Information et divertissement : un mélange impossible ?

Et si les médias d’actualité classiques (JT, reportage, enquête…) étaient devenus trop austères pour le spectateur du XXIème siècle ? L’alternative souvent proposée par les chaines est le format dit « d’infotainment ». Ce genre propose d’accrocher le public en mélangeant information et divertissement. L’impertinence et le rire y sont souvent de mise. Mais dans quelle proportion le mélange doit-il se faire ? En 2012, le Petit Journal truque une séquence pour privilégier le rire à l’information ; cette séquence significative nécessite un éclairage sur le genre.

La question de l’équilibre entre information et divertissement est délicate car elle touche au fondement même des lignes rédactionnelles de ces émissions. Quelle dimension doit prendre le dessus sur l’autre ? Des cas extrêmes ont déjà été observés et l’expérience montre que, parfois, le divertissement prend le pas sur l’information. Le cas d’école en la matière est une séquence passée dans le Petit Journal en octobre 2012 concernant un discours prononcé par Jean-Marc Ayrault [1]]. Dans ce sujet, l’équipe de Yann Barthès a privilégié la mise en forme humoristique à l’authenticité des faits en traficotant habilement une séquence diffusée à l’antenne. Résultat : une séquence très amusante pour le public mais tronquée sur le plan factuel. Le cas est symbolique et pousse le public à s’interroger sur l’identité et les mécanismes de fonctionnement du genre.

L’infotainment répond à des besoins ressentis par les éditeurs de réinventer le format de l’information pour capter l’attention du public. Pour beaucoup de producteurs ou journalistes, les conditions actuelles du marché de l’information justifient l’utilisation de nouvelles formes d’actualité dont l’infotainment. C’est du moins ce qu’affirme François Mazure, présentateur du magazine 7 à la Une [2] : « Je pense que l’offre d’information est tellement importante, […] que par moment et aussi pour intéresser des publics différents, c’est important d’avoir de nouvelles formes. C’est là que l’infotainment a sa place, il faut d’abord trouver des sujets parfois un peu différents et modifier la forme pour [atteindre] des personnes qui n’ont peut-être pas forcément le réflexe d’aller vers l’information  » [3].

Et pourtant ces « nouvelles formes » sont questionnables sur bien des aspects : modèle économique, rapport avec le monde politique, réception du public…. Une des entrées possibles, qui sera développée ici, est celle du langage audio-scripto visuel de ces programmes. D’abord, parce que le langage induit forcément un cadre de lecture entre le spectateur et le présentateur de l’émission (le spectateur n’exige pas la même chose d’un JT que d’une émission de divertissement). Or l’infotainement est justement assez ambigu sur cet aspect : le contrat de lecture étant assez variable (faire rire ou informer ?). Ensuite, parce que l’utilisation du langage audiovisuel favorise une lecture particulière du fait racontée plutôt qu’une autre. Ainsi ces émissions délivrent toujours un point de vue sur leur sujet. Analyser le langage de l’image revient donc à analyser le point de vue du journaliste et donc à prendre distance vis-à-vis des propos tenus.

Dans un second temps, il sera question d’analyser la mise en scène du journaliste dans les séquences traitant de l’information à l’international. Ce choix se justifie du fait que cette rubrique est très souvent présentée comme le parent pauvre de l’actualité [4] (les médias mainstream y accorde de moins en moins de temps ; le traitement de l’information à l’international est réputé plutôt boiteux ; il est difficile d’accrocher son public avec cette rubrique…). Examiner la mise en image de ces séquences est donc intéressant car cela permet de voir comment le genre infotainment tente de rendre ces sujets attractifs.

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Sur quelle tonalité le présentateur introduit-il son sujet ? Extrait de l’émission du Petit Journal (Canal +)

