cela commence quand on est… adolescent !

Chercher un emploi sur Internet...

Voilà bien une compétence qui n’est pas encore parmi celles dont se préoccupe l’école. Et pourtant, le monde scolaire devrait-il sérieusement s’en soucier, s’il veut comme sa mission le lui recommande, donner à ses élèves les armes d’une bonne insertion dans le monde du travail et partant, dans notre société moderne hyperbranchée et archivée. Un objet d’apprentissage aussi dans le secteur de la tierce éducation (organisations de jeunesse, maisons de quartiers, centres culturels, Espace Publics Numériques…).

C’est un des enseignements majeurs issus d’observations récentes faites [1] autour des pratiques d’E-recrutement… mais c’est aussi une conviction qui fut bien présente dans les propos échangés lors du Colloque « Recrutement en ligne : la révolution des usages du web 2.0. » [2] . Si l’on veut se mettre en piste sur le net pour chercher un emploi, mieux vaut avoir prémédité son geste… de quelques années ! Mais avant de pousser plus loin la réflexion, pour aider le lecteur à se confronter au panorama des sites dédiés à ce secteur, et d’y découvrir les usages classiques transposés au monde de la virtualité, mais aussi ceux plus récemment développés, rendez-vous sur Delicious pour une double liste d’adresses classées sous le tag « recrutement 2.0 » [3] . Et puis pour ce qui est de l’identification des intervenants du colloque qui développaient la problématique ce 18 décembre et dont nous reprendrons ici aussi quelques considérations, ils étaient principalement issus du monde des entreprises qui mettent désormais en place des stratégies de recrutement en ligne. Dans la salle, peut-être encore des indécis du milieu patronal venus s’informer de ce que fait la concurrence, mais sans doute aussi des « jeunes potentiels » à la recherche du bon comportement de candidat à l’embauche.

Des jobs toniques...

En Belgique francophone, c’est auprès du service du Forem que le demandeur d’emploi s’inscrit. Si les bureaux et services sont tout sauf virtuels, il n’en demeure pas moins vrai qu’une dimension en ligne est déjà de mise au sein de l’institution, notamment pour gérer le suivi des jeunes. Ce programme appelé Jobtonic [4] a déjà bénéficié à ce jour, à 25.427 candidats de moins de 25 ans. Dans le contexte technologique actuel, le fait que le service public qui a pour objet la politique d’emploi se serve des outils numériques est plutôt rassurant. C’est en effet un support performant dont le Forem a tout lieu de se servir. Mais pour le jeune demandeur, il doit y avoir plus que le simple constat que ce programme est pratique et confortable. Il est important qu’il saisisse bien que sa participation à ce projet, plutôt que la simple visite –plus laborieuse- aux guichets de l’agence locale, l’inscrit non seulement dans la culture de son temps mais peut le faire percevoir comme capable de développer des compétences socio-communicantes de toute première valeur. Vincent Truyens, représentant le groupe ING au sein du panel réuni à Gosselies, était formel : « Aujourd’hui, 100% des candidatures déposées auprès de mon groupe le sont par voie digitale ! Plus de CV papier ! » Et si la fracture numérique est un de vos soucis… continuez de vous faire des cheveux blancs !

Être sur le net est aujourd’hui un atout majeur pour le recrutement. Autant pour l’employeur que pour le candidat à l’embauche, Les grandes sociétés l’ont bien compris, elles qui recourent aux services de prestataires spécialisés : chasseurs de têtes et sites de recrutement online. Ces derniers [5] étaient bien représentés sur le plateau, même si, on le comprend, le jeune potentiel dans la salle, spécialiste des technologies (développeur, programmeur, architecte de réseau…) avait plus de chance –et disposait d’ailleurs de portails dédiés à leur secteur- que le maçon ou le garagiste à la recherche d’un contrat.

