Cyberharcèlement, un harcèlement 2.0 ?

Le cyberharcèlement et surtout, son impact sur les jeunes, est dépeint comme une regrettable dérive numérique de notre temps. Mais on oublie souvent que des actes de harcèlement sont observées dans tous les milieux de vie, et depuis toujours. Quelles sont les similitudes entre harcèlement et cyberharcèlement ? Quelles en sont aussi les spécificités ?

Le harcèlement et sa récente suffixation (cyber-) concentrent à eux seuls bien des angoisses et attentions éducatives actuelles, comme si les manifestations de haine en ligne avaient mis au jour un phénomène pourtant très ancien. Dans les conversations entre adultes en charge d’éducation formelle ou informelle, la question du cyberharcèlement s’impose fortement, au moment d’aborder la question des « risques et dérives d’internet ».

Les médias d’information ne sont pas en reste. La rubrique des faits divers relate souvent le cas d’adolescents en péril, pointe volontiers du doigt les phénomènes de harcèlement qu’ont pu subir leurs victimes, davantage encore quand la scène tragique se déroule dans un espace neuf et mal maîtrisé : les réseaux sociaux. En revanche, ces mêmes supports sont bien en peine de faire écho des nombreux cas de jeunes utilisant les réseaux sociaux numériques pour se soutenir ou se venir en aide, pour interagir sur les problèmes personnels qui leur sont posés. Florence Quinche [1] note ainsi que les adolescents mobilisent prioritairement les réseaux sociaux numériques pour échanger sur les questions dont ils ne peuvent discuter facilement avec les adultes, a fortiori les parents : la sexualité, les relations amoureuses, l’apparence physique, les difficultés de relation, les difficultés scolaires et familiales. Pour Michel Marcoccia, cette notion d’entraide est au cœur de la sociabilité numérique adolescente : « Même si les sujets sont assez divers, on observe quatre types d’activités principales. Tout d’abord, la réalisation d’activités de soutien et d’entraide. On retrouve en fait un type d’activité qui renouvelle les mécanismes habituels du soutien social puisque le « soutien en ligne » est demandé à des inconnus. On peut distinguer trois types différents d’entraide : la demande d’évaluation, le partage de témoignages, la demande d’informations. L’entraide peut être initiée par une demande d’évaluation (de sa situation, de son identité, de son état psychologique, de son apparence physique). » [2]

Négligeant le fin questionnement de ces pratiques pourtant fondamentales, les supports d’information destinés au grand public alertent régulièrement l’opinion sur les seuls usages relationnels problématiques, donnent l’impression que le phénomène est à la fois récent, exclusif et d’une ampleur inédite.

Le cyberharcèlement, problème de société ?

Si l’on s’intéresse plus précisément à ces dérives problématiques, Dan Olewus (en 2012), le premier chercheur a avoir conceptualisé le cyberharcèlement, affirme qu’« il y a très peu de matière scientifique pour démontrer que celui-ci aurait augmenté ces cinq ou six dernières années, et cette forme de harcèlement est en réalité un phénomène moins fréquent. Les affirmations des médias et des chercheurs selon lesquelles le cyberharcèlement aurait augmenté de façon importante sont très exagérées [3] ». Plusieurs recherches ont pourtant voulu montrer le contraire. Parmi celles-ci, Juan Calmaestra et alii, comparant les différents moyens de cyberharcèlement utilisés pour agresser les victimes, mettent en relief l’impasse tautologique dans laquelle les chercheurs sont confrontés. En effet, les résultats montrent avant tout que le volume des cas de harcèlement en ligne augmente en fonction de l’évolution des usages numériques et du déplacement des pratiques sociales : « En ce qui concerne le cyberharcèlement par Internet, nous notons des différences entre 2008 et 2011. Ces différences sont significatives pour les utilisateurs de messagerie instantanée, des réseaux sociaux et des blogs. Les blogs comme lieu de l’agression sont passés de 8.2 % des agressions en 2008 pour ne pas dépasser 1 % en 2015. La proportion d’agressions sur des messageries instantanées a diminué de plus de la moitié (42.6 % à 17.8 %). Le contraire s’est produit avec les réseaux sociaux où l’on voit les agressions se multiplier par près de six. Dans ce cas, nous passons de 11.5 % en 2008 à 66.1 % en 2011. Les réseaux sociaux sont les espaces les plus utilisés pour commettre un acte de cyberharcèlement ».

