L’éducation aux medias d’information au service de la citoyenneté

Les médias d’information jouent un rôle essentiel dans nos sociétés démocratiques, comme en témoigne l’appellation de « quatrième pouvoir » qui leur est généralement attribuée, à côté du législatif, de l’exécutif et du judiciaire. Pour Marcel Voisin, ils ont pour but d’« aider l’homme à se comprendre et à se maîtriser, à connaître et à dominer le monde qui l’entoure, à se situer et à agir dans la société dont il est membre [1] ». Dans cette optique, le lecteur est « considéré davantage comme citoyen que comme client ; cette dimension sociale et culturelle de l’information la rapproche de l’éducation, implique une attention particulière au contenu, indépendamment de la part de marché dévolue à l’entreprise émettrice, de la demande explicite du public ou des réactions de ce dernier [2] »

Les médias contribuent de façon essentielle à l’exercice de la citoyenneté. Celle-ci comprend trois éléments fondamentaux : les droits civils, les droits politiques et les droits sociaux, qui composent ensemble les différents types de droits accordés aux citoyens. Cependant, dans son usage contemporain, ce terme désigne la manière par laquelle les citoyens « font usage de leurs droits pour participer à la vie de la cité, pour peser sur les décisions relatives à la vie publique, pour entrer dans le débat politique et contribuer à la dynamique démocratique [3] ».

L’éducation à la citoyenneté

C’est dans ce sens que l’Unesco définit l’éducation à la citoyenneté comme « un ensemble de pratiques et d’activités destinées aux jeunes et aux adultes, dans le but de les armer pour participer activement à la vie démocratique, en assumant et en exerçant leurs droits et leurs responsabilités [4] ». Plus récemment, elle a élargi sa définition en affirmant que « l’éducation à la citoyenneté mondiale vise à donner aux apprenants les moyens de jouer un rôle actif à la fois aux niveaux local et mondial afin de remédier aux défis mondiaux et, finalement, de contribuer de manière proactive à la création d’un monde plus juste, pacifique, tolérant, inclusif, sûr et durable [5] ».

Le Conseil de l’Europe a précisé les grandes dimensions de l’éducation à la citoyenneté démocratique dans une charte [6]. Elle comprend d’une part « la promotion de la cohésion sociale et du dialogue interculturel et la conscience de la valeur de la diversité et de l’égalité, y compris l’égalité entre les sexes ». Et elle précise que « pour cela il est essentiel d’acquérir les connaissances, les aptitudes personnelles et sociales et la compréhension permettant de réduire les conflits, de mieux apprécier et comprendre les différences entre les confessions et les groupes ethniques, d’instaurer un respect mutuel pour la dignité humaine et les valeurs partagées, d’encourager le dialogue et de promouvoir la non-violence pour la résolution des problèmes et des conflits ».

L’évolution actuelle de la société met en avant certains enjeux de cette éducation à la citoyenneté : « la composition multiculturelle et multiraciale des populations qui interpelle par rapport à la place des identités minoritaires et à l’égalité des droits ; la violence, le vandalisme et la criminalité qui provoquent des sentiments d’insécurité dans les populations ; la remise en cause des structures de l’Etat providence dans le cadre des politiques néo-libérales qui réduisent le rôle de l’Etat ; le vide politique qui s’exprime par la perte de crédibilité des partis politiques auprès des électeurs et qui affecte la participation aux instances démocratiques » [7]. C’est dans ce contexte qu’un rapport de l’Unesco [8] a insisté sur la nécessité d’ajouter aux trois piliers traditionnels de l’éducation –apprendre à connaître, à faire et à être – l’apprendre à vivre ensemble.

Education aux médias et démocratie

Les écrits et les actions concernant l’éducation à la citoyenneté ne font pas systématiquement référence aux médias et à l’éducation aux médias. Au contraire, l’éducation aux médias considère généralement que son action fait partie et est indispensable à l’éducation à la citoyenneté. En effet, dans nos sociétés contemporaines, la vie démocratique est profondément influencée par les médias et les discours politiques sont essentiellement véhiculés par ceux-ci. « Le citoyen « ordinaire » est donc lié pour son information aux choix opérés par les médias tant pour la forme que pour les contenus » [9]. L’éducation aux médias a pour but, dans ce contexte, « de mieux appréhender ce que sont les médias, leur fonction sociale, leur rôle de filtre et d’écran entre les pouvoirs (quels qu’ils soient) et les individus. En prenant conscience du fonctionnement des moyens d’information, on comprend comment s’opèrent leurs choix et comment ils influencent la perception des faits, des hommes et des enjeux ».

De plus, en comparant différents supports d’information, l’éducation aux médias permet d’aborder la variété des opinions. « Ce travail permet de mettre en relief la diversité des discours, des traitements mais aussi le pluralisme des idées ». Ainsi, les citoyens sont invités à se forger leur propre opinion, à élaborer leur synthèse personnelle. « Le travail sur le pluralisme, en particulier au sein des médias, va dans le sens du débat tout en refusant la violence et l’affrontement. Il essaie de mettre en place des démarches d’écoute non passionnée de l’autre, d’intérêt pour la différence et la distanciation permanente vis-à-vis des points de vue exprimés ».