Gérer son profil

L’avantage indéniable de ces sites dédiés aux dépôts de candidatures, c’est le fait qu’ils sont paramétrables en matière de confidentialité. En effet, si la recherche d’un premier emploi se crie volontiers sur tous les toits, l’envie de renégocier sa carrière, alors que l’on est déjà engagé, réclame -véritable oxymore- de la discrétion tout autant que de la publicité. Et cela, les sites dédiés le permettent. Le candidat doit donc exploiter un maximum de ces services online en s’inscrivant dans leurs bases de données respectives. Mais attention… un profil, cela se gère, se met à jour… une tâche qui peut devenir fastidieuse si vous démultipliez trop les lieux d’exposition. Un conseil régulièrement exprimé aura été de préférer la qualité à la quantité. C’est en effet la difficulté à laquelle sont aujourd’hui confrontés les organismes de recrutement. Non seulement, il leur faut trouver un bon candidat pour un poste à pourvoir, mais si possible le meilleur candidat. Et le débaucher au moment où il est prêt à embrasser le poste que l’on pressent pour lui. De sorte à ne pas perdre son temps à contacter des gens qui ne sont pas disponibles malgré le fait que leur profil est optimal. C’est pourquoi les firmes déploient elles-mêmes, en plus de la sollicitation en sous-traitance par des prestataires de l’embauche, des stratégies d’identification de leurs futurs collaborateurs. L’heure du web 2.0 ayant sonné, c’est dans des lieux virtuels auxquels le demandeur d’emploi ne songe peut-être pas immédiatement que les recruteurs et autres chasseurs de têtes sont actifs.

A quoi utilisez-vous les réseaux sociaux grand public comme Facebook ou les plates-formes de micro-blogging comme Twitter ? Pour continuer de partager en ligne votre quotidien avec vos relations proches ? Alors, de fait, vous êtes comme beaucoup, un internaute de la seconde génération qui, plus que pour la recherche de contenus en ligne, se sert d’internet pour interagir avec ses semblables et partager des infos personnelles dans un mouvement de générosité empreinte de ce que Serge Tisseron appelle l’extimité [6].

Les recruteurs are watching you

Combien, en effet, se soucient de régler minutieusement les paramètres de leur profil, de sorte à limiter l’accès aux infos qu’ils diffusent (ou celles que leurs relations mettent en ligne) à un cercle restreint : les « amis » comme les appelle Facebook ? Bien peu ! Et donc, c’est sur la place publique que circule votre meilleur ou pire profil, votre meilleur ou pire CV, la trace plus ou moins représentative de votre sens commun, de votre goût pour le travail (on s’épanche souvent à son sujet dans les réseaux sociaux…) de votre propension à travailler en équipe et de communiquer efficacement avec les nouvelles technologies. Et donc, l’inventaire des réseaux dans lesquels vous serez inscrits en dira bien plus sur vous qu’une lettre de motivation relativement stéréotypée ! C’est donc là que les chasseurs de têtes vous épient. Et ce sont ces renseignements en ligne que l’employeur auprès de qui vous venez de vous porter candidats va glaner en vous « google-isant » [7] .

Certes, à l’évocation des réseaux sociaux orientés recherche d’emploi, peut-être avez-vous immédiatement pensés aux Viadeo, Linkedin et autres Xing… Bien sûr, s’afficher dans un cercle de professionnels dédié au secteur de votre activité est un atout certain. Ce sera en fait une démarche pro-active nécessaire pour identifier un responsable des ressources humaines à lever… Mais ce que vous devez savoir, c’est que ce dernier, aujourd’hui, ne se contentera pas de visiter votre profil professionnel. C’est à tout ce que vous publiez (ou laissez publier par vos relations) sur le net qu’il va s’intéresser. Certes, se faisant, les recruteurs savent s’adapter à l’esprit du temps, c’est du moins ce qu’ils tentaient de nous faire savoir à Gosselies ! S’ils découvrent de vous des photos de guindaille, par exemple, où vous n’apparaissez pas sous votre meilleur jour, ils sont capables de faire la différence entre attitude professionnelle et vie privée. Soit… Admettons. Mais quand votre candidature sera en compétition avec le profil de quelqu’un qui aura mieux soigné sa réputation en ligne, restons lucide… Celui-là aura plus de chances que vous ! L’agence Altaïde [8] citée à titre d’exemple cumule aujourd’hui les angles de veille pour identifier les candidats à un poste. Ses services sont à l’affût de ce qui se publie sur les blogs, mais aussi sur les plates-formes de partage de vidéos, sur les interfaces de micro-blogging, dans les réseaux sociaux : un vrai scanning des lieux d’expressions modernes en ligne.

