Loin de l’intox, de la propagande et des manips...

Éducation aux médias au quotidien

Beaucoup d’évocations de l’Education aux Médias mettent en garde face aux manipulations médiatiques dont nous serions fréquemment l’objet. [1]. Mésinformation ! Pire encore, Médiamensonges. D’ailleurs, les médias eux-mêmes sont manipulés… Certains vont même jusqu’à recourir à la « Théorie du complot » [2] pour mobiliser le public et le convaincre d’une nécessaire approche critique. Sans nier ces situations particulières, l’éducateur aux médias, lui, tente d’alphabétiser au quotidien, partant du fait que tout média, hors même d’un contexte manipulateur, sélectionne et traite les faits qu’il rapporte. Et cela justifie déjà pleinement la nécessité d’une alphabétisation critique, sans qu’il faille dramatiser outre mesure.

Qui n’a entendu parler de l’affaire des charniers de Timisoara ? Roumanie en décembre 1989. Emballement médiatique autour d’une macabre mise en scène pour alerter l’opinion publique internationale. Et l’histoire des couveuses éventrées par les forces armées irakiennes au Koweit en 1990 qui a soulevé l’opinion publique américaine à l’heure de mobiliser les troupes contre Saddam Hussein. Vous vous en souvenez ? Et l’interview truquée de Fidel Castro par PPDA [3] en 1991. Vous avez aussi sursauté quand le pot aux roses a été révélé ? Et que dire du traitement médiatique de la grippe H1N1 et de la nécessité pour nos pays de se provisionner en vaccins de façon massive. Une info qui a circulé dans tous les médias avant d’être sérieusement mise en question sur le plan scientifique. Grosse manip des industries pharmaceutiques ? Faut-il allonger la liste des exemples qui attestent que tout n’est pas toujours au top dans les pratiques médiatiques ? Oui, cela dérape dans la comm… Et parfois de façon dramatique. Et parfois aussi chez les meilleurs. Loin de nous d’ignorer ces situations. Mais en mettant le focus sur ces dérapages magistraux, on donne à penser que l’Education aux Médias est une sorte de militance qui s’apparenterait à une guérilla citoyenne. Il serait ainsi fait appel à votre vigilance pour déjouer les embûches et les pièges parsemés devant vous, de façon insidieuse par des gens sans scrupule. Mais que dire alors des médias au quotidien ? Faut-il penser que la lecture du journal ou des écrans (télé, GSM, Internet, consoles vidéo…) ne requiert pas d’aptitudes spécifiques, hormis la capacité d’identifier ces dérapages, véritables occasions alors de jeter l’opprobre sur toute la profession ? C’est un peu facile et témoigne d’une conception très vaccinatoire de l’Education aux Médias. Il y aurait des situations de crise, lesquelles justifieraient un traitement de choc. Et bien sûr aussi, une prévention… laquelle éveillerait à l’identification des symptômes de la maladie.

Principes de base

Pourtant, comme dans le domaine de la santé, la meilleure prévention est encore une éducation aux principes de base : une hygiène de vie correcte, une bonne alimentation, le respect de ses heures de sommeil, etc. Un apprentissage qui se conçoit en dehors de, et bien avant, tout risque d’épidémie et de contagion. Pour l’Education aux Médias, il est possible et souhaitable de procéder de la même façon : partir du concret du quotidien et s’approprier les principes méthodologiques. Prenons, pour illustrer cela, une situation banale : la lecture d’un article d’un quotidien de presse locale. Rien de particulier au premier regard. Une situation de consommation médiatique comme il s’en présente tous les jours au domicile d’une famille qui lit le journal.

Nous avons choisi pour la circonstance, un papier paru en 2003, précisément le 3 avril, dans l’Avenir du Luxembourg, quotidien du groupe de l’Avenir. Son titre : « Maîtriser ta mob. peut sauver ta vie ». L’analyse de l’article va mettre en lumière le caractère construit de l’info qui est portée à la connaissance du public et le fait que cette construction résulte d’une série d’options prises par le journaliste. À chaque choix qu’il a été amené à faire, une ou plusieurs autres possibilités auraient pu être retenues. C’est dire que l’article aurait pu se présenter tout autrement. Eduquer aux Médias, c’est amener le lecteur à comprendre qu’il n’y a pas une et une seule réalité dans les faits, dès qu’on les porte à la connaissance d’un public. Chaque représentation médiatique essaye simplement de rendre compte de faits en développant un récit parmi d’autres possibles et en choisissant un angle d’approche. Voyons cela.

Il est question d’un stage de maîtrise de sa mobylette organisé à Arlon à l’initiative de Drive Mut. La session de 5 jours s’adresse aux adolescents et comporte une partie théorique ainsi qu’une mise en situation pratique sur site sécurisé. Le programme est soutenu par l’échevine de l’action sociale. Ce sont les services locaux des Mutualités socialistes, partenaire opérateur du stage, qui donnent les infos complémentaires et enregistrent les inscriptions. Voilà pour les faits. Voyons maintenant les questions qu’il est possible de se poser du fait de l’angle d’attaque choisi et du traitement donné par les deux journalistes. En effet, première chose : ce sont deux signatures qui apparaissent au bas de l’article. On peut donc imaginer que les collègues se soient réparti le travail. En ce sens, on peut être attentif à ce qui pourrait révéler différentes sources d’information que chacun aurait pris la peine de consulter de son côté.

