Internet : ses fractures sont multiples

Lorsqu’on parle de fracture numérique, on songe généralement à celle qui existe entre les pays industriels et les pays en voie de développement, appelée métaphoriquement « fracture verticale » car elle sépare le Nord et le Sud. Mais il y a d’autres fractures, moins visibles, mais tout aussi problématiques telles que la « fracture horizontale », constatée au sein d’un pays, qu’il soit développé ou non.

Si la fracture numérique est globalement liée au niveau de développement des États, l’opposition pays développé/pays en développement tend à s’estomper. Les tendances montrent que le Sud rattrape peu à peu son retard sur le Nord. Le marché de la téléphonie mobile est par exemple presque mondialement « complet » : « Le taux de pénétration de la téléphonie mobile dépasse aujourd’hui les 100% dans 97 pays. On compte plus de quatre milliards d’abonnements au mobile dans les pays en développement, ce qui veut dire qu’aujourd’hui, les habitants de ces pays ont beaucoup plus de chances d’avoir accès à un téléphone qu’à de meilleures installations d’assainissement [1]. »

Bien sûr, concernant les nouveaux médias en général, les pays industriels sont ceux qui connaissent les meilleurs taux de pénétration au sein des populations, même s’ils ne comptent pas le plus grand nombre d’internautes. En effet, il ne faut pas confondre le taux de pénétration des nouvelles technologies et le nombre d’utilisateurs. La Chine est le pays qui compte le plus d’internautes (538 millions d’utilisateurs, c’est à dire 40,1% de la population), mais c’est l’Islande qui a le taux d’utilisateurs le plus élevé (97,1% de la population, c’est à dire 313.183 utilisateurs) [2].

Fractures multiples

La fracture numérique ne concerne pas seulement la problématique de l’accès aux nouveaux médias. Elle concerne aussi les inégalités en matière de contribution à l’information, de participation aux réseaux et des possibilités de profiter de leurs avantages ainsi que de bénéficier des capacités de développement qu’offrent les TIC.

Cette inégalité s’inscrit dans une combinaison de facteurs socio-économiques plus vastes parmi lesquels il faut citer en particulier l’insuffisance des infrastructures, le coût élevé de l’accès, l’absence de formation, le manque de création locale de contenus, la capacité inégale de tirer parti, aux niveaux économique et social, d’activités à forte intensité d’information.

La fracture la plus importante se situe au sein même des pays en développement où les nouveaux médias sont surtout un fait urbain, là où les zones rurales sont encore parfois largement dépourvues. Les principaux obstacles à la pénétration des nouveaux médias et des TIC ne sont pas forcément liés aux infrastructures :

- la plupart des villes dans les pays en développement fournissent un accès Internet à ceux qui peuvent en payer le prix.

- il y a très peu de différence en termes d’utilisation de l’Internet entre habitants des pays en développement et habitants des pays développés ayant un très bon niveau d’éducation et un revenu élevé.

Enfin, l’accès à Internet n’est pas que le produit d’un niveau de vie global. Avant 2009, l’Afrique de l’Ouest n’était reliée que par un câble sous-marin, le South Atlantic 3 (SAT-3), installé au début des années 2000. Cette situation rendait difficile l’extension des technologies Internet en Afrique et augmentait considérablement son coût. Toutefois, ces limites sont en train d’être dépassées grâce à l’installation de nouveau moyens de connexion.

Fracture horizontale : les facteurs sociaux

Au sein d’un pays, la « fracture horizontale » concerne l’âge, le sexe, le niveau de revenu, le niveau d’éducation, la zone de résidence (rurale/urbaine), les éventuels handicaps, etc. L’apparition des nouveaux médias a ainsi manifesté très rapidement une fracture générationnelle entre ceux qui ont vu apparaître ces médias dans leur environnement et les digital natives, les plus jeunes qui sont nés dans cet environnement.

En Belgique, le Service public fédéral de Programmation (SPP) de l’intégration sociale, à l’occasion d’un rapport [3] sur la fracture numérique, a identifié deux types de fractures :

- Une fracture au premier degré qui concerne essentiellement l’accès matériel aux nouveaux médias : « un déficit en termes de moyens, d’équipement et d’accès [4] ».

- Une fracture au second degré qui concerne les modes d’usages des utilisateurs.

