Brüno : l’excès au service de la norme

Mélange de fiction et de scènes "réelles", entre télé-réalité et caméra cachée, le film Brüno porté par le comique Sacha Baron Cohen prolonge le dispositif déjà expérimenté dans Borat, grand succès du box-office de l’année 2006. Mélange de fiction et de vérité, Brüno montre les limites d’une construction du réel et révèle les défauts d’une technique audiovisuelle douteuse mais omniprésente dans l’environnement médiatique.

Brüno, journaliste autrichien gay et ultra-branché, tente de recouvrir sa gloire en conquérant les Etats Unis et y devenir une célébrité. Pour y arriver, aidé de son assistant Lutz, il essaie toutes les méthodes : trouver une cause humanitaire, faire une super émission avec des vedettes, adopter un enfant africain et... devenir hétéro. Brüno, le Borat version gay, est un personnage caricatural et provoquant dont la vocation est de piéger une série de victimes en suscitant leurs réactions. Moitié sur le mode fictif, celle de l’histoire du personnage, moitié sur celui d’une prise "sur le vif", Borat et Brüno prétendent au même but : souligner les contradictions et les dérives extrêmistes de la société américaine. Sur papier, le projet du comique Sacha Baron Cohen est audacieux, voire enthousiasmant. Malheureusement, entre une pétition de principes et le produit final, trop de choses font obstacles.

Les dérives d’un procédé

En premier lieu, l’intention n’est valable que si le procédé est authentique : révéler les vérités du monde en utilisant les outrances d’un "faux" personnage. Mais comment croire à la spontanéité des scènes lorsqu’on sait que les caméras sont bien visibles quand elles filment et que, de toute évidence si on est attentif au montage, certaines séquences utilisent plusieurs objectifs ou, pire, qu’elles sont "rejouées" ? On veut nous faire croire que les réactions sont celles des gens face à Brüno. Ne sont-elles pas aussi - et surtout - conditionnées par la présence d’une équipe de tournage, qu’on tente de nous faire oublier à l’écran ? Il y a donc là de quoi soupçonner la supercherie, déjà palpable dans Borat [1]. La construction artificielle du contenu du film est d’autant plus renforcée que la dimension fictive prend ici une place centrale. La majorité des scènes sont exclusivement relatives au personnage de Brüno et l’utilisation de nombreux acteurs élargit encore la part du récit de fiction face à celle de l’approche « documentaire ».
Plutôt qu’un film sur une certaine Amérique, on obtient finalement l’histoire de Brüno, le gay autrichien aux USA, agrémentée de quelques scènes « réelles ». Celles-ci ont d’ailleurs peu d’intérêt. Car mis à part quelques situations amusantes, les réactions des gens sont globalement normales ou prévisibles (un prêtre convertisseur de gay allait-il réagir autrement ?) et manifestent plutôt un malaise face aux outrances de leur interlocuteur qu’un défaut de caractère qu’il serait bon de croquer. Ce faisant, le procédé s’inverse : au bout du compte, ce n’est plus Brüno qui met en évidence les traits obscurs de la société, mais ses victimes qui soulignent le personnage, devenu le thème central du film.
Et c’est là le deuxième problème. L’attitude du personnage de Brüno est totalement irréelle et va bien au-delà du stéréotype du gay. Les scènes fictives visent à élaborer un portrait à ce point outrancier qu’il envahit l’écran et occulte tout le reste du film. Bien qu’on puisse y trouver le grossissement comique d’une certaine idée qu’on aurait d’un certain milieu de la mode ultra-bourgeoise, fashion victim et pornographique ... le film ne gagne rien à cet exercice du grotesque, sinon, au mieux, de l’incrédulité et, au pire, une consolidation par l’exagération des stéréotypes qui font le lit de Brüno.

La falsification du réel

Au fond, l’échec des intentions proclamées de Brüno n’en n’est peut-être pas un. Litanie de scènes crues, d’extrémisme anti-gay ou ultra-beauf, de star system décadent, et de provocations adolescentes, Brüno est avant tout une entreprise commerciale qui cherche le buzz, comme en témoigne une stratégie marketing de longue durée. Véritable tactique de conquête du box-office, elle est parfaitement synthétisée dans l’épisode des MTV Awards 2009 : pendu à un filin, Sacha Baron Cohen/Brüno traverse la salle par les airs et tombe sur le rappeur Eminem, réputé homophobe. S’en suit une altercation : Eminem quitte la salle, furieux. Si sa réaction avait été spontanée, telle qu’elle fut d’abord perçue par la galaxie médiatique, la scène aurait servi à dénoncer le caractère homophobe de sa personnalité. Cependant, une fois la sensation obtenue, on apprenait que la scène était prévue d’avance et qu’Eminem a joué le jeu, au bénéfice du film qui allait sortir [2]. Voilà le mécanisme derrière Brüno : sous couvert de créer un scandale thérapeutique (contre l’homophobie), la manipulation fait en réalité la promotion du personnage et, in fine, de la caricature qu’il incarne. Le vaccin devient la maladie.

