Objectif : venger l’école

E-conoclaste pédagogie : un Troll de prof sabote le net

Loys Bonod, prof de lettres du lycée Chaptal de Paris, ne s’en cache pas, « il a tendu sa Toile, a « pourri » le web pour piéger ses élèves et y a même pris un certain plaisir »...

Le pire sans doute, dans cette affaire de pédagogie contestable, c’est que les médias se sont emparés de l’affaire pour relayer les faits sans autre forme de procès. Aucune mise en perspective, aucun engagement éditorial pour mettre en cause ce que, comme parents à tout le moins, on trouverait inacceptable. Sauf que, justement, beaucoup de parents (dont on nous révèle qu’ils seraient plus de 45 % à espionner leurs enfants sur leur pratique web [1] cautionneraient peut-être cette pratique faute de s’engager personnellement dans une vraie relation de confiance.

Si le prof "piégeur" [2] trouve sa « petite expérience amusante », elle a toutefois fait rougir (de honte) ses élèves, lesquels conclut-il « n’ont pas la maturité suffisante pour utiliser le numérique, […] une technologie dont on tirera profit à condition d’avoir formé son esprit sans elle ! ».
« Il a truffé la toile d’informations erronées et plus de trois quarts sont tombés dans le panneau » reprendra La Nouvelle République, qualifiant les élèves (et non le professeur !) de « fraudeurs ».

Confiance ou soupçon ?

La finalité avouée, on le lui accordera, était peut-être louable : conduire les élèves vers plus d’autonomie, l’expression d’une pensée personnelle, une plus grande confiance en soi. Dénoncer aussi les sites qui vendent des corrigés de devoirs. Mais pour se faire, il a choisi de trafiquer des sites, de publier des âneries et a, de ce fait, introduit le soupçon dans la relation pédagogique.

L’enseignant [3] qui se targue aujourd’hui d’avoir acquis par ce stratagème une belle réputation dans son lycée, a bénéficié largement d’interviews dans les médias. A Libération, il confie assez paradoxalement ce constat sur la profession enseignante : « « Je ne suis plus professeur, je suis devenu détecteur de fraudes. C’est une rupture de confiance entre le professeur et l’élève qui est très triste », a-t-il ajouté, tout en précisant qu’il ne voulait pas stigmatiser les élèves mais plutôt montrer qu’il faut « une éducation à internet » [4] (NDLR : se rend-t-il compte qu’il a joué à l’arrosé arroseur et de quelle Education aux Médias parle-t-il ?). Au Nouvel Obs, il confie : « Il faut simplement que les élèves apprennent à travailler seuls sur les épreuves qui le nécessitent. On n’a pas besoin de travailler à plusieurs sur un commentaire de texte. Je n’ai absolument aucune hostilité vis-à-vis du web, je tiens une fois de plus à le préciser. D’ailleurs, j’admets sans problème ne pas avoir respecté la charte de Wikipédia mais il faut aussi reconnaître que cet instrument a ses limites, et que même pendant de courts instants, chacun peut y poster ce qu’il veut. Le travail collaboratif en ligne doit aussi pouvoir être critiqué, comme n’importe quel autre type de travail [5] ».
Sans doute les médias ont-ils été en phase avec cette intention, eux qui la plupart du temps, se sont contentés de paraphraser la prose de l’enseignant parue sur le site de Rue89… reprenant en quasi copié/collé les mots mêmes de la conclusion du prof e-conoclaste… sans autre positionnement personnel, le plus souvent ! (Les journalistes devraient-ils aussi être formés à l’expression d’une pensée personnelle ?)

Vraies fausses erreurs

Si bien que ce n’est que dans le monde de la pédagogie éveillé à l’usage des Tices que le procédé a finalement été débattu et critiqué [6], encensé par les uns et mis à mal par les autres. Il ne s’agira pas ici de rendre compte paritairement des propos respectifs, mais bien de prendre parti en élargissant le présent cas d’école à l’examen de l’option pédagogique qui la sous-tend. Plusieurs procédés sont mis en œuvre dans cette expérience. Evoquons-en quelques uns et prenons-en la mesure pédagogique… en n’éludant pas la dimension éthique.
Le premier et le plus déstabilisant, c’est le piège tendu dans le cadre de la relation de confiance que l’enseignant se doit d’avoir avec ses élèves. Peut-on apprendre de quelqu’un dont, par ailleurs, on devrait se méfier. L’éducateur (prof, mais aussi parent) n’est-il pas celui auprès de qui trouver refuge et compréhension ? Comment se mettre à l’école de quelqu’un s’il transgresse lui-même les règles ? Y a-t-il une différence entre le présent procédé et la distribution en classe de syllabi qui contiendraient volontairement des erreurs… à charge de l’élève de recouper avec d’autres sources pour se faire un avis définitif ? Damien Babet [7] , enseignant, est encore plus explicite quand il compare le geste de Loys Bonod à celui d’un « président qui financerait des attentats pour se faire réélire, un magazine qui publierait de faux articles pour critiquer la presse, des parents qui frapperaient leurs enfants pour leur apprendre la vie ». « Pourriture pédagogique » conclut-il.

