimes sans droits : Les femmes « sans papiers » dans le cadre du regroupement familial, Bruxelles, 2016, www.femmesprevoyantes.be/SiteCollectionDocuments/analyses/2013/victimes-sans-droits.pdf

[11Mad Max Fury Road est peut-être l’arbre qui cache la forêt de l’année 2015 qui aura vu Disney à la fois opter pour une héroïne aux commandes de Star Wars 7 tout en négligeant de promouvoir sa figurine dans les rayons de jouets : Théo Chapuis, Sexisme : Disney aurait délibérément exclu Rey des produits dérivés Star Wars, Kombini, janvier 2016,www.konbini.com/fr/entertainment-2/sexisme-disney-produits-derives-star-wars-rey

[12Kesler J., The Bechdel test : it’s not about passing, Décembre 2010, http://thehathorlegacy.com/the-bechdel-test-its-not-about-passing/

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