Une transgression muette

Sous couleur d’outrecuidance, Brüno revendique la transgression en déroulant un programme qui se réclame des interdits. Tout est prétexte à « aller loin » : sexe, pornographie, provocation, moquerie, humiliation, etc. Le but est d’obtenir une extreme comedy, comme l’affirme le dossier de presse, dont le tournage aurait été en permanence sur le fil du rasoir de la loi et du danger. On serait donc face à une performance du franchissement des limites. L’acteur serait réellement en prise avec le risque, à la manière des cascades de l’émission Jackass [3]. Mais contrairement à cette dernière, ce ne sont pas les limites du tolérable pour le corps qui sont explorées, mais celles de la morale publique. Brüno cherche à s’introduire dans les milieux qui le rejetteraient pour saisir les réactions qui seraient prétexte à rire : celles des radicaux religieux (jusqu’aux terroristes des Martyres des Brigades d’al-Aqsa), du public des talk shows à la Jerry Springer, de l’armée, des partouzeurs ou des spectateurs de catch extrême.
On offre donc au public de jouir des franchissements des limites qui se manifestent de deux manière : d’une part, lorsqu’on rit de l’outrance de Brüno et d’autre part, lorsqu’on s’amuse de l’offuscation des personnages qu’on nous montre (comme celle d’Eminem). Un peu sur le mode de Charlot contre le bourgeois. Mais le Grand Guignol s’arrête là. Car, au fond, Brüno échoue à justifier ses excès qui ne sont, en réalité, ni transgressifs, ni extrêmes. Il n’arrive pas à se porter au-delà des limites. Il exploite simplement leurs effets répulsifs pour animer le film, sans jamais les questionner ou montrer en quoi elles feraient problème. Au contraire, les limites sont bien identifiées et mises en scène pour ce qu’elles doivent provoquer auprès du public : la sanction du rire et non une révision du point de vue. Le gay reste déviant [4]. et les cons seront toujours cons. Aucun personnage n’évolue à travers le film et aucune contradiction ne débouche sur une nouvelle proposition, pas même celle de l’absurde, ce que réussissait vaguement Borat. Tout est joué d’avance. On connait déjà le clash où mènent les saynètes qui se succèdent les unes aux autres. Inévitablement, les performeurs de Jackass se font mal en se jetant sur le mur et Brüno énerve l’homophobe. Mais ni Jackass, ni Brüno, ni le mur, ni l’homophobe ne sont réinventés. Tout est rejoué, perpétué, rien n’est transgressé. Les limites sont fortes, elles se donnent à voir et font le show.

Le spectacle des normes

Brüno n’est-il pas représentatif de cette prétendue réalité qu’on assène comme le divertissement perpétuel de l’actuelle télévision ? Les émissions de télé-réalité, les huis clos où s’affrontent des caractères contraires, et surtout les émissions de coaching [5]. présentent les mêmes caractéristiques. Nous y avons la construction d’une réalité profondément falsifiée : faussée à la source par la présence des équipes de tournage, dont l’influence est niée, et provoquée par les scénarios, puis coupée, montée, rythmée avant diffusion pour donner un sens qui était voulu avant même que l’évènement se produise (on a écrit qu’Eminem réagira à Brüno). Les significations qui sont élaborées de la sorte s’appuient non pas sur un argumentaire (au contraire du documentaire) mais sur le sens commun, sur la réaction du public, anticipée, calculée, accueillie à bras ouverts pourvu qu’elle soit ce qu’elle doit être [6].
Ces divertissements s’appuient sur deux choses qui leur sont essentielles. Premièrement, le langage audiovisuel qui consiste à faire croire que ce qu’on voit est pris « sur le vif » et qui exploite toute une série de procédés, de plans, de grain d’image, d’éclairages, d’enchaînements qui signifient le réel mais qu’on peut élaborer de manière totalement artificielle. Deuxièmement, le jugement du spectateur qui sanctionne les évènements, sans que les principes sous-jacents de ce jugement ne soient jamais remis en cause puisqu’on compte sur eux pour convoquer l’audience. Cet exercice de la morale fonde la légitimité du procédé.
La morale publique est confortée. Loin de provoquer une confrontation dialectique entre deux pôles, la transgression (ici le gay) et sa sanction (l’homophobie), qui déboucherait sur une nouvelle tolérance, un film comme Brüno mise sur le statu quo des positions sans lesquelles son mécanisme n’aurait plus de sens. Finalement, et c’est peut-être un trait qui caractérise l’évolution de l’environnement culturel, cet univers médiatique envisage l’intolérance comme une déviance. Elle rejoint les figures classiques réprouvées par un certain « bon sens commun » qui est sollicité comme moteur dramatique. Mais les personnages agressés par cette intolérance n’y gagnent aucune légitimité. Au contraire, elle leur donne un nouveau relief qui justifie leur place au barnum médiatique.
Daniel Bonvoisin

septembre 2009

[1Des personnes filmées dans Borat on accusé la production du film de les avoir piégées en les faisant boire avant que la scène ne soit tournée. Deux étudiants américains portent plainte, Canoë Divertissement, 13 novembre 2006, http://www2.canoe.com/divertissement/cinema/nouvelles/2006/11/13/2339148-ca.html

[3Emission au format court produite en 1999 pour MTV et le public adolescent, et qui proposait des scènes de cascades absurdes, loufoques et violentes. MTV a ensuite décliné le genre dans d’autres émissions : Dirty Sanchez, Wildboyz, …

[4Au même titre que Borat, le musulman d’Asie centrale qui reste barbare

[5Comme « Pascal, le Grand frère » (TF1)

[6Au point que seule une réaction imprévue de ce public puisse constituer un évènement, à l’image des (rares) victoires inattendues de certains candidats dans des émissions de variétés.

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