Ces chercheurs affichent dans les mêmes pages la difficulté de saisir le principe même du cyberharcèlement. En effet, confrontant les données issues d’études menées dans différents pays européens, ils expriment des prévalences très contrastées selon les régions, qui ne peut guère s’expliquer que par des définitions variables du phénomène : ces études recensent, par exemple, 62% de cybervictimes en Belgique, contre 19 en France.

Les caractéristiques du harcèlement

A partir de quand peut-on invoquer le harcèlement ? Divers éléments caractéristiques entrent en ligne de compte pour que l’on pose le diagnostic. Dans sa définition communément admise, le harcèlement exige que des actes ou propos préjudiciables soient produits ; ceux-ci doivent être commis ou proférés avec une intention de nuire ; un déséquilibre de force, de pouvoir ou de compétences entre les protagonistes doit être acté (ce qui distingue le harcèlement de la simple dispute) ; enfin, les méfaits doivent être répétés dans le temps (ce qui oblige à distinguer le harcèlement de l’attaque simple). Notons à cet égard qu’une attaque isolée, menée par un auteur unique, peut mécaniquement se répéter, si elle est rediffusée ou démultipliée via Internet.

Le harcèlement classique, comme les autres embrouilles sociales, est vieux comme le monde. Dans tous les lieux de vie collective, on observe brimades, insultes, taquineries et harcèlement. Les caractéristiques structurelles de ces intimidations n’ont pas évolué, ni plus que leur degré de violence. Dans son roman « Les désarrois de l’élève Törless », en 1906, Robert Musil énonce déjà les acteurs, les mobiles et les circonstances identifiés aujourd’hui dans la plupart de cas de (cyber) harcèlement. De quoi s’agit-il ? Dans « les désarrois de l’élève Törless », Törless a deux camarades plus âgés, Reiting et Beineberg. Ils sont doués et bien élevés. Mais parfois agressifs et brutaux. La violence de ceux-ci impressionne Törless et l’attire. La dualité comportementale de ses camarades intrigue Törless, en pleine construction et incertitude identitaires. Entre autres, les deux garçons harcèlent et soumettent un autre jeune, qu’ils ont vu se rendre coupable d’un vol. Ce dernier est à leur merci, victime idéale : il se taira et se désignera même coupable d’une situation que, croit-il, il a lui-même provoquée. Reiting et Beineberg en profitent pour lui infliger différentes persécutions. Témoin muet voire complaisant, Törless trouve ces actes à la fois répugnants et fascinants, balance entre le désir loyal d’être un ami complice, la peur de se faire persécuter à son tour et la honte de ne rien faire. On ne sait trop ce qui dégoûte Törless, ou du moins, ce qui le dégoûte le plus, la violence de ses camarades ou la faiblesse de leur victime.

Sont là décrits les protagonistes et les principes mêmes du mécanisme de harcèlement : la répétition des actes intentionnels dans le temps, des bourreaux en situation de force, qui identifient une faiblesse ou une singularité pour harceler ; une victime muette qui s’estime coupable ; un spectateur lâche et complice, qui laisse faire ou participe aux méfaits en espérant gagner l’admiration de ses amis, ou à tout le moins, ne pas subir les mêmes préjudices à son tour.

Le harcèlement est aujourd’hui moins acceptable, moins toléré, moins admis qu’auparavant. Il est aussi moins invisible et moins tabou, car avec les services en ligne, les jeunes disposent de nouveaux moyens de communication grâce auxquels ils peuvent confier leurs difficultés, sans ressentir les contraintes liées aux discussions en face-à-face : le silence de la victime est une autre caractéristique traditionnelle des situations de harcèlement, un silence désormais plus facile à rompre en ligne.

Contrairement donc aux idées répandues, le volume de cas d’intimidation n’explose pas depuis l’arrivée du numérique, mais depuis quelques années, les adultes ont tendance à dramatiser tout problème relationnel désormais visible entre jeunes, souvent improprement identifié comme du harcèlement. Les pratiques sociales se sont simplement déplacées.

Du harcèlement au cyberharcèlement

Réseaux sociaux : c’est là désormais que les jeunes socialisent en grande partie. Ils y pratiquent ce qu’ils font ailleurs. Ils y trompent leur ennui, se divertissent, s’entraident, s’informent, nouent et enrichissent des relations amicales ou sentimentales, s’y disputent aussi parfois. Au harcèlement vient s’ajouter le cyberharcèlement, qui prolonge ou amplifie le précédent.