Un cadre de lecture ambigu

Là où les émissions d’information adoptent souvent une tonalité sobre et plutôt solennelle (la grand-messe du 20h), l’infotainment propose un ton plus léger, décalé, voire humoristique. L’objectif est d’être moderne et d’intéresser un public jeune (15-35 ans), et si possible de créer de la complicité avec lui. Un moment-clé dans cette construction de relation est le lancement des séquences en plateau. Lorsque le présentateur lit les quelques phrases qui précèdent le lancement de la séquence, il annonce à la fois les éléments-clés de l’information mais également les prescriptions de lecture. Ces dernières vont servir de balises pour le spectateur. Comme le précise Thierry Lancien [5] dans son ouvrage sur le journal télévisé : «  Le lancement des séquences relève d’un rôle d’information, le présentateur peut chercher, comme dans un chapeau d’article de presse, à apporter des premières réponses au questionnement habituel (Qui ? Où ? Quand ? etc.) pratiqué par les rédactions. […] Mais au-delà de ce rôle informatif, on s’aperçoit, en considérant de près les lancements de JT, que les titres jouent un rôle très important dans la médiation que le présentateur choisit de mettre en place entre le reportage et le téléspectateur. Il nous semble tout d’abord qu’un certain nombre de lancement aient un rôle que l’on pourrait qualifier de « guidage textuel ». Après une présentation rapide de l’information, le présentateur, grâce à quelques mots seulement, indique au destinataire quelle va être la tonalité textuelle dominante du reportage et le genre auquel il appartient » [6]. Dans cette logique, les inserts plateaux du présentateur, sa tonalité ou encore sa communication gestuelle sont autant d’éléments qui participent à la construction du sens des séquences qui suivent ainsi qu’à celle d’une relation de complicité entre le public et le présentateur. Public et présentateur se mettent à partager une même vision d’un sujet (sérieuse, cynique, engagé…). Par exemple, si le Petit Journal diffuse une séquence sur la Fashion Week, l’annonce en plateau annoncera très vite la manière dont le sujet sera traité [7] par la rédaction et la manière dont il devra être compris par le public. Mais si ce cadre de lecture tient pour une séquence, il n’est pas rare qu’au sein d’une émission le présentateur passe d’une tonalité (humoristique) à l’autre (sérieuse) ; d’où le mélange des cadres de lecture. Mais si l’imposition de sens à travers le langage commence dès l’annonce du sujet, la logique se prolonge dans les séquences d’actualité elles-mêmes.

Induire du sens et de la complicité

Pour comprendre comment les séquences sont construites, il faut partir de la notion d’angle. En journalisme, un angle c’est la partie du sujet que le journaliste va traiter. En effet à partir d’un même sujet une multitude d’angles sont possibles. Par exemple la visite d’un chef d’Etat en Belgique. Sur ce même évenement le journaliste doit choisir un angle à développer (il ne peut pas parler de tout à la fois) : l’organisation logistique de cette visite ; l’accueil par le public belge du dirigeant ; comment cette visite est perçue de l’extérieur ; les contenus politiques de cette visite ; … Tous ces angles amènent des questions différentes : le journaliste en choisit un ainsi qu’une tonalité pour construire sa séquence. L’enjeu critique est d’identifier le point de vue (l’angle) du journaliste. Que cherche t-il à dire sur son sujet ? Une fois l’angle identifié, la séquence peut être analysée car sa construction est basée autour de ce point de vue .

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Le protocole entre chefs d’Etat : un grand cirque ? Extrait original de la chronique « Contrechamp » dans 7 à la une (RTBF). Emission du 10 octobre 2015.

En effet la plupart du temps le journaliste mobilise l’ensemble des ressources possibles sur le terrain pour appuyer son propos (son angle). Comme le précise Jacques Siracusa (Docteur en sociologie), pour le journaliste l’angle est : « finalement, à la manière du fil d’Ariane, […] l’angle est un moyen de revenir à l’essentiel, de ne pas se perdre dans l’ambiguité des informations à sa [le journaliste] portée. L’enchainement des étapes sur le terrain suivra ainsi une orientation relativement claire » [8]. Il y a donc pour le journaliste un point de vue à alimenter et surtout des informations à récolter sur son terrain. D’ailleurs, c’est précisément ce que le FN a reproché au Petit Journal en 2013 [9]. L’équipe du FN avait accusé la rédaction, photos à l’appui, de se rendre à un évenement où le FN était présent avec un angle prédéfini et orienté (négativement) sur le parti politique de Marine le Pen.

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Les députés viennent-ils dans l’hémicycle pour travailler ? Extrait du Petit Journal (Canal +) mai 2016.

