L’identité est un moteur de drame

Art de l’image et de l’imaginaire, le cinéma exploite abondamment la notion d’identité. Elle est nécessaire à l’identification des personnages et peut constituer un moteur efficace des tensions dramatiques. En dehors du cinéma, elle est cependant une notion complexe. Pour l’individu, à en croire Wikipédia, elle est «  la reconnaissance de ce qu’il est, par lui-même ou par les autres  », comme une image globale qui nous résume à nos propres yeux et à ceux d’autrui. Dès lors qu’elle touche à des dimensions collectives, elle est un sujet de débats et de polémiques et devient indéfinissable. Malgré ce flou, le cinéma n’hésite pas à s’en servir et devient dès lors un bon observatoire de ce concept, à la fois essentiel et mystérieux.

Les critères qui définissent l’identité sont variables d’une personne à l’autre. Certains choisiront de mettre d’abord en avant leur nationalité ou leur sexe, leur religion ou leur âge ; d’autres préféreront une passion, une situation familiale, une profession… Mais en vérité, aucun qualificatif n’est suffisant. Personne ne tolérera d’être réduit à l’un d’entre eux. Pour les communautés, l’identité procède d’une conception encore plus périlleuse : est-ce la langue qui fédère ? Une croyance ? Des coutumes ? Un lieu de naissance ? Une classe sociale ? Comme l’a illustré le débat mené en France en 2009 à l’initiative de Nicolas -Sarkozy, des États peuvent être tentés par l’exercice qui consiste à définir les traits d’une identité nationale dans le but de souder la population derrière un drapeau. Mais l’objectif est douteux dès lors qu’une définition sous-entend l’exclusion des individus qui ne lui correspondent pas.

Du sentiment collectif aux préjugés sur l’autre

L’identité collective serait-elle une illusion ? Probablement non, dès lors que la plupart des gens reconnaissent appartenir à une collectivité et agissent en fonction de ses valeurs et de ses normes. Cependant, ces collectivités se côtoient et s’additionnent. On peut être à la fois le membre d’une famille particulière et d’une communauté religieuse qui offrent chacune leurs valeurs propres. C’est en naviguant dans l’énorme catalogue d’appartenances qu’offre la modernité que chacun se constitue son propre parcours et finalement son identité.

L’identité qui caractérise les gens est aussi produite par le regard d’autrui et l’interaction sociale. Elle s’apparente à des étiquettes apposées sur chacun selon des critères qui n’ont pas forcément de rapport avec ce que l’individu estime être : l’origine sociale, le genre, la culture, les caractéristiques physiques. L’identité qu’on croit reconnaître chez l’autre entraîne son cortège de préjugés qui confond les caractéristiques d’un individu avec celles, souvent imaginaires et réductrices, qu’on associe à une population. C’est ce qu’est le racisme : préjuger des comportements sociaux à partir d’une particularité physiologique ou culturelle qui serait l’essence profonde d’un individu. L’identité est centrale dans la construction de la personne en interaction avec la place qu’elle occupe dans le monde. Mais c’est aussi une notion fourre-tout, facile à instrumentaliser au profit de politiques et d’idéologies qui s’appuient sur les manières dont on classe les populations.

Identités et cinéma

La fiction cinématographique entretient des rapports étroits avec la notion d’identité. Au premier chef, il y a la relation d’empathie qui doit s’établir entre les personnages principaux, les héros, et le public auquel un film est destiné. Longtemps, le cinéma occidental a offert comme personnage de référence l’homme blanc dans la force de l’âge, considéré comme l’étalon universel de l’identification. Ceux qui gravitent autour de lui appartiennent à des catégories supposément moins fédératrices : les femmes évidemment, mais aussi les enfants, les personnes âgées et bien sûr les étrangers à qui il faudra du temps pour quitter les rôles de méchants, avant de devenir des curiosités sympathiques, puis des soutiens amicaux.

Si aujourd’hui le cinéma propose une grande variété de héros, il reste encore fort marqué par des préférences à certains types de personnage plutôt qu’à d’autres : les hommes blancs trustent toujours la plupart des premiers rôles (et les postes de commande des plus grandes productions). Cependant, ces choix identitaires ne sont pas hérités d’une idéologie que l’industrie cinématographique poursuivrait consciemment. Les cultures auxquelles s’adressent les films portent en elles la valorisation de ces archétypes au détriment de la diversité. Si le cinéma nous vend du rêve mâle et blanc, c’est qu’il est forcément rentable et consommé sans que cela pose trop problème aux spectateurs, occidentaux ou non.

Si l’identité des personnages principaux est utile à l’empathie et à l’immersion dans le récit, elle l’est également pour situer les autres personnages par rapport au héros. Le western a longtemps utilisé les Indiens comme simples opposants au cow-boy. Les hordes de cavaliers sauvages surgis des grands espaces suffisaient à faire comprendre qu’elles constituaient un problème à résoudre. Puis ce fut au tour de l’Afro-Américain d’incarner la menace, urbaine cette fois. Son identité aisément repérable amenait dans les récits tout un flot de dangers nourri par des idéologies racistes. Chinois, Africains, Arabes et même Belges jouent fréquemment les rôles caricaturaux que leur identité leur assigne. La distribution des identités constitue certainement un indicateur fertile pour comprendre comment une culture dominante considère et crée les particularismes.