Jusqu’où la mystification est-elle à l’œuvre ? C’est la question que se pose Cyrille Borme depuis qu’il a reçu sur son blog des commentaires d’élèves de Bonod, suite à la désapprobation qu’il publiait sur toute l’affaire. Si L.B. a pourri le web, on est en droit de se demander légitimement s’il n’est pas aussi capable de « se faire passer pour ses élèves pour donner du grain à moudre à son idéologie ». C’est en ce sens que s’exprime Debianeux, en commentaire : « Pourrisseur un jour, pourrisseur toujours. Utiliser de mauvaises méthodes pour en dénoncer d’autres n’est, selon moi, pas la bonne solution. Et dans ce cas-ci, c’est l’enseignement (et sa crédibilité) qui en paie hélas le lourd tribut... » . On lira avec grand intérêt, tout au long des commentaires postés en contrebas, la débâcle d’incrédulités engendrée par cette mystification qui se voulait pédagogique. Les élèves de Loys Bonod viendraient à son secours… Mais est-ce bien eux qui s’expriment ? Lamentable d’arriver à un tel degré de suspicion mais inévitable finalement !

Apprendre sans tromper

Il y a aussi la détérioration d’un fonds documentaire accessible et utile par ailleurs à d’autres utilisateurs non concernés par « l’expérience amusante ». Eric Delcroix [8] maître de conférence à Lille III s’en émeut. Son analyse est critique : selon lui, « c’est plutôt Loys Bonod qui n’a pas la maturité pour utiliser le numérique en classe ». On peut y voir un écho du ton caustique de cette affiche placardée dans sa classe par un collègue canadien (l’anecdote est-elle vérifiable ?) et qui disait « Si un enseignant a peur d’être remplacé par des machines… c’est qu’il mérite de l’être ! » Le ton du pédagogue lillois est virulent et son diagnostic définitif quand il interpelle le praticien parisien : « Si vous avez besoin de tenter de prouver que les professeurs peuvent parfois maîtriser les nouvelles technologies aussi bien qu’eux, voire mieux qu’eux, moi j’aime parfois que les jeunes me prouvent qu’ils sont meilleurs que moi dans les nouvelles technologies  ».
Car on le comprend, c’est du positionnement pédagogique dont il est question, bien au delà de l’anecdote « amusante » de terrain. Yann, enseignant de Bar sur Aude (Troyes) sur son blog pédagogique « Ralentir Travaux [9] » est très clair : « Et plus je lisais cet article, plus je me disais que je faisais exactement le contraire. Depuis cinq ans, je m’efforce de nourrir internet, d’y apporter tout ce qui permettrait à mes élèves d’apprendre, de comprendre, de se documenter, d’obtenir de l’aide, de s’entraîner, de réfléchir, etc. Ma démarche est exactement l’inverse de celle prônée par l’auteur de cet article. Je veux que mes élèves n’aient pas à s’inscrire ni à payer pour obtenir une information qui plus est erronée. Je veux que mes élèves sachent où chercher, raison pourquoi je mets tous les liens des sites qui me semblent fiables. Je veux que mes élèves puissent me contacter dès qu’ils achoppent sur une notion, qu’ils puissent retrouver tous mes cours, faire des exercices, etc. Tout cela s’appelle Ralentir travaux, et certainement pas Pourriture du web. »
Combien de temps passé à la construction de ces ressources fallacieuses aussi, qui aurait pu être consacré à l’apprentissage technologique dans un tout autre état d’esprit ? Car l’investissement réclamé par cette stratégie maléfique est conséquent, on s’en rend compte à la lecture des 5 étapes suivies pour tisser cette supercherie. Si l’intention était véritablement de montrer combien il est facile d’investir le web pour y publier n’importe quoi et manipuler les esprits, il aurait alors pu y réfléchir AVEC ses élèves et non CONTRE eux.