Avec l’angle, il y a de facto une orientation de la séquence par le journaliste. Ce dernier donne à voir un aspect d’un événement pltôt que d’autres. Cette mécanique n’est pas propre à l’infotainment, mais sa spécificité s’ancre dans le déploiement d’une large gamme d’artifices audiovisuels (souvent ajoutés en post-production) pour appuyer le point de vue développé. Les artifices que le journaliste peut ajouter sont nombreux : le rire du public, des sous-titres, une bande son, des symboles comme des flèches, une narration exacerbée du sujet, un montage rythmé… Ainsi le réalisateur d’une séquence peut alimenter la séquence de rires pour appuyer l’aspect (qu’il juge) comique d’une situation ; ajouter des sous-titres pour insister sur certains termes d’une déclaration ; utiliser un montage rapide pour rythmer sa séquence ; user du narratif… Les possibilités sont nombreuses mais ont en commun de toujours servir à appuyer le propos du journaliste. En ce sens, ces effets de langage viennent « forcer » la lecture du spectateur.

Que ce soit visuellement ou à l’audition, ces éléments se mêlent à l’information pour la rendre « plus digeste » (si pas amusante) pour le spectateur. Le format présente donc un double effet d’adhésion. D’une part, une adhésion sur la forme : le spectateur accroche au programme qui est furieusement dans l’air du temps sur le plan du langage. D’autre part, il est engagé dans une lecture orientée du sujet mais dont le langage exacerbé rend parfois complexe la prise de distance avec la séquence. Les séquences sont souvent efficaces pour le spectateur mais rarement transparentes sur le plan de leur construction (il est parfois compliqué de prendre conscience de l’ensemble des effets de langage et du sens qu’ils induisent). Se pose alors différentes questions à garder en tête concernant ce format : quelle est la plus-value de cette mise en forme de l’information ? Le spectateur sait-il la décoder ? Jusqu’où le journaliste peut-il « forcer » l’interprétation de l’information par son public ? etc. Parmi les cas de traitement de l’information, le cas de l’actualité internationale parait intéressant. En effet, l’information internationale étant le parent pauvre de l’actualité, observer comment l’infotainement gère l’équilibre entre information et divertissement sur ces dossiers parait être une bonne problématique à soulever.
Information à l’international : la relation pour relancer l’attention du public ?
Le genre de l’infotainment se construit sur une relation de complicité entre journalistes et spectateurs. Cette caractéristique se remarque lorsque l’on observe le traitement du Petit Journal sur l’information à l’international. Ici le spectateur est en compagnie de la figure du grand reporter. Avec lui, le téléspectateur ne découvre pas uniquement le monde à travers ses yeux mais directement en sa compagnie (car le grand reporter ici sera toujours à l’écran). En la matière, le reporter Martin Weill s’intègre parfaitement dans le genre de l’infotainment et ce pour différentes raisons.

D’abord parce que Martin Weill participe énormément à l’aspect relationnel vis-à-vis du public. Dans un long article qui est consacré au reporter vedette nous pouvons lire : « Les 15-35 ans, cœur de cible de l’émission, adorent, les plus vieux adhèrent : avec son look juvénile, sa frêle silhouette, sa bonne tête, il est ce petit cousin baroudeur qu’on accompagne chaque soir, avec inquiétude, admiration et une pointe d’envie sur tous les endroits chauds de la planète. » [10]. Le reporter participe donc à une forte identification avec son public. En sortant du format austère de l’information, le journaliste a quelque chose de très « branchouille ».

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Extrait du Petit Journal (septembre 2015), à gauche de l’image le reporter Martin Weill.

Ensuite parce que le reporter ne fait pas que rafraichir l’image du journaliste, il crée également le récit de ses propres aventures. Comme le précise le principal intéressé lors d’une interview : « Même si le sujet ne te passionne pas, le côté « il est où, Martin ? » retient l’attention du public. Je sais que c’est un peu artificiel, mais si ça permet de raccrocher des gens à un sujet de 10 minutes sur l’Iran, tant mieux. […] L’idée, ce n’est pas de mettre en avant ma personnalité, mais d’être un simple médium, permettant de mieux faire entrer les téléspectateurs dans le sujet » [11]. Le reporter a donc une fonction d’accroche narrative (à l’instar du reporter belge Tintin, Martin Weill parcourt le monde de jour en jour) pour fidéliser le public à ses aventures.