Alors, oui… candidats à l’embauche, occupez le terrain, tout le terrain et rendez-vous visibles ! Mais pensez bien que votre histoire virtuelle a sans doute commencé, il y a bien longtemps… quatre, cinq, six ans avant d’avoir l’âge de postuler pour un job… quand vous étiez encore potache sur le net à découvrir qu’un commentaire qui tue sur un blog, ça se poste en un instant… sans vraiment réfléchir… hélas parfois, ou que c’était vite fait, mal fait, la prise de photos instantanées avec un gsm quand vous étiez en boîte occupé à « déconner » avec vos potes ! Le problème, c’est que notre société hyperbranchée et archivée aura gardé trace de tout cela pour le resservir au plus mauvais moment : à l’entretien d’embauche avec votre futur patron.

Quelques conseils

Si on admet toutefois que ce sont ces règles qui commandent le nouveau jeu de la valorisation de soi, un jeu qui démarre très tôt donc dans la vie du futur travailleur, il est alors important de marquer des points à chaque manche qui se joue. Avoir une identité sur le net, cela se travaille. Il y a le dépôt de CV en ligne, quand on sort des études, mais il y a déjà, bien avant cette date, la possibilité de gérer soi-même son profil. Que ce soit par blog ou par profil affichés online, d’abord. Ne laissez pas les autres dire de vous ce que vous direz sans doute mieux vous-mêmes, en insistant sur vos points forts, vos attentes, vos espoirs. Donnez vous à connaître en vous exposant intelligemment. Notamment en vous inscrivant dans des réseaux dédiés à des objets sociaux qui ne manqueront pas de vous présenter sous les aspects décisifs de votre personnalité et de vos ambitions. Et ce, tout autant quand il s’agit de réseaux professionnels que dans l’usage d’outils plus funs et grand public comme Facebook. Là aussi, vous pouvez créer, ou adhérer, à des groupes d’intérêt plus ou moins porteurs. Serez-vous du lot de ceux qui rouspètent contre les encombrants de la file de gauche sur les escalators (hautement valorisable à l’heure de l’embauche ?) ou plutôt dans la communauté des utilisateurs de logiciels libres, par exemple, ou plutôt référencé parmi les défenseurs d’une cause humanitaire x ou y. Soyez attentif aussi à la manière dont vous tiendrez à jour votre profil ou votre CV. Outre qu’il s’agira là d’une preuve de minutie (à tout le moins d’organisation) et de sérieux, vous afficherez en cela aussi une capacité importante dans le monde du travail : la capacité à gérer un plan de carrière et une capacité de métacognition quand il s’agit de porter un regard lucide sur le chemin parcouru et sa valorisation.

Afficher son identité et surveiller sa réputation numérique, deux tâches qui commencent dès le plus jeune âge, donc, puisque les traces de sa vie antérieure demeurent sur le net, comme en attestait encore récemment les propos de Marie MAURISSE dans l’article de l’Hebdo du 4 décembre 2008 : « Sur le net, sans prétention, j’ai mauvaise réputation » [9].