Responsabilité, honnêteté

Il aurait pu montrer en classe comme il est de fait aisé d’écrire dans Wikipédia… mais éveiller alors en même temps à la responsabilité éditoriale, à l’honnêteté intellectuelle, au nécessaire consensus à atteindre dans la formulation d’un savoir collectivement construit. De vraies valeurs éducatives, en somme. Et s’il estimait devoir montrer l’aisance du vandalisme (car c’est bien de cela qu’on parle) il aurait pu, par le fait, même éduquer à la probité intellectuelle. Caviarder une source en ligne ?... on peut même imaginer s’y essayer, à titre d’exercice… mais l’éthique eut alors réclamé que l’on ne passe jamais de la prévisualisation à la publication. On peut semblablement travailler le thème de la rumeur, bien présente sur le net, s’en approprier les caractéristiques qui en font un genre littéraire à part entière, en fonder une typologie qui les classe selon les thèmes, les frayeurs, les publics, les gains supposés… on peut même demander à titre d’évaluation, d’en composer une qui réponde à toutes ses codes [10] … Un travail finalement très formateur pour le jeune internaute qui est bombardé de ces spams à longueur d’année et qui doit apprendre la mise à distance critique. Mais, on l’aura compris : pas question de disséminer ensuite sa créativité sur les réseaux et d’y discréditer toutes les productions réfléchies qui sont l’œuvre de rédacteurs plus consciencieux !
Si le passage à l’acte a été consenti, c’est aussi parce que l’enseignant a pour les médias modernes une piètre considération. Il dit : « Pour ce qui est de ma discipline, les lettres, après avoir pesé le pour (peu d’avantages) et le contre (d’immenses inconvénients), c’est avec lucidité que je me suis forgé ma propre conviction : il faut entrer dans le web le plus tard possible. A mon sens l’éducation au web n’est pas nécessaire : nous en sommes, nous les autodidactes du numérique qui appartenons aux générations précédentes, les meilleurs exemples  » [11]

La vraie culture, la vraie éducation, serait donc affaire d’enseignement scolaire… le reste viendrait de surcroît et ne contiendrait que très peu de choses intéressantes. Comme le reprend Yann –déjà cité- : « l’école serait l’opposée d’internet, l’école émancipe tandis qu’internet asservit ». Cette posture intellectuelle nie, sans mesure aucune, la nature des communications qui s’établissent aujourd’hui à l’aide des réseaux. Tout en rappelant que le net n’est qu’un outil, un vecteur au service de la relation que l’on veut bien lui faire jouer, il y a lieu d’identifier toutes les nouvelles stratégies de mises en situation d’apprentissages qui peuvent découler de ses usages. Mais les opportunités pédagogiques ne peuvent être pressenties que par un changement paradigme. L’enseignant 2.0 est quelqu’un qui propose de construire ensemble des savoirs plutôt que de se concevoir comme le détenteur d’un savoir acquis de longue date et le dispensateur éclairé de la bonne manière d’en énoncer la formulation. L’expérience du pendule de Foucault, par exemple, nous est acquise depuis 1851, mais au delà du livre, le multimédia et l’internet permettent de revisiter avec beaucoup de créativité les stratégies pédagogiques de son appropriation.

Distance critique et créativité

Une vérité fondamentale semble échapper à Loys Bonod, quand il dit : « Je tire profit du numérique parce que l’école m’a donné des capacités de raisonnement, une culture personnelle et par conséquent la distance critique nécessaire pour appréhender le web. Voilà ce qui peut vraiment servir à mon sens, d’éducation au web ». Il oublie que sa formation, il la doit à des professeurs dévoués, honnêtes et compétents, et non seulement aux savoirs enfermés –un peu stérilement aurait dit Socrate [12] - dans des livres. C’est le pédagogue qui invente la séquence d’apprentissage et non l’outil principalement. Et si les outils évoluent, alors certes les enseignants sont-ils confrontés à une nécessaire mutation de leurs pratiques, mais ils restent les détenteurs de la créativité pédagogique.

« Pour enseigner les maths à John, il faut connaître John autant que les maths [13] ». On sait cela de longue date ! Et aujourd’hui plus qu’hier sans doute, connaître John, c’est connaître son monde, ses pratiques, ses outils, ses loisirs… et les embarquer dans l’aventure pédagogique comme des ressources. Mais sans doute est-ce là la nature du divorce entre Bonod et ses opposants : le prof de lettres est-il prêt à ce changement de paradigme qui l’invite à descendre de son estrade de transmetteur de savoirs ? A-t-il perçu qu’il se passe des choses intéressantes quand on confie aux élèves la responsabilité de leurs apprentissages ? Est-il convaincu que les outils n’étant que des canaux, il est donc possible de s’en servir pour instrumenter ses options pédagogiques ? Pensera-t-on vraiment que la maturité nécessaire à l’usage critique des nouvelles technologies découle tout naturellement d’une formation à la culture classique d’antan ?