Maîtrise ta mob

Le titre choisi ("Maîtriser ta mob peut sauver ta vie" ) et son style jeune semble s’adresser aux ados. Quoi de plus normal, puisqu’ils sont la cible du programme dont on fait l’évocation. Or, le premier paragraphe du texte accroche le lecteur adulte, les parents donc, sur ce qu’ils ont certainement comme expérience en commun (et probablement avec le journaliste) : un jeune qui les tanne pour avoir une mobylette. Et le journaliste de développer la crainte –bien légitime ?- des parents (sans doute est-ce aussi un peu la sienne). On attaque donc le sujet de deux façons, pour deux publics. A la fois les jeunes concernés par le stage (dans le titre) et (dans le paragraphe d’ouverture) les parents responsables, soucieux de la sécurité et… généralement pourvoyeurs des finances qui vont être réclamées à l’inscription. Le développement de l’argumentaire auquel les parents seront sensibles passe ensuite par l’évocation des risques encourus par les jeunes : la crainte de l’accident, la route tue tous les jours…. Des données chiffrées récoltées auprès des services locaux de la police attestent d’accidents de roulage où sont impliqués des deux roues motorisées. Il est fait ensuite le relevé de quelques manquements classiques dans la conduite : port du casque, machines trafiquées et bien sûr aussi, le manque de maîtrise… Dans la foulée, on précise que l’association organisatrice bénéfice d’une expérience avérée auprès de nombreux jeunes. Des chiffres annuels en attestent : 17.000 formés en six ans. Ils constitueront, on peut s’en douter, un argument décisif lors du débat sur une éventuelle inscription. Si l’organisation concrète est un service des Mutualités socialistes, il est aussi mentionné que l’échevine à l’action sociale est partie prenante de ce projet. Cela donne sans aucun doute du crédit supplémentaire à cette initiative bien rôdée qui arrête sa caravane cette année, dans la ville d’Arlon.

À lire ainsi les choses, on peut peut-être estimer que tout est clair et qu’il n’y a pas trente-six question à se poser. Les faits sont là, rapportés en toute objectivité. En quoi l’Education aux Médias est-elle concernée ? Pas d’idéologie suspecte ou cachée. Pas de propagande. On ne peut pas craindre à ce stade, un publi-reportage savamment dissimulé. Alors quoi ?

Partons alors de la chronologie probable des faits. Remontons aux origines du processus qui a produit cet article. Première série de questions : Comment le journaliste a-t-il été mis en possession de l’info ? Qui l’a informé ? Pourquoi sont-ils deux à traiter ce sujet ? On peut faire les suppositions suivantes : L’info provient soit des opérateurs (Drive Mut) ou du service de l’action sociale de la ville. Il y a sans doute plus de chance que ce soit cette dernière version qui soit la bonne. En effet, on sait les contacts fréquents que nouent les attachés de presse des cabinets politiques avec les journalistes. Retenons donc cette explication : un dossier de presse, ou à tout le moins un communiqué, informe le journal de l’organisation de ce stage (à l’approche des vacances de Pâques) et des modalités concrètes pour s’y inscrire. Le gros du travail journalistique est-il fait pour autant ? C’est en fait là que tout commence. A commencer par la sélection : publie-t-on l’info ? Et, le cas échéant, sous quelle forme ? La décision de publier relève de la ligne éditoriale du journal. Est-ce que cela intéressera le public ? Ici, en presse locale, difficile de ne pas souscrire à la proposition…et délicat de refuser la perche tendue par un partenaire –politique- de qui l’on continuera à avoir besoin demain. Un autre élément peut entrer en ligne de compte : l’actualité du moment. En d’autres mots encore : y a-t-il suffisamment de place pour inclure la proposition dans les colonnes ? Si ces éléments sont favorables, il faudra encore décider du traitement à donner à l’info. Nous ne sommes pas ici en présence d’une simple mise en forme d’un communiqué de presse. D’ailleurs, deux signataires attestent bien qu’un travail journalistique a été consenti. Faisons l’hypothèse qu’un des deux a retravaillé le communiqué de base en reprenant contact pour vérification avec les opérateurs et organisateurs. L’autre journaliste alors, de quoi s’est-il chargé ? La réponse semble logique : les infos chiffrées récoltées auprès de la police locale. Au minimum, un coup de téléphone. Peut-être un déplacement à la gendarmerie ? Les infos complémentaires demandées vont dans le sens de crédibiliser l’a propos d’un stage de ce genre en province luxembourgeoise. Quant au traitement de l’info, nous avons vu comment il a été développé : les deux publics, les risques réels que le stage va essayer de rencontrer… Un autre traitement était-il possible ? Comme Cyrano dans la tirade des nez, « on pouvait dire bien des choses en somme ! »