Pour certains experts, un problème théorique se pose. Même si, sur le terrain, le harcèlement classique se prolonge par du cyberharcèlement (ou l’inverse) et en amplifie les effets, nombreux sont ceux qui interrogent la distinction à établir entre les deux modalités : « Le harcèlement accroîtrait non seulement certains effets du schoolbullying, mais constituerait en même temps un phénomène possédant ses spécificités propres, se différenciant ainsi du harcèlement classique tant par sa logique, sa dynamique, que par les mécanismes qu’il mettrait en œuvre. Selon la première hypothèse, le cyberharcèlement ne différerait du schoolbullying que par l’emploi de moyens différents. Il s’agirait donc d’une simple différence de degré. Selon la seconde, ce serait la nature même du harcèlement qui s’en trouverait modifiée. Il s’agirait donc d’une véritable différence de nature [4]. »

Analogues ou différents ? La seconde hypothèse peut être validée. Car même si, sur le terrain, le cyberharcèlement se combine avec le harcèlement, et implique que les mêmes rôles y soient joués, il en diffère sur plusieurs points : les types de pratiques, les acteurs impliqués, les effets mesurés.

Des formes mutantes

En ligne, le harcèlement peut prendre peut prendre de nouvelles formes. D’un point de vue général, on peut y harceler sur un plan informatique (hacker un compte, usurper une identité), textuel (se répandre en insultes répétées), visuel (diffuser des images désobligeantes), ou social (exclure un individu d’un réseau de contacts, d’amis ou de followers).

Dans cette logique discriminante, Nancy Willard [5] a établi une typologie des nouvelles formes de harcèlement sur Internet, y étendant largement le champ du cyberharcèlement. Elle distingue ainsi le harassment (envoi répété de messages violents), le flaming (brefs échanges très insultants ou violents), la denigration (ragots visant à détruire la réputation de quelqu’un, parfois sur un site propre dédié à cet objectif), l’impersonation (usurpation d’identité), le outing (publication d’informations à caractère confidentiel, dont fait partie le (slut)shaming, diffusion d’images personnelles de type sexuel), l’exclusion (mise à l’écart d’un réseau social) ou encore le cyberstalking (traque ou surveillance intensive sur internet), ces cinq dernières formes étant fortement ou exclusivement liées à la numérisation des pratiques sociales.


Rôles identiques, nouveaux acteurs

Le harcèlement classique met systématiquement en jeu plusieurs acteurs : un ou des harceleurs souvent dotés d’un certain charisme mais généralement dénués de capacité d’empathie, une ou des victimes souvent silencieuses et en manque de confiance en elles-mêmes, un public fréquemment muet. Ce public de spectateurs ou de témoins peut, selon Christina Salmivalli [6], occuper trois rôles distincts mais en interaction : les supporteurs, les outsiders, les défenseurs.

Qui sont ces témoins, au rôle capital dans le développement des cas de harcèlement ? Certains d’entre eux, sans prendre une part active aux méfaits, offrent un soutien « moral » important au harceleur, par exemple en riant de la victime ou en s’attroupant autour des protagonistes principaux, au moment où le méfait se produit. D’autres témoins s’érigent en assistants logistiques directs du bourreau. Christina Salmivalli nomme les uns et les autres les supporteurs, spectateurs passifs ou actifs, qui peuvent même se distribuer et répartir les tâches : collecter des informations blessantes ou prêtant à rire, les transmettre au groupe, tourner la victime en ridicule. Avec l’avènement du numérique, les jeunes qui se réunissaient hier autour du harceleur, se rassemblent aujourd’hui autour des ordinateurs ou des smartphones.

D’autres témoins, plus nombreux, restent en retrait. Ils n’approuvent pas spontanément ce qu’ils voient, mais laissent faire. Ce sont les outsiders. Ils ne connaissent pas toujours la victime ou son bourreau. Dans le cas du cyberharcèlement, le nombre d’outsiders peut potentiellement se démultiplier sans fin. Une information préjudiciable, une image désobligeante peuvent – ou non – susciter une large audience muette et invisible, que la victime peut à peine se figurer. C’est précisément cette multitude d’observateurs dont il ne peut prendre la mesure qui représente l’épreuve la plus difficile à subir pour un jeune cyberharcelé. Pour Christina Salmivalli, aucune stratégie de lutte contre le harcèlement ne peut être efficace si elle ne consiste pas entre autres à donner aux outsiders les moyens et les compétences indispensables pour qu’ils puissent s’impliquer afin de faire cesser la situation problématique.