Si l’exercice sur Vion d’Albray (cet auteur dont quasi tout l’internet ignorait l’existence avant que Bonod n’en crée les traces mensongères) n’a pas produit les effets escomptés, la cause est-elle dans l’usage plagiaire des nouvelles technologies ou plutôt dans l’ignorance des pré-requis réclamés par le travail imposé ? Travail dont on peut se demander s’il fait à tout le moins sens chez les élèves quand on voit le peu de retentissement de l’œuvre de l’auteur sélectionné. Mais peut-être que Loys Bonod en est encore à dispenser son enseignement pour la seule élite de la nation capable de percevoir le bien-fondé de ses choix littéraires comme a propos pédagogiques. Enseigner de la sorte à des nantis qui n’ont peut-être tout comptes faits pas besoin d’enseignant… juste peut-être de balises, c’est sans doute facile. On comprend alors l’analyse qu’en fait Damien Babet : « L’école soumet les élèves à des injonctions contradictoires : pensez par vous-même, répétez ce qu’on dit. Prenez des risques, ne vous trompez pas. Apprenez par cœur, ne plagiez jamais. Ces contradictions sont structurelles, inscrites dans les fonctions ambivalentes de l’institution. D’un côté, on impose aux élèves une culture dominante de pure autorité. De l’autre, on leur demande d’entretenir la fiction selon laquelle cette culture est librement choisie, aimée, appréciée comme supérieure par tous. La bonne élève, c’est celle qui a le bon goût de sincèrement aimer Flaubert. » Il y a un public pour cela, dans certains lycées et collèges. Il y a des enseignants qui conçoivent leur métier de la sorte. Il semble même qu’ils se donnent la réplique sur un site internet [14] où notre Bonod a été largement soutenu. Mais faut-il leur donner le mot de la fin ?

Car il est temps de conclure. Cette expérience date d’il y a trois ans, et on peut se demander ce que cherchait Loys Bonod en la révélant récemment au grand public sur le site contributif « Rue89 »… si ce n’est une sorte de validation ! Mal lui en pris. Yann –déjà cité- tire la leçon de cette malversation pédagogique : « Quelque talentueuse que soit la démonstration, elle n’est pas dépourvue d’une certaine perversité. Semer des erreurs sur un texte et un auteur dont les élèves ignorent tout ; attendre d’eux, dénués qu’ils sont, qu’ils se fourvoient dans le piège tendu pour ensuite jeter le blâme sur des procédés auxquels on s’attendait qu’ils s’adonnent et qu’on a même favorisés, si cela n’est pas de la manipulation, de la perversité…  ». Le doute étant semé, plus possible de faire machine arrière. Plus aucun crédit n’est possible quand la probité intellectuelle n’est plus de mise. C’est également ce que devraient méditer ces nombreux parents qui recourent à l’espionnage de la navigation de leurs ados au lieu de construire une démarche éducative basée sur la confiance. Et nous ne résistons pas à l’envie d‘inviter le lecteur à poursuivre cette réflexion par la lecture de l’excellent texte de Bruno Devauchelle : « Et si on faisait davantage confiance aux jeunes ? » [15] .

Michel BERHIN

Média Animation

Avril 2012

[2« J’ai rédigé un pseudo-commentaire, le plus lamentable possible, avec toutes les erreurs imaginables pour un élève de Première, et même quelques fautes d’orthographe discrètes, tout en prenant garde à ce que ce commentaire ait l’air convaincant pour quelqu’un de pas très regardant ou de pas très compétent. Pour les amateurs de littérature ou les professeurs de lettres, ce corrigé absurde est d’ailleurs assez amusant. J’avoue avoir même pris un certain plaisir à le rédiger. » dans : http://www.rue89.com/2012/03/22/jai-piege-le-net-pour-donner-une-lecon-mes-eleves-230452

[10C’est Alexandre Jardin qui rapporte le témoignage de cette institutrice – Mme Folichet- qui avait une manière originale de faire apprendre la correction orthographique. Dans : Chaque femme est un roman, Grasset, Paris, 2008. Pages 113-114 : Dé-désormais, vous su-su-birez deux ffois la même dictée. La p-p-première fois, je vous de-de-demanderai de faire le plus grand nombre possible de fautes d’orthographe, de conjugaison et de grammaire. La deu-deuxième fois, vous en ferez le moins possi-ssible.

[11dans les 260 réactions Néoprofs (22*12), cette Petite mise au point de L. Bonod, prof de Lettres classiques au lycée Chaptal : Message par Luigi_B le Mer 21 Mar 2012 - 18:20.

[13Entre autres évocations : http://www.meirieu.com/DICTIONNAIRE/connaitre.htm

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