Ces fractures sont elles-mêmes dépendantes d’un grand nombre de facteurs différents, essentiellement d’ordre socioculturel. Par ailleurs, le rapport précise bien que la différence entre les taux de pénétration des nouveaux médias dans les populations ne signifie pas automatiquement des inégalités. Certains font le choix de s’en passer. C’est donc au niveau des effets de ces différences que s’évaluent les conséquences de la fracture. Il faut donc relever les effets discriminants relatifs à plusieurs domaines : le travail et le développement professionnel, la consommation, la communication, l’exercice de la participation citoyenne

C’est lorsque les usages différenciés trahissent des difficultés par rapport aux contraintes que font peser les nouveaux médias qu’il est raisonnable de parler de fracture problématique.

L’accessibilité « Anysurfer »


« Par accessibilité, nous entendons que le contenu d’un site puisse être consulté par tous ses visiteurs, peu importe les techniques qu’ils utilisent pour naviguer
 [5]. »

L’accessibilité est une notion qui concerne essentiellement les usagers qui pâtissent d’un handicap. La société civile numérique a produit des règles et conseils pour rendre les plateformes numériques accessibles, intégrées aux normes W3C [6]. Ces normes se sont traduites en France par une loi qui impose aux services web publics de faciliter l’accessibilité [7]. De son côté, le label anysurfer désigne les sites belges qui correspondent à ces normes dans un contexte où seul 8,4% des sites Internet belges sont pensés pour accueillir des internautes avec des déficiences [8].

Réduire la fracture

Les interventions publiques contre la fracture numérique sont diverses et nombreuses. L’enjeu touche à la fois à l’intégration sociale de tous les publics mais aussi à l’amélioration globale du marché du travail, comme l’est la lutte contre l’analphabétisme. Au niveau mondial, citons le cas du programme One laptop per child qui cherche à équiper les populations des pays en voie de développement [9].
Pour réduire la fracture numérique de 1er degré, il s’agira de soutenir l’acquisition d’équipement informatique ciblant les catégories les plus défavorisées de la population et des personnes qui se trouvent temporairement dans des situations vulnérables, via un système de prêt social. Il peut s’agir par exemple d’un tarif social spécial pour obtenir une connexion à Internet [10], un peu comme les réductions sur les transports publics pour les catégories VIPO. Le secteur de l’économie sociale peut être amené à proposer de la maintenance informatique à coûts adaptés.

Éducation tout au long de la vie

La réduction de la fracture numérique passe aussi par l’éducation des publics fragilisés. On parle ici d’éducation tout au long de la vie, qui peut s’inscrire dans l’éducation permanente ou dans la formation de promotion sociale. De nombreuses possibilités existent en Belgique pour offrir des enseignements adaptés à des apprenants spécifiques. Mais en termes de fracture numérique, les Espaces publics numériques (EPN) représentent une des initiatives les plus visibles. Il s’agit de créer des espaces au sein des communes et des associations où un parc informatique est disponible pour les publics défavorisés. Les EPN intègrent aussi des offres de formation pour ces publics qui y trouvent donc à la fois un accès aux technologies et un encadrement destiné à réduire la fracture de second degré : « Les Espaces Publics Numériques sont des espaces d’apprentissage et de médiation des usages numériques, qui ont vocation de favoriser la participation citoyenne de tous à la Société de l’information [11] ». Ils s’inscrivent donc dans une politique sociale indispensable pour diminuer une fracture numérique qui s’ajoute aux autres formes d’inégalités.

Daniel Bonvoisin et Paul de Theux

Média Animation

Décembre 2012

[1Dix années incroyables..., Union Internationale des Télécommunications, août 2011, http://www.itu.int/net/pressoffice/stats/2011/03/index-fr.aspx

[3Préparation de la deuxième phase du plan national de lutte contre la fracture numérique 2011-2015, Rapport final, SPP Intégration sociale, 2010, http://www.mi-is.be/be-fr/doc/fracture-numerique/preparation-de-la-deuxieme-phase-du-plan-national-de-lutte-contre-la-fracture

[4Ibid. p.30

[6Web Content Accessibility Guidelines 1.0, www.w3.org/TR/1999/WAI-WEBCONTENT-19990505/

[8Moniteur de l’accessibilité ‘11, http://www.moniteurdelaccessibilite.be/2011/

[9http://laptop.org

[10Vers un tarif social pour internet, RTBF, 1 juillet 2011, www.rtbf.be/info/belgique/detail_vers-un-tarif-social-pour-internet?id=6390753

Ceci peut aussi vous intéresser...