Enfin, une troisième catégorie de témoins peut prendre part aux actes réprouvés, mais d’une toute autre manière. Christina Salmivalli les nomme les défenseurs. En réalité, ces défenseurs prennent position en faveur de la victime, soit en intervenant directement pour s’opposer au harcèlement, soit en aidant la victime après-coup en la soutenant et en la réconfortant. C’est une posture idéale pour faire cesser le méfait. Leur posture de défense ou d’entraide se trouve aussi déclinée en ligne, sous la dénomination de modérateurs.

Bellon et Gardette [7] soulignent toutefois que dans le cas du cyberharcèlement, «  les SMS blessants surgissent précisément au moment où la victime est le plus en situation de vulnérabilité, souvent au milieu de la nuit ». Si cette observation paraît pertinente, en revanche, elle fait peu de cas de ces groupes d’entraide, des messages de soutien, auxquels à l’inverse, les jeunes peuvent recourir via leurs réseaux numériques.

A ces trois rôles classiques dans le processus de harcèlement, Bellon et Gardette [8] en identifient deux autres, liés de plus près aux spécificités du cyberharcèlement : les relayeurs et les surenchérisseurs. Selon ces auteurs, les relayeurs, au départ simples observateurs, vont diffuser mécaniquement des informations ou des images sans prendre la mesure réelle de leur geste, souvent par étourderie, sans beaucoup de prudence ni de discernement, aidés en cela par les facilités de manipulation offertes par la technologie. A côté de ces relayeurs, d’autres observateurs initiaux sont amenés à réagir aux publications et commentaires, sur un ton paroxystique, dans une montée en puissance de l’injure ou la raillerie. Ce sont les surenchérisseurs, participants réguliers et actifs dans les forums en ligne des supports de presse.

Du côté du bourreau

Citant Parry Aftab, Bellon et Gardette ont identifié six types de harceleurs, certains présents dans le harcèlement classiques, d’autres dans le cyberhacèlement, ce qui contribue à considérer positivement l’hypothèse de la distinction à faire entre les deux formes de méfaits. Les avides de pouvoir ont une volonté de marquer leurs pairs de leur empreinte. De ce fait, leurs pratiques sont rarement anonymes et moins fréquentes sur le Net que dans l’espace physique. Les malicieux recourent souvent au portable et aux réseaux sociaux pour colporter rumeurs et ragots, ridiculisant et moquant leurs cibles, par désœuvrement et immaturité, aussi bien sur le Net qu’ailleurs. Les nerds revanchards constituent une catégorie spécifique des bourreaux cyberharceleurs. Ce sont ceux qui, dans la vie physique, sont victimes des brimades de leurs pairs. Ils profitent de leurs compétences informatiques pour se venger, en ligne, du préjudice dont ils souffrent. Ils le font généralement incognito ou en prenant une fausse identité.

Les anges vengeurs sont eux, de véritables justiciers. Agissant eux aussi de manière plus ou moins masquée sur le Net, ils attaquent ceux qu’ils considèrent comme des agresseurs ou ceux qui s’opposent à la cause qu’ils défendent. Trouvant leurs actes justifiés, protégés par leur anonymat, ils n’ont pas le sentiment de faire du mal. Le collectif Anonymous peut être vu comme une bannière institutionnalisée de ces pratiques.

Enfin, les ambivalents utilisent le Net pour transcender la banalité de leur vie au quotidien en se frottant aux interdits, mettant en oeuvre les pratiques transgressives qu’ils s’interdisent dans leur vie physique.

On le voit, si certains rôles existent à la fois dans le harcèlement et sa version en ligne, le passage au numérique fait intervenir de nouveaux acteurs, opérant sur de nouveaux registres.

Du mécanisme aux effets

Le cyberharcèlement présente un certain nombre de caractéristiques propres, dépendantes du support numérique sur lequel il se déploie :

  • L’omniprésence des supports de communication et leur accessibilité instantanée, en tous lieux, ont pour effet de permettre au harceleur de toucher sa victime n’importe où et n’importe quand. Dès lors, aucun lieu de vie n’est protégé. Le cyberharcelé ne trouve aucune zone de repos. Il ne se sent en sécurité nulle part.
  • Le harcèlement numérique peut-être instantané et massif, toucher un vaste public, incontrôlable par destination. La mise en circulation d’une photo embarrassante ou d’une fausse rumeur peut dès lors atteindre une quantité illimitée de personnes, si du moins celles-ci se montrent malveillantes en la rediffusant.
  • Le contenu préjudiciable peut persister en ligne, même si le problème est réglé, car l’information qui circule d’ordinateurs en smartphones peut être pérenne. Il devient difficile pour quiconque d’en reprendre le contrôle.
  • Le harceleur peut rester inconnu de sa victime, profitant de l’anonymat rendu possible par les services en ligne.