Se construire à long terme

Travail personnel jusqu’il y a peu, voilà maintenant qu’à l’heure du web 2.0 , le souci doit être partagé ! En effet, la dernière tendance en matière d’e-recrutment est la mise en place d’outils de référencement qualitatif basé sur les recommandations, ce que le milieu appelle « la cooptation ». Dans le panel présent à Technofutur, la palme revient sans nul doute à Xpertize qui est pionnier dans ce secteur promis à un avenir certain. Si la quantité des inscrits dans sa base de données est un atout majeur pour celui qui prospecte, la qualité de ses profils est encore une valeur plus recherchée. Le souci qualitatif est le même que lorsque l’on trouve de l’info sur internet (quantitativement toujours trop abondante) et que l’on veut discriminer ce qui est fiable du reste. Xpertize construit donc son réseau en partant des recommandations des connaissances du candidat à l’emploi. Ce sont ses relations, ses connaissances proches, qui savent le mieux ce qu’il recherche comme cadre professionnel, quand il se sentira prêt à recevoir une nouvelle proposition d’emploi… Parce que, dans ses réseaux sociaux habituels, c’est à eux, ses « amis » qu’il se confie. Le concept de parrainage ou de cooptation mis en œuvre dans l’interface d’Xpertize permet donc une valorisation des bons profils pour les postes à pourvoir. Bien sûr, le candidat trouvera peut-être génial, mais un peu illusoire, que ce soit ses relations qui cherchent un emploi à sa place, voire qui renseignent sa candidature à un employeur. En fait, l’intéressement à ce service rendu est tout simplement bien au rendez vous.. parce que l’intermédiaire est financièrement gratifié dans le cas où la demande d’embauche aboutit à la signature d’un contrat.

L’éducation aux médias se doit donc d’amorcer très tôt le débat avec les jeunes, sur ce sujet déployé, on le voit bien ici, « sur le long terme ». Si l’école et les éducateurs-formateurs de la tierce éducation sont soucieux de doter les jeunes des éléments de réflexion sur la construction de leur avenir, ils se doivent d’intégrer ces données factuelles issues de l’observation des recruteurs en ligne. Dans une société qui cherche à réduire sa fracture numérique, c’est une problématique qui doit être perçue comme prioritaire. En effet, si comme le signalait le porte-parole d’ING, : « 100 % des CV transmis le sont aujourd’hui par voie digitale » il y a de fortes chances à parier que ceux qui n’ont pas d’accès à cette pratique seront à double titre fracturés sociaux.

On pourrait, en conclusion, se dire que de plus en plus, la société se la joue façon « Big brother ». Pourtant, ce qui vient d’être décrit peut être interprété d’une manière plus positive, à la condition d’en avoir pris la mesure très tôt, très jeune : notre personnalité et notre identité sont celles d’un être en devenir. Une bonne partie de l’avenir de chacun se joue déjà aujourd’hui dans les choix anodins qu’il fait. C’est une réalité de tous les jours : gaspiller son capital santé, entretenir des relations de mauvaise influence, ne pas investir dans un parcours scolaire stable et ambitieux… que l’on qualifierait un peu facilement de « péchés de jeunesse » sont en fait autant de risques de dérapage sur le long terme. Sur le net aussi, la réalité emprunte cette voie : Orienter sa vie, c’est tracer des azimuts successifs qui disent d’où l’on vient, par où l’on passe et vers où l’on prétend aller. Le fait que certains parcours ne soient non seulement plus re-négociables mais définitivement archivés dans la mémoire sociale des réseaux devrait faire réfléchir. Nietzsche, dans son « mythe de l’Eternel retour » proposait que l’on vive chaque instant de sorte à être capable d’en assumer la répétition inexorable, rejoignant en cela François d’Assise qui suggérait que l’homme vive chaque instant comme si celui-ci devait être le dernier de sa vie. Il est étonnant de voir combien les faits observés dans le monde virtuel du E-recrutement continuent de poser les questions existentielles de toujours, telles qu’on les vit, par ailleurs dans la réalité quotidienne.

Michel BERHIN
19 décembre 2008

Ceci peut aussi vous intéresser...

Internet : ses fractures sont multiples

Si la fracture numérique est globalement liée au niveau de développement des États, l’opposition pays développé/pays en développement tend à s’estomper. Les tendances montrent que le (...)