Martin Weill outrepasse la fonction de relais d’information (expert en plateau/duplex qui relaye les dernières dépêches d’agence) pour devenir soi-même un médium d’actualité. Très certainement il aborde l’actualité avec un certain style : ses séquences sont accrocheuses et arrivent à capter l’attention d’un public qu’il parvient à fidéliser. Cependant, ses reportages ne doivent pas échapper à l’examen critique : quelles sont les opportunités et les limites de ce format ? Car en effet, les séquences du reporter vedette ne font pas l’unanimité [12]] auprès des observateurs.

Dans un article paru dans MediaCritique [13], Acrimed fait une analyse critique sur la mise en scène du grand reporter et arrive à la conclusion que le journaliste du Petit Journal tombe dans les mêmes travers que beaucoup de journalistes à l’international sur des chaines d’info classiques : « Le Petit Journal et son envoyé spécial Martin Weill prétendent pourtant informer avec sérieux et fiabilité […] Et malheureusement, […] les reportages manquent cruellement de nuances, et versent souvent dans la simplification, sinon les clichés ». Dans son article Acrimed pointe alors une série d’exemples [14] qui montrent que le Petit Journal ne rend pas justice à l’information internationale en commettant de-ci de-là des erreurs et approximations sur certains dossiers : mauvaise interprétation de texte de lois à l’étranger, erreurs géographiques…

Toujours selon Acrimed, il n’y a pas que l’imperfection de ces informations qui fondent la critique du Petit Journal sur la couverture à l’international. La mise en scène du journaliste, si précieux à la création d’une relation avec le public (au divertissement), pose également problème. Ainsi l’analyse précise : « En réalité, les équipes du Petit Journal ne filment pas des situations et des individus, mais « Martin » dans ces situations ou « Martin » en compagnie de ces individus ». L’accent serait donc trop mis sur le présentateur vedette, dont la présence constante à l’écran ne serait, en soi, pas un gage d’information de qualité. Enfin, Acrimed conclut son analyse en soulignant la faible plus-value de l’information de ces séquences : « Martin Weill et ses équipes sont, il est vrai, régulièrement confrontés à des situations difficiles, voir dangereuses, et ils n’hésitent pas à prendre des initiatives et des risques pour rapporter des images et témoignages originaux […]. Mais le terrain ne fait pas tout, et la séquence « information internationale » du Petit Journal est finalement à l’image de l’émission elle-même : absence de frontière claire entre information et divertissement (au détriment de la première), priorité accordée à la quantité plutôt qu’à la qualité… » Il y a donc bien des limites qui peuvent se poser quand la chaine met la priorité sur l’accroche de son public.

Info et divertissement : un équilibre à (re)penser
La question est brulante dans les rédactions : comment maintenir l’attention du public ? Alors que l’infotainment se présente comme une solution parmi d’autres, il convient de constater que le genre ne fait pas l’unanimité et que le divertissement n’est pas forcément au service de l’information. Il y a un équilibre qui doit encore être pensé.. A l’heure où il semble que les codes de l’infotainement deviennent de plus en plus familiers au spectateur, le genre fait tâche d’huile sur le reste du champ médiatique et il n’est plus rare de voir aujourd’hui une séquence de JT « classique » user d’une flèche ou d’une musique pour appuyer son propos ou mettre en scène un journaliste. Face à ces éléments de forme qui s’ajoutent constamment aux programmes d’information, il y a certainement un appel d’air qui se crée et invite le spectateur à se poser l’incessante question, est-ce bien au service de l’information ?

Martin Culot
Septembre 2016

[2Magazine hebdomadaire d’information sur la RTBF.

[3Interview de François Mazure, en ligne : http://www.bxlbondyblog.be/infotainment-faire-rire-pour-informer/ (page consultée le 01 juin 2016).

[4Cfr L’international : une information maltraitée, in Mediacritique(s) Magazine trimetriel d’Acrimed, Janvier-Mars 2016, p.p. 21-26.

[5Professeur de sémiologie à l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3.

[6T. Lancien, Le journal télévisé. De l’évènement à sa représentation, Presse universitaires de Bordeaux, Bordeaux, 2011, p.59.

[8J. Siracusa, Le JT, machine à décrire. Sociologie du travail, De Boeck et INA, Bruxelles, 2001, p. 136.

[11Idem.

[13Acrimed, Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed, n°18, janvier-mars 2016, Actualité internationale dans le « Petit Journal » : vous avez dit « information » ?, p.p. 27-31.

[14Idem.

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