La distance matérielle entre le cyberharceleur et sa victime empêche le premier de se rendre compte du niveau de souffrance engendré. Ainsi, la dématérialisation des espaces d’échanges communicationnels peut entraver la manifestation d’un sentiment d’empathie envers les victimes puisqu’il n’existe pas de lien direct et physique entre l’agresseur et l’agressé. De ce fait, le bourreau n’est pas en mesure de saisir les effets de ses pratiques, de ressentir du remords ou de la compassion. C’est ce qu’on nomme « l’effet cockpit », similaire à la perte d’émotion des aviateurs bombardant une population civile ou militaire via des écrans de contrôle.

Enfin, l’anonymité offerte aux harceleurs leur permet d’accomplir des actes qu’ils ne feraient pas ailleurs et autrement. Le cyberharcèlement n’échappe pas à la règle. Ce contexte d’anonymat amène à lever les inhibitions et les interdits de ceux qui en bénéficient.

Mieux comprendre les normes

La meilleure attitude consiste à chercher à prévenir le problème avant qu’il ne survienne. Identifier les processus mis en œuvre dans leur complexité, clarifier les rôles que chacun peut tenir dans la genèse et le développement d’un cas de (cyber)harcèlement représentent une base indépassable dans la prévention et la résolution des méfaits de ce type. Il ne faut pas penser qu’une éducation au numérique peut suffire pour résoudre les problèmes posés, y compris ceux posés par les effets amplificateurs d’Internet.

De nombreuses campagnes de prévention, sous la forme de spots médiatiques, sont orchestrées pour sensibiliser les jeunes à ces situations de maltraitance. Elles le font de manière générale, sans certitude de résultats, sans prendre en compte la fine mécanique mise en œuvre dans chaque cas particulier. En effet, la victime de harcèlement est précisément celle qui d’une manière ou d’une autre, échappe aux normes spécifiques en vigueur dans un groupe donné. L’effet de cette absence de prise en compte de la culture, a fortiori numérique, d’un groupe ayant vécu une situation de harcèlement génère volontiers des situations de malentendu : les jeunes ont du mal à identifier les causes et les effets d’un problème de la même façon qu’un adulte portant un regard extérieur. Pour mieux identifier et comprendre l’origine d’une pratique de harcèlement, pour mieux y remédier de manière efficace, tout intervenant devra tenter de comprendre les systèmes normatifs circulant dans le groupe.

Tout autant qu’une prise en charge des effets du harcèlement sur l’individu, il est nécessaire de tenter de comprendre la genèse et le développement, y compris médiatisé du problème, les rôles dévolus à chacun dans le groupe, et sa part de vraie responsabilité.

Yves Collard
Octobre 2016

[1Fl. QUINCHE, Les forums pour adolescents : spécificités communicationnelle, dans L. CORROY (ed.), Les jeunes et les médias : les raisons du succès. Vuibert, p.151-170, 2008.

[2M. MARCOCCIA, Sociabilité adolescente en ligne, dans C. DEJEAN, F. MANGENOT, T. SOUBRIE, Actes du colloque Epal 2011 (Echanger pour apprendre en ligne), université Stendhal - Grenoble 24, 25, 26 juin 2011.

[3D. OLWEUS, Invited expert discussion paper Cyberbullying : An overrated phenomenon ?, dans European journal of developmental psychology 2012, 1–19, Psychology Press, 212, disponible sur http://blogs.edweek.org/edweek/inside-school-research/Cyberbullying,%20Olweus.pdf.

[4J.-P. BELLON, B. GARDETTE, Harcèlement et brimades entre élèves. La face cachée de la violence scolaire, Fabert, 2010, p.21.

[5N.E. WILLARD, Cyberbullying and cyberthreats : Responding to the challenge of online social aggression, threats, and distress, Research press, 2007.

[6CHR. SALMIVALLI, K. LAGERSPETZ, K.BJÖRKQVIST, K. ÖSTERMAN, A. KAUKIAINEN , Bullying as a group process : Participant roles and their relations to social status within the group, dans Aggressive Behavior, vol.22, Wiley Periodicals, 1996.

[7J.-P. BELLON, B. GARDETTE , op.cit, page 38.

[8Idem, p. 39.

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