Angles divers

L’article aurait pu être écrit uniquement à destination des jeunes, ou à l’inverse exclusivement tournés vers les parents. On aurait pu donner la parole à des familles dont des enfants auraient eu un accident à mobylette. Faire parler plus longuement un des policiers chez qui l’on a récolté les chiffres statistiques et lui demander d’évoquer les accidents de roulage… ou plutôt de lister les risques, notamment financiers, que l’on court à contrevenir au code de la route. On aurait pu interviewer un concessionnaire de mobylette de la région sur le trafic des bécanes auquel se livre volontiers les jeunes. On aurait pu donner la parole à un des instructeurs pour qu’il décrive le programme du stage. Il aurait été aussi intéressant de publier le témoignage d’un jeune ayant déjà suivi le stage lors d’une session précédente et qu’il puisse dire tout l’intérêt du stage. On aurait pu, on aurait pu…

On le voit, cette info de base, (un stage de maîtrise est organisé) aurait pu être présenté de mille façons. Mais à chaque fois, on cible un public différent, et on donne une image différente du stage. Pour ce faire, il faut alors recourir à des procédés différents, à la fois dans l’écriture mais aussi dans la mise en forme. Ainsi, prenons comme exemple la photo qui a été choisie pour illustrer l’article. La note de crédit mentionne « AL. Claudy Petit 143414 ». Une photo maison donc (A.L. = Avenir du Luxembourg). Que représente-elle ? Un ado devant un rang de mobylettes à l’arrêt. Première chose : il est difficile de dire si c’est une fille ou un garçon… C’est un bon choix puisque le stage ne fait pas non plus de discrimination. Le jeune est occupé à chausser son casque et ses gants. En l’occurrence, c’est un bon exemple ! On aurait pu à l’inverse, choisir un jeune en défaut d’équipement réglementaire. La photo a été prise dans un parking, mais on aurait pu flasher en situation de roulage. En situation conforme ou, à l’inverse, en situation de danger. On aurait pu faire dans le trash en photographiant un accidenté… qui s’en sort encore pas trop mal (du genre avec un plâtre et des béquilles) ou un mort étalé sous une couverture à même le macadam ! Et la légende rédigée aurait pu décliner toute la panoplie allant des bons conseils de roulage aux remarques condescendantes post accident, en passant par le rappel du code de la route ou la redondance des chiffres statistiques mentionnés dans l’article.

Le papier tel que rédigé est un article classique, écrit à quatre mains. Il aurait pu être une interview (un instructeur, un jeune, un parent, un garagiste ou l’échevine elle-même interrogée sur sa politique familiale). Cela aurait pu aussi être un reportage photos. A minima, le journal aurait pu se contenter de mentionner le stage dans une longue série de propositions occupationnelles en cette période de congés scolaires. A maxima, le journal aurait pu se positionner encore plus favorablement par rapport à l’événement en tentant d’obtenir une place gratuite à offrir comme prix d’un concours portant sur la connaissance du code de la route, par exemple. C’est fou ce que l’on peut envisager, si l’on est créatif !

Bouclage

Mais, un autre élément entre en ligne de compte dans tout travail journalistique : l’heure du bouclage. Nous sommes ici dans un quotidien et non un périodique. Si la parution de l’info est prévue dans le numéro du lendemain… le bouclage, c’est en fin de journée. Pas de recul possible. Si les renseignements ne tombent pas rapidement, après visite sur site ou coup de téléphone, c’est foutu ! Chercher un jeune qui a déjà suivi le stage n’a peut-être pas été possible dans le temps imparti. Interviewer l’échevine non plus, car elle était peut-être retenue en réunion ou en déplacement ce jour ! Et donc… on fait aussi avec ce que l’on a, quitte à revenir demain ou un autre jour sur le sujet. En l’occurrence à la fin de la semaine, pour faire un écho du succès de participation à la session, par exemple.

Alors, notre papier qui semblait si anodin et ne représentait pas un risque majeur en matière d’Education aux Médias alarmiste ? N’est-il pas une invitation à se poser toute une série de question et à faire preuve d’une réelle compétence de lecture médiatique ? Si l’on est en mesure de relever les caractéristiques d’une expression médiatique en pressentant aussi ce que d’autres choix rédactionnels auraient donné, on montre alors que l’on est lecteur expérimenté du journal, un consommateur averti et actif qui réfléchit et sait faire preuve d’esprit critique.

Annexe : article lié à cette analyse

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Michel BERHIN

Septembre 2011

[1« [On ne nous dit pas tout] » Au delà du clin d’œil au sketch d’Anne Roumanov, l’expression est bien vraie ! Impossible que l’on nous dise tout. Le discours médiatique, inévitablement, opère une sélection des faits qu’il va traiter. Comme le met en scène un autre humoriste, belge celui-là, Philippe Geluck… « [Le Journal ne nous raconte pas ce qui s’est passé dans le monde… Quand je le lis, j’apprends juste ce qui s’est passé dans mon journal] ».

[2Elle resurgit volontiers au détour de dénonciations fréquentes de supercheries (notamment la question de savoir si l’homme a réellement marché sur la lune)

[3Patrick Poivre d’Arvor, présentateur français du JT

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