L’identité fait de belles histoires

Le cinéma se saisit régulièrement des problématiques identitaires pour créer des récits qui y trouveront un moteur dramatique efficace. L’identité et l’altérité ont ainsi joué au chat et à la souris dans des œuvres comme Lawrence d’Arabie, où Peter O’Toole incarne un Anglais qui entreprend de devenir arabe. Il en va de même avec Danse avec les loups, Le Dernier Samouraï jusqu’au succès planétaire Avatar. Le personnage principal, mâle et blanc, change d’identité en cours de film pour rejoindre l’Autre et se confondre avec lui (et accessoirement en devenir le leader). Si ces films ont le mérite d’adopter une perspective critique sur la société occidentale, ils suggèrent aussi une définition de l’identité collective établie par un mélange de valeurs, de langue et de folklore dont l’abandon critique ou l’adoption fascinée constitue un changement en profondeur du personnage. L’identité collective domine celle de l’individu.

À l’inverse, de nombreux films font l’histoire d’une impossible conciliation. Le terrible Vénus noire de Abdellatif Kechiche (2010) ne prend pas de gants pour raconter la lente déchéance de Saartjie Baartman, la «  vénus hottentote  ». Réduite tout au long de sa carrière de curiosité de foire à l’exotisme de son physique, elle tente sans succès de s’intégrer à la vie occidentale. Le regard posé sur elle la singularise à l’excès mais il est aussi celui que le film propose au spectateur en reproduisant dans sa mise en scène cette dichotomie inconciliable entre le monde occidental du XIXe siècle et l’étranger. C’est le paradoxe du cinéma pour lequel un drame affreux constitue une «  bonne histoire  ». Le film Liberté de Tony Gatlif (2010) procède de manière similaire en confrontant l’esprit de liberté et de voyage qui anime les Tsiganes à l’horreur nazie qui cherche à les enfermer dans des camps.

Nombreuses sont les œuvres qui s’appuient sur la notion d’identité pour «  motoriser  » des récits. Le thème est souvent au coeœur du cinéma qui se penche sur les rapports entre immigrés et pays d’accueil : Au-delà de Gibraltar (Mourad Boucif et Taylan Barman, Belgique, 2001), Joue-la comme Beckham (Gurinder Chadha, Grande-Bretagne, 2002), Va, vis et deviens (Radu Mihaileanu, France, 2005), Shahada (Burhan Qurbani, Allemagne, 2010), etc. La liste est longue. On y retrouve des conflits identitaires à géométrie variable : l’individu confronté aux cultures de ses origines et du pays d’accueil, et les oppositions entre ces identités collectives. Pour être efficaces en 1 h 30, ces fictions prennent le risque d’échouer à traiter le réel en pêchant par excès de simplismes et de généralisations. Mais elles illustrent chacune que le thème fédère les auteurs et les publics. C’est donc qu’il anime les préoccupations d’une époque caractérisée par un brassage inédit de populations et de cultures.

Notion dramatique

La notion d’identité est à la fois problématique - donc dramatique - et difficile à cerner. Son atout est qu’elle invite le cinéma à l’exploration et aux hypothèses, plus facilement sans doute qu’elle ne le fait pour les sociologues ou les politiciens. À Films Ouverts propose cette année de se pencher sur quelques films qui participent à cette réflexion.

  • L’identité et la filiation
    La filiation et les origines sont un terrain favorable à l’observation de la question de l’identité. Se concevoir «  différent  », tant par exploration personnelle qu’en fonction du regard que l’environnement social fait peser sur soi, est un vecteur de complication. L’adoption ou les incertitudes sur les origines font saillir tous les paradoxes relatifs à l’identité. Le fils de l’Autre se propose comme un laboratoire : que se passerait-il si deux familles, l’une israélienne, l’autre palestinienne, découvraient que leurs enfants avaient été échangés à la naissance ? Le film d’animation Couleur de peau : Miel ne fait pas mystère des origines de son personnage principal. Jung est un jeune Coréen adopté par une famille belge. L’identité collective qui pèse sur celle du personnage (autobiographique) est celle de la famille adoptante. Comment s’intégrer lorsqu’on se sait «  différent  » ? Et en quoi consiste exactement cette «  différence  » ? Le documentaire Bon baisers de la colonie examine la situation d’une vieille dame métisse, fille d’un colon belge et d’une Congolaise. Suite à l’indépendance, elle est rapatriée avec son père et intègre la famille belge, loin de sa terre natale et de sa mère. Malgré son apparence métissée, elle vivra dans le silence sur ses origines, comme si celles-ci constituaient une menace ou un secret honteux qu’il valait mieux taire.
  • L’identité se dissout-elle dans l’art ?
    Deux documentaires se penchent sur l’interaction entre la culture et l’identité des personnages et la création artistique. Dans Cinéma Inch’Allah !, quatre jeunes aspirants réalisateurs belges d’origine marocaine tentent de se frayer un chemin dans la profession. Ils se confrontent aux problèmes spécifiques au cinéma où se créent des images d’eux-mêmes qui questionnent leur appartenance à leur communauté. El Gusto explore pour sa part les particularités de la musique chaâbi, issue du brassage des cultures présentes en Algérie : arabe, juive et française. Mais les heurts de la décolonisation ont fait voler en éclat l’orchestre El Gusto qui la pratiquait, illustrant comment l’histoire des collectivités impose des identités et menace des cultures métissées.

Daniel BONVOISIN

Média Animation

Mars 2013

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