Les deux domaines de l’éducation aux médias

Il est généralement admis que l’éducation aux médias vise deux finalités : l’analyse critique des contenus des médias et l’expression à travers les outils médiatiques. C’est dans ce sens que, dès 1982, un symposium international réuni à l’initiative de l’Unesco à Grünwald en République Fédérale et rassemblant des éducateurs, des communicateurs et des chercheurs venant de 19 pays affirmait que les programmes de cette discipline « devraient aller de l’analyse du contenu des média jusqu’à l’emploi des instruments d’expression créatrice, en passant par l’utilisation des canaux de communication disponibles fondée sur une participation active [10] ». Nous aborderons ici la première finalité en lien avec l’éducation à la citoyenneté.

Les dérives de l’information

Bien que constitutif de la vie démocratique, les médias d’information sont pris en tension entre l’objectif d’informer le citoyen et celui de rencontrer les objectifs de rentabilité propres à son secteur. En effet, l’information est diffusée par des entreprises médiatiques, parfois de service public dans le cas de la radio-télévision mais essentiellement de type privé, en particulier pour ce qui concerne la presse écrite, diffusée en ligne ou non. Ces entreprises font généralement partie de grands groupes industriels dont l’objectif est le rendement.

Dans un contexte concurrentiel, ces entreprises tentent de conquérir ou de conserver des parts de marché en faisant appel à différentes techniques ou stratégies telles que « le recours à l’émotion, l’estompement des controverses au profit de la création d’un consensus minimal sur des "valeurs", la surévaluation de faits exceptionnels, l’autopromotion continue » ainsi que « l’inflation langagière, la starisation des acteurs sociaux, la priorité éditoriale au "pratico-pratique" et à la proximité ». Le discours politique subi les effets des discours simplificateurs : « personnalisation des débats, usage des "petites phrases", renforcement des aspects anecdotiques au détriment du fond ». De plus, « les journalistes manifestent vite de l’impatience face à des réflexions nuancées. La vedettisation des chefs de file nationaux occulte souvent la dimension plus locale de la vie démocratique qui est précieusement celle dans laquelle le citoyen peut le plus facilement s’investir personnellement [11] ».

Dans un contexte concurrentiel, « il s’agit moins pour les médias de rendre compte de tous les aspects d’une réalité complexe que de créer une émotion collective, un consensus médiatique autour de slogans et de "valeurs" simples, identifiables immédiatement par un large public sans nécessiter de sa part de grandes connaissances ; ces "idées reçues" se répandent et favorisent une adhésion, une connivence entre les médias et leur public, dans la mesure ou elles renforcent des préjugés inconscients [12] ».

Certains pensent même que cette finalité commerciale poussent certains médias à se détourner d’une information politique parfois rébarbative, voire de véhiculer des idées reçues qui « coïncident avec les représentations mentales dans lesquelles Roland Barthes voyait l’essence du poujadisme politique : mépris pour les politiques et le fonctionnaires, méfiance envers les élites et les intellectuels, rejet de l’impôt et conviction que l’Etat gaspille les deniers des contribuables, défiance envers les institutions publiques, croyance que le marché est plus "intelligent" que la démocratie, etc ; le "populisme médiatique" risque ainsi de renforcer et de favoriser implicitement le populisme politique [13] ». Dans un tel contexte, une analyse critique des contenus médiatiques représente un enjeu essentiel de soutien de la démocratie.

Paul de Theux

[1Marcel Voisin, Politique et morale de l’information, Cahier JEB, 1979, p. 19.

[2Jean-Jacques Jespers, Marc Lits, Journalisme, médias et citoyenneté dans Etre et devenir citoyen, contribution à un devenir citoyen, AGERS, p.171.

[3Vincent de Coorbyter, La citoyenneté, Dossiers du CRISP, Bruxelles, 2002, p. 7.

[4Référence à trouver. Cité par Birzea C., Harrisson C., Krek J., Spajic Vrkas V.,
Tool for quality assurance of EDC in schools, final draft, Cecchini Michela editor, 29 november 2004, p. 14.

[5Éducation à la citoyenneté mondiale : Une nouvelle vision, Document final de la Consultation technique sur l’éducation à la citoyenneté mondiale, Séoul, 9-10 semptembre 2013 (mettre l’extrait et la référence en anglais).

[6Charte du Conseil de l’Europe sur l’éducation à la citoyenneté démocratique et l’éducation aux droits de l’homme, Strasbourg, 2010, p.8-12. (mettre l’extrait et la référence en anglais).

[7France Jutras, L’éducation à la citoyenneté. Nouveaux enjeux socioéducatifs, nouvelles responsabilités éducatives dans L’éducation à la citoyenneté, enjeux socioéducatifs et pédagogiques, Presses de l’Université du Quebec, Québec, 2010, p. 2-3.

[8L’éducation, un trésor est caché dedans, Rapport à l’Unesco sur l’éducation pour le XXIe siècle, 1996.

[9Evelyne Bevort, Eduquer aux médias pour éduquer à la démocratie à l’école dans L’école et les médias, pour une éducation à la citoyenneté, Clemi – Médias Pouvoirs éditions, Paris, 1995, p. 159-162.

[10Grunwald declaration on media education, Grunwald, Federal Republic of Germany, 22 January 1982, notre traduction.

[11Evelyne Bevort, Eduquer aux médias pour éduquer à la démocratie à l’école dans L’école et les médias, pour une éducation à la citoyenneté, Clemi – Médias Pouvoirs éditions, Paris, 1995, p. 160.

[12Jean-Jacques Jespers, Marc Lits, Journalisme, médias et citoyenneté dans Etre et devenir citoyen, contribution à un devenir citoyen, AGERS, p.173.

[13Jean-Jacques Jespers, Marc Lits, Journalisme, médias et citoyenneté dans Etre et devenir citoyen, contribution à un devenir citoyen, AGERS, p.173-174.

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